Tribute #5

La  passion selon Lampiao, le roi des cangaceiros – Daniel Soares Lins

Ayant donné l’assaut au commissariat de Queimada, il ouvre la prison et libère les prisonniers, se nomme, devant le sergent, perplexe et impuissant, « gouverneur et chef de la police » et exige des armes et des munitions. Il tue sept soldats et expose ensuite leurs corps trucidés. Il nourrit son regard de chair morte et donne à son geste l’empreinte de son meurtre. Il a toujours faim de la faim – la mort ou la vie, l’amour ou la haine sont sa nourriture spectacle.

Avant de quitter le village, Lampiao organise une grande fête. Il veut que tout le monde soit  heureux. Se trouvent rassemblés autour de lui les cangaceiros, les filles du village et la population pauvre, qui profite de cette trêve au milieu de sa misère sans rêves et s’adonne à l’alcool et à l’allégresse naïve.

A l’aube, comme un voleur de plaisir, il va faire un tour à la maison close, avant la dernière danse. Il n’oublie pas d’ordonner aux « invités » d’ôter leurs vêtements et de danser nus.

A quelques pas de là, il entend les gémissements et les cris de plaisir de ses convives. Dans la petite maison, peinte de couleurs vives, il sait que son sexe est faux et que son amour est ajourné. Ici, il aime les larmes, les pleurs. Cette représentation le remplit d’un bonheur dont il se moque de savoir s’il est vrai ou faux.

Dans la chambre, il garde ses armes et ses trésors, il reste mentalement habillé. A la femme, il demande des larmes. La prostituée pleure et laisse couler sur son visage marqué le liquide qui éteint les brûlures d’un corps qui n’en peut plus. Elle pleure pour lui. Elle pleure sur elle. Consommer le héros ne la laisse pas indifférente. Elle touche son corps maigre, rigide. Elle promène ses mains sur son ventre, elle navigue dans ses plis et replis… Tout à coup, elle voit surgir son sexe exubérant, déchirant les voiles de son imagination et faisant de son dieu buveur de larme un homme comme tant d’autres, qu’elle reçoit sans soucis et sans émotion. Elle l’embrasse. Elle caresse sa verge raide, sexe d’homme collé comme une blessure au corps d’un dieu vivant. Tandis qu’elle caresse son corps avec sa longue chevelure épaisse, qu’elle embrasse ses pieds dans une prolifération de baisers incontrôlés, il gémit et, par ce gémissement, annonce son humanité :
Pleure, pleure encore, supplie Lampiao.

Il a besoin d’un corps qui pleure sur l’homme qui se meurt ; que les larmes soient la réparation de l’irréparable, dans une âme encore ici et déjà loin, dans un homme encore vivant et déjà mort… A chaque pénétration, à chaque murmure, à chaque coup, il se croit mort dans la mort. Elle le nourrit de son corps de femme, de son corps en larmes, rivière de sperme, de lait, de salive, de sang… plein d’eau, ruisseau cristallin et mer morte. Le sel des larmes fait exploser les veines de son corps dilatées par l’aridité de pleurs sans larmes. Enivré, Lampiao se laisse aller encore plus loin :
Pleure, pleure, et que mon deuil soit submergé par tes larmes et que mes craintes soient noyées dans le liquide parole. De l’eau, de l’eau, du sel, pour réveiller ma chair endormie par la sécheresse de ma mémoire blessée, qui m’empêche de téter les larmes, de téter le sel, de goûter au liquide nourriture, de poignarder le coeur de la nausée et de me perdre dans les marécages de vies sans histoires.

Mélangée à ses larmes, se trouve aussi son envie de l’homme. Elle sait qu’il s’en va, elle sait que son destin est ailleurs. Elle pleure, encore et encore ; encore et toujours car elle rêve déjà de cette jouissance peu ordinaire. Enivrée par cette chaleur rayonnante, elle se laisse aller à sa fantaisie ; elle s’abandonne à l’amour du héros, elle entre en fusion avec l’homme du désir et se laisse noyer dans le corps-cicatrice, corps-déchiqueture, aux mille feuilles dentelées, forêt humide, à l’odeur de mets sacré…

Doucement, avec délicatesse, elle pleure sur son sexe et, avec sa langue qui tremblote, elle se délecte du sel de ses larmes et découvre le goût de la chair de son dieu, s’en repaissant jusqu’au sang… Sous la force des baisers jaillit le sperme, qui chauffe son corps et fait de cette relation une étreinte à égalité avec le divin : à lui appartiennent les larmes ; à elle, sa semence, qu’elle garde prisonnière dans ses mains tétanisées. Elle aime ce qu’elle tient enfermé, même si cela n’est peut-être qu’une ombre dans laquelle elle essaie désespérément de distinguer un visage éternel.

Me demande si j’ai pas été une prostituée du Nordeste brésilien au XIXe siècle, moi…


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