Effervescence

Tout a commencé par une correspondance, intense. Nous nous étions rencontrés lors d’un week-end entre potes, et avions bien accroché. Il avait le goût de l’écriture, moi aussi, et très naturellement nous nous étions mis à nous envoyer des emails. Au fil du temps, nos échanges étaient de plus en plus fréquents, amicaux, tendres et emplis de jeux de mots.

Cependant, j’étais maquée, et il n’y avait aucune tension érotique entre nous. Pour de vrai…

Jusqu’au jour où, au détour d’un thé à la menthe dégusté sur mon canapé, H., dont la vie  sexuelle semble en sommeil, me raconte qu’auparavant il était un gros queutard. Dans le sens « un peu salopard ». En une seconde, le désir nait dans ma tête.

Yes, i’m nevrosed, but so do you…

Les mails continuent, il est assez tortueux, souvent sombre, mais je sens comme une connexion entre lui et moi. Je l’appelle même mon alter-ego.
Je suis désormais célibataire. Nous nous voyons de temps en temps, et discutons des heures. C’est toujours fluide et bienveillant.

Un jour, je suis à mon bureau, noyée sous le travail, et je sens mon corps accuser le coup. H. m’envoie un sms m’offrant un massage virtuel pour détendre mes épaules crispées par le stress. Nous avions discuté peu de temps auparavant des vertus décontractantes du massage des pieds. Je lui réponds alors que j’accepterais volontiers ses mains sur ma voute plantaire.

Il me répond :

« Bien sous ton bureau, mais pas sur tes orteils… »

Une chaleur m’envahit, le rose me monte aux joues, un frisson me parcourt.

Nous devenons amants.

Puis très vite, nous tombons amoureux.

Tout se passe pour le mieux les premiers mois, à ceci près qu’il est compliqué, très compliqué. Et moi, je suis très dépendante de lui affectivement. Pas soumise, mais diablement offerte.

La relation s’obscurcit, et cerise sur le gâteau, il part faire la saison d’été en Corse. Deux mois pendant lesquels je deviens folle d’angoisse. Ses messages sont très rares, et pour le moins troublants, distants. Les semaines passent et je m’inquiète de plus en plus, tout en essayant de me raisonner. Tout ça n’est peut-être qu’une paranoïa personnelle, s’il voulait me quitter, il le ferait, tout simplement. Lorsque je vais le rejoindre quelques jours, ça se passe finalement assez bien, malgré le peu de temps libre dont il dispose.

Mais quand je repars, à nouveau les sms s’espacent, se font plus distants. Et mon cerveau est rongé par l’anxiété.

Puis, début septembre, il revient. Un mardi dans la nuit. Nous convenons de nous retrouver le mercredi soir.

Il sonne à la porte, mon cœur s’emballe, je sens qu’il va exploser. Je lui ouvre, il m’embrasse. Immense soulagement, je suis décidément trop stupide de m’être gâché l’été à angoisser qu’il m’abandonne. Mais au fil de la soirée, puis de la nuit, je comprends… Nous couchons ensemble, plusieurs fois, mais il me quitte. Il ne me le dit pas vraiment, mais par ses circonvolutions, je dois me rendre à l’évidence, toute floue soit-elle.

Je pleure beaucoup, je dors peu. Nous nous voyons régulièrement, à chaque fois nous faisons l’amour avec passion, et je n’arrive pas à ne pas me dire qu’il se ment à lui-même. Ses arguments sont bancales : je suis trop bien pour lui, il m’aime mais veut passer du côté obscur de la force, il désire s’installer dans un squat, prendre des acides tous les deux jours et baiser des meufs sans capote. Alors je m’accroche à l’espoir d’un pétage de plomb temporaire, à la lueur de son regard quand il jouit en plongeant ses yeux dans les miens, à ses larmes quand il lit mes lettres d’amour.

Seulement les semaines passent, je maigris à vue d’œil à force de ne plus rien avaler, la gorge trop nouée. Je tombe au poids de mes 12 ans, je suis livide de ne pas dormir suffisamment et de fumer joint sur joint pour soulager ma douleur. Nous couchons toujours ensemble, mais l’espoir s’amenuise. Je n’ai cœur à rien, à part l’étreindre.

Puis un jour, il m’annonce qu’il a couché sans préservatif avec une fille du squat qu’il a rejoint. Nous n’en mettions pas nous-même, alors cette baise périlleuse sonne le glas de nos ébats.

Je m’effondre.

Mais, finalement, toucher le fond me permet de prendre appui et de rebondir. La situation s’est éclaircie, enfin, il ne reste plus qu’à faire le deuil.

Après quelques jours passés dans un brouillard de larmes, je m’ouvre à nouveau au monde. Et je suis fermement décidée à me reconstruire.

Alors je prends tout ce qu’on me donne, et commence une folle effervescence.

J’accumule les rendez-vous avec des hommes, des amis – je ne sais pas coucher avec des inconnus. Je dors au creux des bras de l’un, sans sexe, tout en tendresse. Je laisse cet autre se frotter à moi et jouir. Je baise sauvagement avec un troisième. Je savoure la bouche généreuse de celui-ci sur mon sexe. Je fais jouir un cinquième, pour le plaisir de constater mon talent. Je me laisse masser langoureusement par un ènième, je passe des heures à rire avec un èneplusunième… Pendant 2 mois, j’enchaîne les contacts masculins, quels qu’ils soient, parfois plusieurs par jour. Je me retape l’égo, je reprends possession de mon corps, je retrouve le frémissement de ma peau sous les caresses d’un autre que lui.

Grâce à tous ces amis, je revis.

Et je me promets que plus jamais je ne me mettrais dans un tel état pour un homme. Que personne, même le meilleur des êtres, ne mérite que je sombre à ce point. Que dorénavant, qui m’aime me suive, et tant pis pour les autres.

C’était mon dernier chagrin d’amour, et il m’a radicalement transformée.

Enfin, j’espère…


Photo : Christopher Klugman

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8 commentaires pour Effervescence

  1. usclade dit :

    Belle histoire poignante…
    Quel âge avais-tu?
    Dernier chagrin d’amour, on l’espère tous. Mais on sait que le chagrin fera partie du jeu jusqu’au bout..
    L’amour est porteur de chagrin, porteur sain certes, et l’on sait bien que le chagrin ressort de temps à autre. On s’y fait, on l’accepte… comme les larmes qui nettoient nos yeux et notre coeur de temps en temps…

  2. Lib' dit :

    Je pense que le premier chagrin d’amour est celui où la douleur est la plus intense; même si d’autres suivent, le premier nous a appris trois choses:
    – On en est pas mort (on devrait donc pouvoir survivre au suivant).
    – Cet être que l’on pensait irremplaçable, sans lequel on ne pouvait vivre… etc… a finalement été remplacé par quelqu’un d’irremplaçable, sans lequel on ne peut pas vivre… etc…
    – Notre mode de guérison (perso, c’est pas mal d’effervescence comme toi, R.; pour d’autres, ça prend d’autres voies mais quand on connait le remède, il ne reste plus qu’à appliquer)

    • R. dit :

      On est d’accord. L’expérience permet de se dire qu’on a beau avoir envie de mourir là maintenant tout de suite, on retrouvera goût à la vie dans quelques semaines ou mois. Mais en attendant, ça fait putain de mal, quand même… 🙂

  3. dita dit :

    tu as eu des nouvelles depuis?
    si non et que tu devrais en avoir aujourd’hui….?
    je te demande ça car c’est souvent ce que je me dis quand je pense à cet homme , de mes 24 ans et qui ressemble un peu au tien. Une part de moi a très envie de le revoir et l’autre le redoute. Je me demande si j’arriverais à résister à son attraction aujourd’hui, avec les années et ma force en plus…
    🙂
    ma conclusion est la même que la tienne en tout cas

    • R. dit :

      Oui oui, nous sommes potes. J’ai recouché avec lui plus d’un an après, c’était chouette mais finalement banal. Et il ne m’attire plus, sexuellement parlant. J’ai de la tendresse pour lui, et je suis heureuse d’avoir sauvé le lien, comme à chaque fois. Et je suis ravie de ne plus être avec lui car il est toujours assez compliqué ! 😀

  4. Fabien dit :

    Ton histoire d’amour et tes émotions réveille en moi quelques souvenirs enfouis qui me font trembler… Je voudrais bien revivre ça.. et puis non, non je ne veux plus.. j’ai un peu peur.. ho et puis si allez je veux je m’en fous, je vais brûler tout entier et il ne restera qu’un petit tas de cendre à la fin… Non.. pour ma fille ce ne serait pas bien.. Bon.. d’accord.. plus tard. Mais j’ai peur quand même.

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