Tribute #3

BlondeJoyce Carol Oates

« Qui est cette blonde qui a l’air d’une grue ? », voilà ce que M. Z a dit de moi d’après une de mes prétendues amies. J’étais venue au studio en pantalon et pull et il faut croire qu’il m’a vue. Comme il ne savait pas mon nom, il a dû oublier, depuis, j’espère…

(…)

La secrétaire de M. Z m’a regardée avec froideur en me faisant répéter mon nom, et j’ai bégayé. Dans le bureau, M. Z était au téléphone et a crié « Entrez et fermez la porte ! » du ton dont on parlerait à un chien et donc je suis entrée tremblante et souriante.
(…)
Derrière le bureau de M. Z, il y a son appartement privé où peu de personnes sont autorisées à pénétrer. Il m’a fait franchir le seuil et brusquement j’ai eu peur. J’espérais qu’il ne le remarquerait pas, j’avais préparé ce que je devais dire, bien sûr mais j’oubliais car dans ce genre de situation, je ne connaissais pas le texte de M. Z comme on le connaîtrait en jouant dans un cours d’art dramatique alors ça ne sert pas à grand-chose de savoir son propre texte. Je souriais en voyant la blonde dans une glace teintée au-dessus d’un canapé dans un tailleur blanc en peau d’ange qui mettait en valeur sa jeune silhouette bien faite, et elle avait belle allure, et c’était ce que M. Z voyait. Je souriais gaiement en espérant que la panique ne se voyait pas dans mes yeux. J’ai trébuché sur le coin d’un tapis et M. Z a ri : « vous le faites exprès, vous vous croyez dans un film des Marx
Brothers ? »
. J’ai ri bien que je n’aie pas compris la plaisanterie. Si c’était une plaisanterie.

(…)

M. Z m’a poussée vers un tapis de fourrure blanche en disant : « couché, Blondie ! », alors j’ai pensé « M. Z est mon père… non ? ». Le chagrin secret de la vie de Gladys Mortensen, et pourtant le seul bonheur de sa vie.
(…)
M. Z était impatient. Ce n’était pas un homme cruel, je crois, mais habitué à être obéi, bien sûr, et entouré de petites gens. On doit être tenté d’être cruel quand on est ainsi entouré, et qu’ils rampent et se couchent devant vous dans la terreur de vos caprices. J’avais bégayé et maintenant ne pouvais plus parler du tout. J’étais à quatre pattes sur la fourrure moelleuse et la jupe de mon tailleur remontée sur les hanches et plus de slip. Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour « devenir aveugle », on apprend ça à l’orphelinat. Quand on est « aveugle », le temps passe bizarrement : d’un côté on flotte, mais d’un autre on file comme l’Explorateur sur sa machine temporelle.
Je ne me rappellerais pas M. Z après, sauf les petits yeux vitreux, et le dentier sentant l’ail, et la sueur sur son crâne visible à travers les cheveux raides, et la douleur de la Chose en caoutchouc dur, graissé je crois, et noueuse au bout poussée d’abord dans la fente entre mes fesses, puis en moi comme un bec qui s’enfonce profond, profond, aussi profond que ça pouvait aller.
Je ne me rappellerais pas combien de temps il fallut à M. Z pour s’effondrer comme un nageur sur la plage, haletant et gémissant.

(…)

J’ai dû quitter le bureau de M. Z en passant devant sa secrétaire au regard perçant et dédaigneux. Je boitais de douleur et des traînées sur mon maquillage et cette femme m’a dit à voix basse qu’il y avait des toilettes juste à côté. Et je l’ai remerciée trop honteuse pour la regarder dans les yeux.

(…)

Le livre qui m’a fait tomber amoureuse de Marilyn Monroe.

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3 commentaires pour Tribute #3

  1. BaggerFred dit :

    Je ne connaissais pas. Chouette, une histoire pleine de joie, de tendresse et de légèreté. Hop, je le rajoute dans ma liste de Noël !!

  2. R. dit :

    🙂
    Pas vraiment léger, mais passionnant. Un chef-d’œuvre, réellement. Que je conseille ardemment. Joyeux noël, donc ! 🙂

  3. Lili Mac dit :

    Salut Minstinguett,
    Toujours pas eu le temps de tout tout lire car chuis sous l’eau pour les raisons que tu sais mais j’ai hââââââte !
    Bizzz bizzz
    Lili Mac

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