La petite habitude qu’est la prise ponctuelle d’une pilule

« Mes filles, vous n’avez rien compris. De tout temps, ce sont les femmes qui ont fait des enfants. Cessez donc de demander aux hommes leur avis, et faîtes des petits ! ».

C’était un soir de noël. Quand mon père a dit cela, je me suis pincée pour m’assurer que les  mots qui chatouillaient mon tympan n’étaient pas modulés par les bulles de champagne. Ce père, séparé des mères de ses deux filles, m’incitait-il à prendre le risque de faire un enfant seule ? A piéger l’un de ses fiers congénères ? Il se plaignait régulièrement du féminisme de ses anciennes amours, et nous exhortait à ne pas tenir compte des cruelles angoisses masculines ? J’ai ardemment protesté… Le ton est monté, les cris ont fusé, l’ambiance s’est glacée puis la porte a claqué, nous laissant, ma conviction et moi, seules à ruminer.

Il m’a fallu quelques mois pour comprendre ce que cet homme d’un autre temps (né en 1936), et pourtant si moderne, voulait dire : si tu exiges d’un homme un enfant, tu assassines le petit garçon qui sommeille encore en lui ; si tu lui annonces qu’une partie de son être s’ébat déjà en toi, tu révèles le père qui attendait de naître. À nous, mesdames, d’avoir l’intelligence de choisir le bon pôpa, et le bon moment…

Quelle mission ! Pourquoi donc tant d’hommes se sentent piégés d’avance à l’évocation de leur future descendance ? La sempiternelle « horloge biologique » des femmes serait-elle seule coupable du fossé qui sépare bien souvent deux êtres de sexe opposé ? L’impérieux désir d’enfant loge-t-il sur le deuxième X chromosomique ? D’autant que la plupart des rétifs à la papouille reproductive s’avèrent de parfaits papas gâteaux quand leur rejeton pointe le bout de son cordon ombilical. Ils sont les premiers à dire quelle évidence il y a à se dupliquer, comme si la vie sans enfant était une hérésie, pourtant défendue contre vents et marées quelques mois auparavant.

Comment, alors, amener ces hommes à désirer d’eux-mêmes une version miniature ? J’oserais dire que ce n’est pas une sinécure… Comment leur donner l’appétit d’un petit ?

J’ai dû, moi aussi, suggérer doucement à ma muette moitié le franchissement de l’étape « de 2 nous devenons 3 ». J’ai usé de rimes, d’abord. Puis d’amour, encore et encore. J’ai saupoudré ça et là mes mots doux d’allusions. J’ai loué la perfection de ses gènes. J’ai fini par soumettre à mon cher et tendre une volonté : puisqu’il ne souhaitait pas que son efficace fluide ne parvienne jusqu’à mon ventre, c’est à lui qu’incomberait l’ingrate tâche d’en bloquer l’accès. Je ne me soucierai plus de cette petite habitude qu’est la prise ponctuelle d’une pilule. A lui de se procurer condoms et autres latex.
Après quelques mois de « capotage », il baissa la garde. Du moins, c’est ce que j’imaginais. Nous n’en parlions pas, mais par souci d’honnêteté, je lui rappelais parfois mon statut de femme féconde. La mémoire de l’homme en question n’est pas très longue…

Vint le jour où la question me tarabusta : vont-elles venir, ou ne vont-elles pas ? Après quelques acrobaties dans ma salle de bains, je compris que junior avait pris place en moi. C’est avec une certaine anxiété que j’ai annoncé la nouvelle au premier concerné… Un sourire, un baiser… Comme si de rien n’était… L’homme silencieux était comblé, le père était né. Nous devenions un heureux triolet.


(texte rédigé en 2008)

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4 commentaires pour La petite habitude qu’est la prise ponctuelle d’une pilule

  1. zoumpapa dit :

    superbe texte (ca me parle, en tant que père)…et la venue du second devint une évidence?

    • R. dit :

      Une évidence, une demande, même, de monsieur. Comme quoi, tout est possible… 🙂
      Merci pour le compliment, bienvenue ici, et à quand votre prochain (enfant, ou commentaire…) ?

  2. zoumpapa dit :

    C’est la question: 2 enfants, pour l’instant, et discussion autour d’un troisième, qui viendra ou pas, ça tangue, mais à titre personnel je ne le « sens » pas (encore), quoique j’avoue parfois y penser quand je prends un ptit bout de quelques mois dans les bras (ça doit être ma part de féminité ça 🙂 ) On verra…

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