Mon Brésil #3

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À notre arrivée, Assis est en train de jouer dans la ronde et j’appréhende nos retrouvailles. Je décide d’acheter le jeu. Les coups de pieds tournent, nous sommes l’un dans l’autre, calés l’un sur l’autre, fluides. À la fin, nous nous serrons la main comme le veut l’usage, et laissons la place aux suivants. Et c’est tout. Je suis un peu troublée, mais je mets sa réaction sur le compte de sa timidité et de son insouciance.

À la fin  de la ronde, je l’aperçois assis dans un coin. Je vais le voir, et me poste en face de lui d’un air interrogatif et moqueur. Il sourit, rit, puis m’embrasse.

Je suis soulagée. Nous retrouvons notre complicité, rions de nous étreindre à nouveau et restons tendrement ensemble pendant tout le trajet du retour à l’académie.

Il m’offre un berimbau* qu’il a construit pour moi. Je lui ai acheté deux anneaux pour son oreille percée. Quand je lui tends le paquet, il me demande en riant joliment si c’est une bague de mariage. Nos retrouvailles sont telles que je les espérais. Je lui raconte mes doutes, mes rêves, et il me rassure. Je me sens toute légère…

Je décide de quitter la maison pour m’installer dans le bureau de l’académie et pouvoir dormir avec lui. Nous passons enfin notre première nuit seuls. Nous ne dormons quasiment pas, faisons l’amour intensément et discutons des heures durant.

Une nuit, je le prends dans mes bras, pose sa tête sur mon sein, et lui caresse les cheveux pendant qu’il s’endort. Il me demande pourquoi je fais ça. Étonnée par sa question, je lui demande s’il n’aime pas.

– « Oh si ! C’est délicieux… C’est juste que je n’ai pas l’habitude d’une femme tendre… »

Peu de temps après, les autres Français présents à l’académie quittent Montes Claros et je décide sans aucun regret de rester avec Assis.

Nous nous installons ensemble dans la maison vide, seuls. Nous faisons l’amour tout le temps, de mieux en mieux, et chaque instant passé ensemble est un délice de rire, de tendresse et de jouissance. Du haut de mes petits 19 ans, j’ai plutôt l’habitude des histoires malheureuses. Avec lui, j’ai l’impression de découvrir l’équilibre, malgré nos huit ans d’écart…

Nous passons tout notre temps ensemble, excepté les fois où il va voir sa petite fille Paula. Aucune nouvelle de l’ancienne femme dont j’ignore même le nom. Je parle avec lui de ce que m’avait dit Uli sur la mère de ses enfants, et sur son refus d’une histoire avec moi. Il me raconte qu’effectivement, son ex-femme a déjà fait des choses incroyables pour l’empêcher d’avoir une autre relation, mais qu’elle semble s’être calmée. Il m’apprend aussi qu’Uli était amoureuse de lui. Je mets donc un bémol à tout ce qu’elle m’a dit.

Je remarque les cicatrices de brûlures sur les bras d’Assis, des traces de coups de couteau. Toutes ces marques proviennent de disputes au sein de son ancien couple. Cette histoire semble avoir été passionnelle, dramatique, primaire. Il y a dans les favelas de la violence dans tout. Tout se règle par la manière forte, et tout se vit pleinement. Les favelas sont hors du système des lois auxquelles je suis habituée.

Je fais la connaissance de Neguinho**, le meilleur ami d’Assis, également capoeiriste, et de sa femme Josiane. Neguinho porte ce nom à cause de l’intense noirceur de sa peau. Il a un corps noueux, et malgré tout extrêmement souple, à force d’exercices. Ses traits sont complètement négroïdes, ses yeux comme deux billes noires, et ses cheveux rasés arrondissent davantage encore son visage. Josiane, métisse aux cheveux crépus coupés au carré, est enceinte de 6 mois, deale et use de la cocaïne alors que son mari ne fume pas de maconha, l’herbe locale.

Il est déjà père de deux enfants qu’il n’a pas vus depuis qu’il s’est séparé de leur mère, une vagabonde, il y a plusieurs années. On sent la douleur en lui, du haut de ses vingt-trois ans. Depuis un an, il refait sa vie avec Josiane.

Un soir, trois mois jour pour jour après la mort de son frère, il boit du cognac pour oublier sa peine. Nous sommes, Assis, Josiane et moi en train de sniffer de la coke ; à cette époque, j’étais très portée sur la drogue, quelle qu’elle soit, et je me faisais une joie de goûter aux saveurs de la poudre brésilienne.

Neguinho se met à pleurer, en rappelant à Josiane que ce qu’elle porte dans son ventre est une petite partie de lui, qu’il a déjà perdu deux enfants, et que de la voir détruire son troisième pour son propre plaisir le rend fou. Elle ignore sa remarque, occupée à faire des paquets, tout en sniffant la coke qu’elle me vend. Ce sont toujours des ambiances étranges chez elle. Une pièce de deux mètres sur deux, où elle vit avec Neguinho et sa vieille belle-mère discrète et silencieuse, immense et maigre, et où la drogue tourne.

Il me reste trois semaines avant de rentrer en France, et un peu d’argent. J’achète régulièrement de la coke, que je prends avec Assis… Nous passons des nuits folles, à ne plus cesser de nous étreindre. Assis est un ancien chef de gang des favelas, et cette image de lui contraste avec sa gentillesse et sa timidité. Il a pris beaucoup de substances toxiques dans sa vie, comme beaucoup de faveleros***.

Je lui demande quelles drogues il a déjà prises. Il me parle de la colle à bois, drogue des pauvres. Un jour de dèche, nous essayons. On met la colle dans un sac en plastique qu’on plaque contre sa bouche, et on respire. Au début, un goût horrible m’arrache la gorge. Petit à petit, il devient délicieux, et je me dis que je ne pourrais jamais plus respirer un autre air que celui-là. Cette drogue donne envie de tendresse, mais ôte toute force de se mouvoir. Le sac de colle passe de ses mains aux miennes, nous sommes à moitié nus, lovés l’un dans l’autre, heureux et défoncés.

Mon départ approche, et je sens mon chagrin augmenter chaque jour. Je pleure souvent à l’idée de devoir le quitter. Il me rassure, la Terre est si petite, nous nous reverrons, il en est sûr. Il me dit qu’il m’écrira tout le temps, qu’il ne m’oubliera jamais. Mais plus mon départ est proche, plus je me fragilise, et plus je le sens cynique. Parfois, je ne sais pas s’il plaisante ou s’il joue avec moi. Mais il sait me rassurer, et je me dis que je délire de l’imaginer malveillant. Je l’aime, le désire, je l’ai dans la peau, la moindre parcelle de son corps me fait frémir, et j’aime trop le voir jouir… Il est si beau quand les muscles de son visage se tendent de plaisir, quand son cou se bande. Parfois, je ne lui fais l’amour que pour le contempler. Je me mets sur lui et je ne me lasse pas de le regarder trembler de plaisir.

Notre dernière nuit, il refuse de me faire l’amour, il me fait juste jouir par ses caresses, et n’accepte pas l’ultime plaisir que je veux lui donner. Ça me fait mal, même si je respecte le fait qu’il veuille se détacher un peu de moi. Je voudrais que cette nuit dure une éternité, et en même temps que cette souffrance s’achève. J’ai peur de voir le jour se lever, je le regarde dormir une grande partie de la nuit.

Dernière journée, je me sens à fleur de peau. Je prends sur moi pour ne rien laisser transparaître, pour ne pas gâcher ces dernières heures à cause de ma sensibilité. Nous faisons une dernière ronde avec les enfants, puis je prépare mes bagages. Je fume un gros joint avec lui pour dormir dans le car qui m’amène à Rio de Janeiro. Le départ est à minuit.

Il  m’accompagne avec plusieurs enfants à la gare routière, nous nous faisons des blagues tout le long du chemin, comme pour ne pas pleurer de nous séparer. Devant le car, il me dit de vite monter, j’embrasse tout le monde, il dépose un léger bisou sur ma bouche, et m’invite à partir. Ma gorge se noue, mais j’arrive à me contenir et à retenir mes larmes. Le car démarre. Je le vois au loin. Je n’ai pas la force de penser tellement mon esprit est troublé. Je m’endors, enivrée par la maconha, et je rêve que je m’en vais, en espérant me réveiller pour voir que ce n’est pas vrai. A mon réveil, je suis à Belo Horizonte, où je dois changer de car pour Rio. C’est donc vrai… Je rentre bien en France.

Malgré tout, je suis contente de retrouver ma ville, Paris ! Assis m’a dit qu’il m’écrirait en premier, et je veux y croire. Je continue à prendre quotidiennement de la drogue, que j’ai gratuitement en servant d’intermédiaire entre clients et dealers. Ce milieu m’a toujours attiré et j’ai su y trouver ma place.

Les semaines passent, et je n’ai pas de nouvelles d’Assis… Je me dis que je me suis leurrée en pensant qu’il m’écrirait… Ça me rend triste et surtout inquiète. Pendant presque deux mois, j’ai couché avec lui sans préservatif (je sais, je sais…). Nous en avions discuté, et il m’avait assuré avoir fait un test du sida peu de temps auparavant, qu’il n’y avait aucun problème, et qu’il n’avait couché avec aucune fille depuis. Mais il m’avait aussi juré de m’écrire très rapidement, et je n’ai aucune nouvelle. Parfois, je me mets à pleurer la nuit, déçue, amoureuse, et terrifiée à l’idée d’avoir joué avec ma vie peut-être de façon dramatique.

Au bout d’un mois, alors que je ne m’y attends plus, je reçois sa lettre. Quand je reconnais son écriture, je sens mes jambes frémir. J’ouvre l’enveloppe en tremblant. Il m’aime, je lui manque, il ne cesse de penser à moi, il prend à nouveau beaucoup de drogue. Je fonds en larmes, de grosses larmes de bonheur, je suis secouée et heureuse d’y avoir cru.

Je lui réponds immédiatement, une longue lettre accompagnée d’un colis avec les cassettes de reggae que nous écoutions ensemble, mon baume à lèvres qu’il aimait mettre, et tout un tas d’allusions à notre histoire.

Je continue à prendre de la coke tous les jours, sans prendre conscience de la dégradation de ma mine et de mon moral. Plus de nouvelles d’Assis depuis ma lettre.

J’ai de petites amourettes, courtes et frivoles.

En février, après mes examens, je me rends compte que j’abuse un peu de la cocaïne. Je commence une psychothérapie et décide de lever le pied sur les substances illicites, sans vouloir m’arrêter pour autant. J’aime trop ce milieu, ces personnages que je crois profonds et écorchés.

J’envoie à Assis deux lettres, qui restent sans réponse. Malgré tout, je décide de repartir deux mois au Brésil pour l’été, même si notre histoire doit être finie. Nous ne nous sommes pas juré fidélité et il serait presque plus simple que ça s’arrête entre nous. Ce n’est pas ce que j’espère, mais je sais que c’est ce qu’il risque d’arriver.

Liza, ma grande amie, ma petite sœur de cœur, minha irmazinha do coraçaõ, m’annonce qu’elle m’accompagne, et j’en suis ravie. Elle a elle-même commencé la capoeira cette année, et a très envie de connaître ce pays. En plus de dix ans d’amitié, nous ne sommes jamais parties en vacances ensemble. Je dois partir le 30 juin, et elle me rejoindra vers le 10 juillet.

Un mois avant de partir, je reçois une lettre d’Assis. Je tombe des nues, et je suis si heureuse. Il pense toujours à moi, a passé plusieurs semaines à l’hôpital parce qu’il avait perdu trop de poids à cause de la drogue, et espère me revoir. Je suis aux anges, heureuse à l’idée de toucher sa peau à nouveau, de sentir la chaleur de son corps. Je lui écris une petite lettre mais sans lui dire la date de mon arrivée.

À Paris, nous sommes en pleine coupe du monde de football. J’appréhende un peu mon retour au Brésil. Que va-t-il se passer, que va-t-il advenir de ma relation avec Assis, tant de questions qui défilent à toute allure dans mon cerveau. Le jour J approche.

30 juin 1998, ma mère et mon beau-père m’accompagnent au petit matin à l’aéroport, j’ai la voix cassée, l’émotion me noue l’estomac, je suis tiraillée entre l’impatience et l’inquiétude de ce qui m’attend là-bas.

Je suis dans l’avion, seule pour trente heures de voyage, il décolle, je m’envole pour mon Brésil.

A suivre…


* Instrument de percussion à corde utilisé dans la capoeira, composé d’un arc rattaché à une calebasse.
** Littéralement « Petit noir »
*** Habitants des favelas

Ne vous inquiétez pas, ça démarre bientôt ! Mais il fallait bien que je pose le décor…

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10 commentaires pour Mon Brésil #3

  1. zoumpapa dit :

    Pas d’inquiétude à l’horizon, pour moi tu peux continuer à le planter le décor…Manifestement tu n’as pas été trop ravagée par les dites substances 🙂

  2. Ju dit :

    Je bois du petit lait. C’est délicieux, encore! J’aime énormément te lire, la suite viiiiiiiiiiite! Et je ne trouve pas du tout que ça traîne à démarrer. 🙂

  3. R. dit :

    Bon ben tant mieux alors… 🙂

  4. Comment ça « Ne vous inquiétez pas, ça démarre bientôt ! Mais il fallait bien que je pose le décor…» ? J’ai quand même l’impression que ça a méchamment démarré déjà 😉

  5. Marc T. dit :

    Encore une fois le suspense est bien ménagé … vivement que ça « démarre » ^^ !

  6. Gawel dit :

    Pinaise, je me rends compte à quel point les pompiers avaient bien fait leur boulot de « prévention contre la drogue » quand j’étais au collège. Rien que de lire les mots « colle à bois » me noue l’estomac !
    Faut dire que j’ai aussi lu ya de ça un ou deux ans un article sur le coût de la drogue au nicaragua, bien inférieur à celui de la nourriture, et les conséquences que ça induit, je ne m’en suis encore pas remise.
    Euh, désolée de plomber l’ambiance.

    Heureuse de voir que ça n’a pas eu de séquelles (enfin rien de perceptible à l’écrit :-] ) et vivement la suite !!!

    • R. dit :

      Aucun séquelle : peau de pêche, mémoire d’éléphant, dents blanches, cloisons nasales étanches, poumons relativement sains… 😀
      Mais ça fait plus de 10 ans que je suis (presque) sage !

  7. objetsdeplaisir dit :

    Pour un simple « début », ça débute drôlement bien.
    La suite ! La suite !

  8. Fabien dit :

    Mouarf pareil que tout le monde, je suis déjà bien calé sur le nuage de ton récit, et bien-heureux comme si je ressentais un petit bout de toutes tes drogues 🙂 … si c’est que le décor ça va taper fort dit donc 😮
    Allez hop hop le #4 😀

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