Dealer

A une époque, j’étais fascinée par la drogue et ses acteurs : les dealers et les toxicomanes. Enfin, quand je dis toxicomanes, j’exagère, je ne me suis jamais tapé une épave. Mais j’aimais ceux qui aimaient la drogue.

Je n’ai jamais compris pourquoi, mais j’avais cette attirance depuis assez petite. Je me souviens en primaire, quand on avait du pamplemousse à la cantine, je faisais une ligne de sucre en poudre avec mon couteau et faisait semblant de la sniffer.
En 6e, j’avais proposé à une copine de faire des sachets de poudre blanche à la farine, et de les vendre. Non pas pour faire de l’argent, mais plutôt comme un canular.
En 3e, je collais sur mon agenda (oui, j’étais une fille qui collait des trucs sur son agenda… PAR CONTRE, je n’étais pas une fille qui faisait des ronds sur les « i », donc ça compense) des photos de couples hippies à moitié nus avec l’homme qui piquait la fille à la shooteuse. Je trouvais ça so romantic.
En première, je m’étais mise (15 jours) au tabac à priser (beurk), et je le tapais à l’aide de paille pendant les cours, planquée derrière ma trousse. Je trouvais le geste so sexy.

Je m’étais jurée de prendre de la C. pour mes 18 ans, et j’œuvrais dans ce sens en allant de moi-même vers les camés et les dealers.

J’avais 17 ans, et je connaissais M. depuis 1 an. C’était le pote d’enfance du frère de ma grande copine, et il dealait du shit. Nous, on fumait, alors on allait pécho tous les samedi chez lui. On se marrait bien, il m’impressionnait un peu avec ses 4 ans de plus et son expérience chimique, en plus c’était un mauvais garçon, et… j’avais 17 ans. Du coup, malgré sa gueule de travers, j’ai rêvé deux-trois fois de lui, et bim, je suis tombée amoureuse… Genre FOLLE AMOUREUSE.

Il était assez gentil avec moi, je crois que mon humour et mon petit cul de danseuse classique légèrement décalée ne lui déplaisait pas. Mais jamais Ô grand jamais je n’imaginais pouvoir le séduire. J’avais déjà vu son premier et grand amour, une nana très belle, des yeux de lynx, et un goût prononcé pour la drogue… clairement, je ne faisais pas le poids. C’est avec eux deux que j’ai pris ma première drogue dure : du brown sugar. Dégueulasse, le truc. Mais j’étais trop heureuse de partager ce moment avec eux.

L’été de mes 17 ans, peu de temps après cette soirée initiatrice, et alors qu’il redoublait de gentillesse à mon endroit (et ce n’était pas vraiment son genre, plutôt une grosse tête de con, le garçon…), j’ai eu l’outrecuidance de croire que j’avais mes chances… Il faut dire qu’il y avait mis du sien. Et que je te fais des sourires et des allusions, et que je te raccompagne à la porte, et que même je prends l’ascenseur avec toi alors que j’ai des invités chez moi et que du coup on n’est que deux dans un tout petit espace clos, et que je te chuchote un truc à l’oreille… Mon cœur battait à 12 000, mais je suis une vaillante, alors je me suis lancée. Devant sa porte cochère, les yeux écarquillés, je me suis approchée de lui tout en bégayant un truc inaudible du genre « arrête-moi si je me trompe »… Il m’a regardée bizarrement, a compris, et alors que j’étais à 10 cm de sa bouche, m’a arrêtée dans mon élan. En s’excusant.

J’ai senti mon cœur s’arrêter, mes oreilles se sont mises à bourdonner, j’ai affiché mon plus grand sourire les yeux toujours écarquillés, et j’ai balbutié un « désolée, faisons comme si rien ne s’était passé… ». Je lui ai fait la bise, et je suis partie sans me retourner. Écrasée. Par la honte et la douleur.

Mais, dès le lendemain je repassais chez lui, comme si de rien n’était, fidèle à moi-même.

Quelques mois et mecs plus tard, le 13 janvier 1996, si mes souvenirs sont bons, j’étais chez lui un samedi en fin d’après-midi, pour acheter mon douze hebdomadaire. Toujours très éprise, mais absolument résolue à ne plus jamais me prendre un tel râteau. Donc amoureuse mais résignée. Des potes à lui étaient aussi autour de la table, tous des gros foncedés. Personnellement, j’avais continué mon exploration chimique avec d’autres personnes, en goûtant notamment aux acides et aux extas. M. avait l’air d’avoir envie de se droguer, mais tous ses potes devaient bouger, si bien qu’on s’est retrouvé tous les deux vers 20h sous sa mezzanine. Je m’apprêtais à rentrer chez mon père, quand il a déposé un exta sur la table devant moi.

– « Tiens, prends-le… »

Je le regarde, interloquée.

– « Tu sais, R., je t’aime bien, prends-le et reste ici ce soir. »

Mon coeur explose, je suis tétanisée, sans voix, mille pensées se bousculent dans ma tête. Je ne réponds rien, incapable même de sourire, et je gobe le cachet. Il fait la même chose avec son cachet, puis il m’attire sur ces genoux.

Je lui dit que je ne comprends pas, il me répond que je lui plais, qu’il a réfléchi, et que finalement, pourquoi pas une histoire avec moi. Puis m’embrasse.

Très rapidement, il entreprend de me peloter, mais se souvient qu’il n’a pas de préservatif. Sa mère a oublié de lui en racheter. On peut être un mauvais garçon et se faire offrir ses capotes par sa môman, donc…
Qu’à cela ne tienne, il m’embarque dans un taxi, direction place de Clichy. Je poireaute un temps qui me semble infini dans le taxi, l’effet de la drogue monte sérieusement, et il finit par revenir avec ses condoms. Nous retournons chez lui, je suis en pilotage automatique, je sais finalement pourquoi je suis là : il a envie de sexe.

Je dois dire que j’ai peu de souvenir de cette baise. A part que c’était sur sa mezzanine et que je me cognais dès que j’étais sur lui, à part que j’étais dans un état second, à part qu’il n’arrêtait pas de débander… Je me souviens qu’il m’a dit qu’il ne se sentait « plus un homme », et que je l’ai rassurée avec douceur alors qu’il était clairement en train de se servir de moi. Je me souviens aussi que j’avais mes règles et pas de protection de rechange, qu’il m’avait promis de me filer un tampon de sa mère quand on aurait fini, et qu’il ne l’a pas fait. Que je suis partie en fin de matinée alors qu’il dormait encore, faisant bien attention à ne pas le réveiller et lui laissant un petit mot gentil.

On est con quand on a 17 ans… entre autres.

Nous sommes resté deux mois ensemble. Enfin « ensemble », c’est un bien grand mot. En vérité, il ne m’a jamais appelée, ne connaissait pas mon nom de famille, je passais chez lui pour acheter mon shit qu’il continuait de me vendre, et parfois il me disait de rester pour me sauter… je ne crois pas avoir jamais joui avec lui, je ne sais plus trop. Il avait une emprise sur moi que je ne m’explique toujours pas. Il me droguait régulièrement, je me laissais faire volontiers, et au matin, il était toujours beaucoup moins aimable que la veille au soir.

C’est finalement moi qui suis partie. Non parce que j’en avais marre d’être prise pour une conne, mais parce qu’avoir le sentiment d’encombrer, de déranger l’autre m’est extrêmement douloureux. Alors un jour, en partant, je lui ai fait la bise, il a rigolé, et c’était fini.

Le lendemain, je revenais, le cœur froissé mais comme si de rien n’était.

Long épilogue : c’est lui qui a essayé de me sauter après m’avoir droguée le jour de mes 21 ans. Nous étions plutôt copains, malgré son emprise sur moi.
J’ai réussi à prendre de la coke pour mes 18 ans, mais pas grâce à lui. En revanche, le jour de ma fête d’anniversaire, alors que j’expérimentais cette nouvelle drogue, il m’a sommée de prendre l’exta qu’il m’offrait, au prétexte qu’il était très puissant. Je n’ai évidement pas su refuser. Il m’a ensuite emprunté de l’argent, et n’a pas voulu me le rendre. Alors que j’étais passé chez lui à l’improviste pour le récupérer, il n’a pas apprécié, et m’a copieusement insultée en me lançant des objets à la gueule. Un mec sympa… Je me souviens que j’avais réussi à camoufler ma peur, à lui dire que j’avais ma conscience pour moi, et à partir d’un pas lent et assuré. J’ai eu de vagues nouvelles par sa petite sœur que j’adorais et à qui j’avais donné des cours de maths : apparemment, il n’a pas bougé d’un iota. Rassure-toi, il n’a plus aucune emprise sur moi… Et je ne me drogue plus durement depuis belle lurette !

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19 commentaires pour Dealer

  1. Irmazinha de coração dit :

    Comme si c’était hier et pourtant c’est deja si loin! Tu vois, on s’en sortira encore ma sœur… Mais ce sera dur comme ça l’a toujours été.

  2. zoumpapa dit :

    Ce mec savait que t’étais raide dingue de lui (ou à peu près) et il a encore fallu qu’il te shoote avant de baiser…pq ? pour dominer ?

    • R. dit :

      Je pense que c’était surtout dans l’idée de baiser avec une fille désinhibée… Il me dominait même sans me droguer.

      • Y. dit :

        J’ai été longtemps un fonsdé et j’en ai souvent filé à des gens les soirs où j’avais envie de me mettre une mine et pas envie d’être sur une autre planète que tout le monde … Mais M a l’air d’être naturellement dans une bulle où les autres n’existent pas en tant que personnes, donc effectivement c’est sûrement plus dans un but de désinhiber la petite jeune, des fois que son influence sur elle ne soit pas suffisante pour arriver à ses fins, ou que même en y arrivant, elle ne se lâche pas assez. C’est un grand classique malheureusement.

        • R. dit :

          La drogue c’est le mal… Enfin, souvent ! 🙂

          • Y. dit :

            Je ne suis pas d’accord, pour moi ça n’a rien à voir avec la drogue … Ca rejoint une discussion qu’on a eu récemment sur le fait de montrer son corps : La photo que tu as mise récemment ici même ne me choque pas parce qu’elle n’a pas d’autre intention que d’être ce qu’elle est, un délire que tu avais envie de te faire vis à vis de tes lecteurs. Un pubicitaire rajoute dessus « les machines durent plus longtemps avec calgon » et j’aurai la gerbe, parce qu’on se sert des désirs des gens pour leur faire baisser leurs barrières et tenter de leur faire avaler n’importe quoi.
            Dans ton histoire, le gars fait exactement la même chose avec la drogue : il ne cherche pas à te faire vivre quelque chose, il veut juste mettre des chances de son côté. Dans un sens, la drogue est complètement secondaire là-dedans.

            Après savoir si globalement la drogue c’est mal, c’est un interminable débat qu’on ne règlera pas sur un blog, moi tout ce que je sais c’est que personnellement je n’y trouve plus mon compte aujourd’hui, mais je vois autant de bons côtés que de mauvais, pour quelqu’un qui sache raison garder … Mais en tous cas on ne peut pas faire le procès de la drogue en se basant sur une manipulation, sinon dans la foulée on peut faire celui du sexe (ce qui la foutra mal sur ce blog quand même) de l’argent et de pas mal d’autres choses, l’humain n’a pas attendu de savoir fabriquer des ecstas pour tenter d’influencer ses petits camarades, ça se saurait !!

  3. Je me suis toujours tenu à l’écart de la drogue, avec un mélange de peur et d’envie (comme beaucoup de monde, j’imagine). Ma grande sœur m’a fait goûté la clope, quand j’étais tout jeune, j’ai crapoté vers 15-16 ans, mais je n’ai jamais fini LE paquet de cigarettes (menthol ^^) que je m’étais acheté, j’ai tiré plusieurs fois sur des pétards sans sentir tellement autre chose que la fumée qui me faisait tousser, j’ai goûté un space cake et je n’ai pas décollé. Bref, je ne me suis mis qu’à l’alcool. Une copine (allez, disons-le : une sex-friend) m’a proposé une fois de la coke, j’ai poliment refusé et ce fut la seule et unique fois que j’approchais de drogue dite dure. Je me dis que je tenterais bien un jour l’amphétamine, parce que ce que c’est censé faire vivre est assez proche de l’expérience que je me sens capable/tenté de vivre, mais 1/ on ne m’en a jamais proposé et 2/ si on m’en proposait, je pense que j’aurais quand même la trouille (du mauvais trip / de mauvaise came / de devenir accro ?).
    À mentionner la fois où, au batofar, un gars s’est approché de moi pour me demander si j’avais des trucs à vendre. Mes copains et moi en rigolons encore.

    Tout ça pour dire que je suis assez fasciné par ceux qui sont passés « de l’autre côté » comme toi, et pour cette histoire dont tu parles, je partage le point de vue d’Y quand il dit que l’usage qu’il faisait avec toi de la drogue était plus « utilitaire » que « philosophique » (la drogue, c’est cooool, quoi, ça amplifie vachement les sensations tu vois….).

    • R. dit :

      Je suis aussi d’accord avec Y et toi…
      Et en ce qui me concerne, j’ai toujours trouvé que baiser sous drogue était nul : tu es hyper excité et tu ne jouis que laborieusement. Un jour j’écrirai un billet sur le sujet…

  4. jo dit :

    Elle est bonne sa technique de drague. hé hé. Tu as sont numéro que je lui achète des taz ?

  5. Fabien dit :

    J’aime bien tes « histoires » 🙂

    J’avais écrit un article sur les drogues :
    http://www.fabi1.com/2011/09/30/les-drogues/
    c’est un peu particulier mais c’est une bonne introduction à la contrainte d’équilibre puisque dans ce domaine c’est juste une évidence.. un cas d’école 😉

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