Mon Brésil #1

Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours rêvé d’aller en Amérique du sud.

Dans les années 70, mon père a voulu s’y installer avec sa compagne et ma demi-sœur aînée alors âgée de six mois. Elle est tombée gravement malade et ils ont dû revenir en France au bout de quelques mois pour la soigner.

Ma mère, à la même époque, a vécu à Cuba plusieurs mois, alors qu’elle avait vingt-quatre ans. Mais, soupçonnée (à tort) de terrorisme, pour avoir un bouquin trotskiste dans ses bagages, et interrogée « à la cubaine », elle a été contrainte de quitter le territoire dans les vingt-quatre heures.

Ces « antécédents familiaux » m’ont-ils influencée, ces frustrations ont-elles motivé mon désir d’aller où père et mère n’avaient pas pu vivre, ou sont-ce tout simplement des images aux couleurs ocres du soleil qui m’ont donné envie de toucher cette terre ?

En septembre 1996, bac et majorité en poche, je découvre la capoeira.

Fatiguée de mes onze ans de danse classique et des mijaurées capricieuses de ce milieu, lassée par les coups reçus durant mes quelques mois de boxe française, nostalgique du temps où j’étudiais la musique, je trouve en cette nouvelle passion l’alliance de tout ce que j’aime.

Lors d’un stage dans notre école de capoeira parisienne, j’apprends que le maître du groupe auquel j’appartiens construit depuis quelques années une académie dans les favelas d’une petite ville du Minas Gerais, Montes Claros. Nous, élèves européens, sommes invités à la découvrir. C’est en 1997, j’ai tout juste dix-neuf ans, je suis en quête de liberté et d’exotisme, fraîchement passionnée de capoeira. Je décide d’y passer les deux mois d’été, logée dans l’académie où je pourrai perfectionner ma pratique. En échange, j’aiderai à la construction du lieu et à l’amélioration de la vie des enfants du quartier, à l’instar des chantiers bénévoles.

J’ai toujours été animée par ce désir de rencontrer le Monde et je convaincs rapidement mes parents de me laisser partir. D’autant que financièrement, je ne leur demande rien. J’ai mes combines… Chaque jour, je tente de me faire une idée de ce que je vais découvrir, en discutant avec des « initiés », en feuilletant les brochures dans les agences de voyages. Mais je souhaite garder une part de mystère, et refuse de trop en savoir sur le Brésil. Je laisse alors mon imagination déambuler, et rêve d’avance…

Le jour du départ arrive enfin. J’ai passé mes examens de Deug avec succés, je peux consacrer mes vacances d’été à la découverte du Brésil sans penser à mes études. Je dois voyager avec un élève de mon cours de capoeira, Zouaoui. Nous arrivons à Rio de Janeiro au petit matin après neuf heures de vol. Immédiatement, l’odeur moite de la mer mêlée à la pollution citadine nous assaille. Elle est presque écœurante, comme un mélange de crasse urbaine et de poisson nauséabond. Un peu paumés, nous prenons un bus pour la gare routière, afin de nous renseigner sur les horaires de car. Nous ne parlons pas un mot de portugais, ni même d’espagnol, et nous avons beaucoup de mal à nous faire comprendre. La langue anglaise n’est vraisemblablement pas monnaie courante dans les parages.

Le quartier de la gare routière est en effervescence, des cars qui roulent à toute allure de tous les côtés, des rues quasi impossibles à traverser, des vendeurs de grillades fumantes au milieu des pots d’échappements, des gamins qui se battent pour récupérer les canettes jetées par terre qu’ils pourront revendre plus tard. Au mur sont placardées les unes des journaux qui détaillent les assassinats de la nuit, photos ensanglantées à l’appui.

Nous apprenons que le prochain car pour Montes Claros part le soir même à vingt et une heures… Quinze heures d’attente devant nous. Nous n’avons pas un real en poche, et décidons de partir à la recherche d’une banque, sacs au dos. Nous sommes poisseux, fatigués, perdus, et déboussolés par notre arrivée dans cette ville inconnue où personne ne semble comprendre ce qu’on dit. Nous réussissons finalement à changer un peu d’argent, après avoir tourné des heures dans les rues du quartier de la Rodoviaria, en palabrant tant bien que mal pour expliquer notre demande.

Épuisés, nous décidons d’aller nous restaurer mais, ne comprenant pas un mot du menu, nous choisissons un plat au hasard, priant pour que celui-ci soit frais et rafraîchissant. Le plat apporté n’est pas ce que nous espérions, mais nous mangeons en pensant au long voyage qui nous attend encore. Nous échouons finalement sur un banc et nous relayons pour dormir. La chaleur est écrasante, et je ne me fais pas prier pour m’assoupir la première, laissant à mon compagnon de voyage le soin de veiller sur nos affaires.

Le soir arrive, et le car, plus moderne que je ne l’imaginais, démarre. Le conducteur semble vouloir faire une course avec ses collègues. Le car tangue, je m’accroche au fauteuil. Une fois sorti de Rio de Janeiro, le car prend sa vitesse de croisière, et je peux enfin me détendre. Il fait nuit noire, mais nous parvenons à discerner la végétation sèche sur le bord de la route. Il fait assez froid dans le car, qui est climatisé. Mais au premier arrêt, je m’aperçois que la nuit brésilienne est très froide comparée à la chaleur harassante de la journée.

Je me lance dans une discussion avec un Brésilien qui se rend, lui aussi, à Montes Claros. Nous nous aidons de nos mains et de mimiques pour essayer de nous comprendre. Au bout d’un moment, la moitié du car nous a rejoints et tente de me faire comprendre ce qu’il essaie de me dire. La situation devient de plus en plus cocasse car que je ne comprends absolument rien à leurs explications. Je m’endors finalement sur les genoux de Zouaoui, malgré le froid et les turbulences du car.

Le jour se lève doucement, vers sept heures du matin. La végétation semble encore plus sèche qu’à Rio. Il y a peu de reliefs et les routes sont poussiéreuses. Elles me rappellent le film Bagdad Café.

Après trente heures de voyage, épuisés, nous atteignons enfin notre but… Nous téléphonons à notre hôte, le fondateur et maître de l’académie dans laquelle nous allons. Il vient nous chercher en moto, nous y montons tous les trois avec nos bagages. Ici, ça n’a pas l’air d’être un problème.

J’ai l’impression que le paysage est exactement comme je l’imaginais, même si je sais qu’au moment précis où je découvre ces images, celles que j’avais en tête s’échappent sans me laisser un seul souvenir.

La terre est rouge, les rues en mauvais état, pleines de poussière, les maisons sont faîtes de bric et de broc. Les enfants aux mille visages qui courent sur la route, la chaleur des peaux, les rires et les sourires, les regards noirs, pétillants, la musique aux coins des rues. Une atmosphère nouvelle pour moi…

A suivre…

—————————-
Texte écrit en 2000, retravaillé plusieurs fois depuis, mis au placard pendant très longtemps… C’est un long feuilleton que je vous propose, l’histoire de ce qui m’est arrivé au Brésil. Mais je ne sais pas si le format blog s’y prête… Qu’en pensez-vous ???

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23 commentaires pour Mon Brésil #1

  1. Ouplala dit :

    J’en pense que du bien !

  2. zut dit :

    Ben c’est très bien mais très court pour le moment.
    A suivre (et vite);

    • R. dit :

      J’ai pas osé faire plus long, rapport au format blog toussa toussa… Mais la prochaine fois, je colle ma tartine, promis ! 🙂
      Et puis c’est bien, avec cette matière « presque déjà prête » (parce que je la retravaille un peu quand même avant publication), j’ai de bonnes chances d’avancer la date de mon 1000e billet, ce qui arrangera tout le monde, en tous les cas toi et Y…. 😉

  3. non non dit :

    C’est très bien en tous cas, ça se lit vraiment bien! (je dirais rien si ça me gonflait – et je suis facilement gonflée, non mais quelle poupée!)
    Et oui, j’attends la suite avec impatience aussi pour connaitre un peu le Brésil, car un Brésilien que j’aimais beaucoup est mort; c’est comme le découvrir un peu plus il me semble.

    • R. dit :

      Bon bon bon… je m’étais dit « si 3 personnes sont intéressées, je me lance… »
      On y est ! 🙂
      (Que ça ne vous freine pas dans vos encouragements, les autres, hein…)

  4. Marie dit :

    Joli début. Le format « blog » s’y prête très bien, et si c’est un peu long, ben, on prendra le temps de le lire… Ce sera un peu moins immédiat que les formats « note » habituel , il faudra y revenir, mais je suis preneuse, d’autant que j’ai assez envie de faire la même chose et de partager avec qui voudra bien quelques uns de mes voyages et en particulier mon journal de bord de mon dernier grand voyage en Argentine, couleur tango, ll y a deux ans… Y’en a 40 pages word (sans les photos dont quelques unes sont assez parlantes)… Je me suis posé la même question que toi et je me dis qu’il faut essayer, et surtout se faire plaisir! Alors vas-y!

  5. Tomas dit :

    Le format blog s’adapte très bien…En fait tant que le contenu est intéressant. Et il l’est donc…

    • Marc T. dit :

      +1 !
      C’est très agréable à lire, on ne se pose donc pas la question du format …
      Et le suspense est bien ménagé à la fin, on en redemande !

  6. zoumpapa dit :

    Marrant…j’ai failli commenter le post précédent par un  » Et si tu nous racontais un peu « ton » Brésil…? » Même pas besoin de patienter! (t’as ta réponse je pense 🙂 )

  7. dita dit :

    je vote pour et la longueur de cette note est parfaite… on s’y croirait . tu décris très bien l’atmosphère. ça fait du bien de voyager là maintenant
    merci!

  8. nanou dit :

    Encore s’ il te plait!! Hâte de lire la suite, hâte de te découvrir un peu plus chaque jour, hâte de rêver encore et toujours à travers tes textes….. adaptés ou non au format de ton blog? Peu importe en vrai, on s’en fiche! Seuls comptent l’envie et le plaisir (et oui!!! on y revient toujours 😉 ) de te lire, mais ça je pense que tu l’as déjà compris par tous les commentaires précédents.

  9. R. dit :

    Hey, si j’avais su, j’aurais ouvert un blog plus tôt… 😀
    Merci tout le monde !

  10. Chut ! dit :

    Zut, mon comm’ n’est pas passé…
    Alors : tout pareil que tes précédents lecteurs, puis j’adore les histoires de voyage. 🙂
    Bien que n’étant jamais allée au Brésil, je me retrouve dans cette prise de contact avec un pays étrange(r) : le choc en sortant de l’aéroport, la chaleur, les odeurs, la fatigue, le sentiment d’être perdue, l’impression (la certitude ?) de ne pas avoir assez d’yeux pour tout voir… Et malgré ma bougeotte presque chronique, ces impressions reviennent à chaque nouveau pays où je pose les pieds.
    Bref, on s’y croirait !
    Impatiente de découvrir la suite…

  11. Rod dit :

    ….Sweet please….

  12. Ce premier texte (d’une apparemment longue série) est d’un bon format (je fais partie de ceux qui ont un peu de mal avec les trop longs textes, sans doute parce que souvent je lis les blogs entre deux autres trucs à faire, pour me détendre, et pas comme si je me prenais un bouquin pour lire tranquille).
    Mais bref, fais comme tu le sens. En tout cas, je précise, pour cet article : une bonne intro, du suspens, je suis conquis 🙂

  13. Jokulsarlon dit :

    Alors je suis fan de ce blog, mais si en plus il parle de vécu au Brésil, pfff je suis ravie.
    Je suis pour une histoire longue en plusieurs posts, mais pas plus long que celui-ci. Je zappe les billets trop longs (ce qui n’a jamais été encore le cas sur ce blog), parce que je n’ai pas énormément de temps pour lire mes blogs favoris et que c’est aussi pour me détendre de mes bouquins d’étudiante de 500 pages.
    Et si je peux encore ouvrir ma bouche, ben je conseillerai de faire les billets Brésil une ou deux fois par semaine et te garder un autre post ou deux par semaines pour ce que tu écris d’habitude; histoire de nous garder un peu de quotidien, qu’il soit de sang, de sexe ou de lait maternel.
    Mais c’est juste un avis, le plus important étant que tu te fasse plaisir sur ce blog, et que tu saches que jusqu’ici j’A-DO-RE.
    Bonne continuation
    Beijinhos

    • R. dit :

      C’est prévu… 🙂
      Et moi, je rêve de retourner en Islande.
      Merci pour les compliments et les encouragements, en tous les cas !

  14. Lib' dit :

    J’aime beaucoup aussi!!! 🙂

  15. J’en pense que j’ai hâte de lire la suite…

  16. Sir John. dit :

    Vous avez clairement un style adapté, pour un lecteur, à des textes longs. Nous attendrons avec une impatiente sérénité les aventures de l’adversaire de Da Cruz…La suggestion d’alternance de sujet est excellente.

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