Mon Brésil #2

Previously on ze story

Nous découvrons la maison où nous allons vivre, qui jouxte l’académie. Quatre pièces moyennes, une petite cuisine et une petite salle de bain. Une cour autour. Derrière une palissade, un jardin complètement en friche. De l’autre côté, une autre palissade et la cour de l’académie : un jardin, un palmier et un petit terrain de football. Une véranda en pierre verte, une petite salle d’entraînement fraîche et peu lumineuse, un minuscule bureau et quelques douches poisseuses.
Des élèves jouent au foot, et sollicitent Zouaoui qui relève le défi avec brio, malgré leur talent évident pour le ballon rond. D’autres utilisent le jardin pour sauter et se contorsionner dans tous les sens : salto, ponts, souplesses, flip, autant d’acrobaties qui ne semblent pas avoir de secret pour eux.

Je découvre petit à petit les jeunes du quartier. Âgés de neuf à quinze ans, tous plus beaux les uns que les autres, ils sont doués à en faire pâlir d’envie le moindre petit gymnaste. Ici, la capoeira semble naturelle. Le foot aussi. Les rondes* et les matchs se succèdent dans tous les endroits possibles et imaginables : parcs, rues, terrains vagues, même fortement en pente…

Le premier soir, je fais la rencontre d’Assis**, professeur de capoeira de l’académie, et d’Uli, une jeune Allemande qui vit ici depuis neuf mois pour une étude sociologique. Grâce à elle, et aux vagues souvenirs de mes sept ans d’apprentissage de l’allemand, je m’initie au portugais « dou Brasiou », et commence à communiquer avec ceux qui m’entourent.

Au fil des jours, Uli et moi faisons plus ample connaissance, et je lui avoue que l’ambre de la peau d’Assis ne me laisse pas indifférente. Il transpire le mystère, l’humilité, la sympathie, et j’irais bien le renifler.

Mais, selon elle, sa situation est compliquée : à 27 ans, il a déjà trois enfants d’une femme apparemment très dangereuse, qui a déjà envoyé plus d’une rivale potentielle à l’hôpital. Ici, on ne rigole pas. J’entends chaque jour des histoires de drames passionnels qui se soldent par plusieurs morts, tués ou suicidés. Assis et cette femme sont séparés depuis quelque temps, mais Uli m’encourage à ne pas m’aventurer sur ce terrain-là.

Le lendemain de notre discussion, Uli m’annonce qu’elle s’est renseignée pour moi, bien que je ne lui aie rien demandé. Assis n’est pas intéressé. Je ne suis pas vraiment déçue, je viens tout juste d’arriver pour deux mois dans un pays de rêve, et bien qu’il me plaise, je ne vais pas m’arrêter à ce genre de détails.

Uli doit rentrer en Allemagne, et la veille de son départ, je vais à une fête de rue avec Assis, un de ses amis, et une Française arrivée depuis peu. Il y a un monde fou, des jeunes femmes habillées très légèrement, tout le monde danse et chante pendant que d’immenses chars musicaux défilent. La foule est très dense.

Assis profite d’un moment de confusion générale pour attraper ma main. Nous nous retrouvons tous les quatre accroupis, attendant que le calme revienne. Il garde ma main dans la sienne, l’air de rien. Nous nous redressons, il ne m’a toujours pas lâchée. Il passe sa main dans mon dos, puis me prend dans ses bras, et finit par m’embrasser, à ma grande surprise. Nous croisons Uli, qui n’a pas l’air enchantée de me voir dans les bras de son ami.

Moi, par contre, je suis plutôt heureuse de la tournure de la soirée, et j’aborde avec légèreté ce début de relation estivale. Je ris de lui, lui dis avec mes quelques mots de brésilien que je sais qu’il a des enfants, une ex-femme. Il m’assure que c’est fini entre eux, m’embrasse, me fait rire… Je reste très sereine, je ne m’attends à rien de plus que de passer de bons moments avec lui. Nous rentrons à cinq heures du matin, je lui donne mon pull pour qu’il puisse retourner chez lui sans craindre le froid de la nuit, et m’endors en repensant à ces dernières heures.

Au réveil, je me demande quel va être la suite de cette histoire.

Nous ne pouvons pas dormir ensemble car je partage mon lit avec l’autre Française, et lui habite dans une toute petite maison d’une pièce avec sa mère et sa première fille. Nous passons donc de longs moments nocturnes, sous la véranda de l’académie, à essayer de communiquer malgré mes nombreuses lacunes, et de trouver un moyen de nous octroyer un peu plus d’intimité. Nos conversations sont très limitées, pourtant les heures que nous passons à nous réchauffer mutuellement, à nous découvrir, sont délicieuses.

Sa peau ambre et sèche respire le naturel. Il sent bon le vrai. Il n’est pas beaucoup plus grand que moi, très sec, sculpté. Sa maigreur dessine ses muscles tout en longueur. Il a le corps d’un nerveux mal nourri, mais son visage dégage une extrême douceur… De longs cils ombrent ses yeux d’un noir profond, une barbe mal taillée étoffe un peu son visage creux, ses cheveux plutôt courts et désordonnés lui donnent un air enfantin. Son rire, aussi…

Au bout d’une dizaine de jours, toute l’académie part une semaine dans une autre ville, Sete Lagoas, pour une grande rencontre de capoeira. Dès notre arrivée, il est beaucoup plus détendu qu’à Montes Claros, il ne cesse de me câliner, et grâce à sa patience et à ses enseignements, je progresse beaucoup en portugais et en capoeira. Il me présente à ses amis comme son amoureuse. Bien que nous manquions encore d’intimité, nous pouvons enfin dormir ensemble, et je commence à être très éprise. Il émane de lui un mystère qui m’intrigue, qui m’attire irrésistiblement. Il a ce côté écorché et dur, et passe pourtant son temps à rire. J’aime ce décalage, même s’il me perturbe régulièrement. J’ai parfois du mal à le comprendre, et je pleure doucement en tentant de réaliser ce qui m’arrive.

La rencontre de capoeira arrive à sa fin.

Un capoeiriste rencontré à Sete Lagoas nous invite, deux Françaises et moi, à visiter son village dans le sud de l’état de Bahia. La perspective de m’éloigner un peu de Montes Claros et de retrouver mes esprits par rapport à Assis m’apparaît raisonnable. Comme une façon de me prouver, de lui prouver, de leur prouver, que je ne me suis pas encore totalement abandonnée à lui. Je décide donc de partir une dizaine de jours. Je cache mon inquiétude, même s’il me promet de m’attendre avec impatience.

Ces jours me paraissent interminables. Nous sommes à Alcobaça, petite ville magnifique coincée entre l’océan et une rivière. L’architecture de type colonial contraste avec la relative modernité de celle de Montes Claros. Nous sommes très bien reçues, mais je ne cesse de penser à lui. Je me découvre plus envoûtée que je ne l’avais imaginé.

Je rêve de lui quasiment chaque nuit. Parfois qu’il ne veut plus de moi à mon retour, et d’autres fois qu’il m’accueille comme un amoureux… Je suis constamment dans le doute, et je pleure de devoir attendre toutes ces heures sans savoir s’il m’aime autant que j’ai l’impression de l’aimer. Je m’étonne d’être capable de me mettre dans des états pareils au bout de deux semaines d’histoire. Je me sens de plus en plus ensorcelée par cet homme secret.

Mon retour à Montes Claros me rend anxieuse. Il n’est pas à l’académie quand nous y arrivons, il est parti à une ronde de capoeira avec tous les gamins dans une ville située à une heure d’ici, Capitaõ Enaes. Nous décidons de les rejoindre.

A suivre…


* Rassemblement de capoeiristes formant un cercle à l’intérieur duquel jouent deux d’entre eux. Des chants et de la musique les accompagnent.
** Se prononce [assize]

Désolée pour la mauvaise qualité de la photo, c’est un tirage qui a presque 15 ans, mal conservé, et scanné à la sauvage. Il en sera certainement de même pour les autres épisodes du feuilleton, mais au moins, ce sont « les vraies images »…

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11 commentaires pour Mon Brésil #2

  1. Irmazinha de coração dit :

    Souvenirs, souvenirs… En plus avec mon goût pour les séries avec rebondissements et suspens!
    Au fait, c’est toujours toi qui as le carnet « secret »?

    • R. dit :

      Arf… je me demande si tu ne l’avais pas récupéré…? Mais je vais faire du tri chez moi incessamment sous peu, je guetterai. 😉
      A ce propos, pour les prochains épisodes, tu veux choisir ton nom d’emprunt ? J’avais mis « Liza », mais je peux changer.
      (et j’attends ton sms…)
      😉

  2. Gawel dit :

    Ahlala, quand on a lu Da Cruz, on tremble à l’idée de ce qu’il va se passer…
    J’ai découvert ton blog ce week-end et je ne m’en lasse pas… Je me retrouve beaucoup dans pas mal de récits, c’est sympa.
    Alors n’hésite pas, raconte, tu le fais bien !

    (ps : moi je rajouterais un « p » à sculté, en parlant de son corps…)

  3. La Vachère dit :

    Moi aussi ! « sculpté » ! 😉

    Et la suite, viiiiiteeeee !!!!

    S’il te plait….

    • R. dit :

      Demaaaaaaain, promiiiiiis !!!
      😉
      (j’adore le premier prénom de ton adresse mail… il est sur « ma liste » depuis très longtemps ! Mais je n’ai eu que des garçons… Et le deuxième me rappelle ma prime jeunesse quand j’écoutais quelques chansons de Thiéfaine… 🙂 )

  4. zoumpapa dit :

    Bon, je sais, ce que je vais dire est banal: j’aime bien, c’est vraiment bien écrit.
    T’avais déjà des notes (style journal,…) ou tu te grattes les méninges pour assembler tes souvenirs ?

    • R. dit :

      Merci, zoum ! 🙂
      En fait, je n’ai pris aucune note sur le coup (sauf la retranscription des rêves – voir plus tard – que j’ai écrits sur des carnets pendant 5 ans), mais j’ai plutôt une très bonne mémoire. Un pote m’a fortement incitée à prendre la plume pour raconter ce qui m’était arrivé, je l’ai fait en 2000, avec la vague idée d’en faire un livre, un jour, quand je serai grande. Mais d’abord j’avais peu d’espoir que ça marche, et en plus, une fois le truc écrit, je n’ai jamais fait les démarches…
      Du coup, vous êtes mes premiers lecteurs, et attention, je le redis : ÇA RISQUE D’ÊTRE LONG ! 😀
      (et je retravaille un peu la matière avant de la publier, pour essayer de la conjuguer au mieux avec le format blog… )

  5. (L’adresse de la Vachère est très HFT en effet 😉
    C’est intéressant, cette photo vraie, d’autant que tu ne nous y avais pas habitué !
    Deuxième épisode toujours aussi captivant (mais je ne sais pas pourquoi, j’imaginais bien qu’il allait craquer pour toi et je prédis des retrouvailles heureuses pour l’épisode 3 !)

  6. Fabien dit :

    quel coeur d’artichaut 🙂 à peine arrivée déjà amoureuse éperdument 😀
    ça m’étonne pas de toi ! 😉
    je go sur le #3 …

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