Mon Brésil #4

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L’avion survole l’Atlantique, il fait jour longtemps pendant que nous remontons les fuseaux horaires. Je suis assise à côté d’une grosse dame avec qui je discute une bonne partie du voyage en brésilien, afin de me remettre dans l’ambiance. Elle s’appelle Teresinha et m’incite à l’appeler quand je repasserai par Rio à mon retour. Puis la nuit tombe, les lumières de Rio apparaissent, éclairant l’immense statue du Christ Rédempteur.

Je me souviens que le car qui va à Montes Claros part vers 21 heures. Il est déjà 20 heures quand nous atterrissons, et je n’ai aucune envie de passer une nuit seule à Rio. Les formalités traînent en longueur. Je rencontre dans la file d’attente une jeune fille portugaise qui rejoint son amoureux brésilien. Un peu comme moi… A ceci près que son chéri fait partie des Brésiliens riches.

Après leurs chaudes retrouvailles, ils me proposent de m’accompagner en voiture à la rodoviaria, gare routière brésilienne. Nous y arrivons enfin. Le départ est dans 10 minutes. Course jusqu’au bus que j’attrape in extremis. Coup de bol.

Au fil des kilomètres, les sentiments d’impatience et d’appréhension se mêlent de plus en plus. Je finis par m’endormir, essayant d’imaginer tous les scénarios possibles, comme à mon habitude. Tout le monde ignore ma venue, et je me demande comment je vais être accueillie…

Mercredi 1er juillet 1998

Au petit matin, je vois les premiers paysages de terre rouge. Mes souvenirs reviennent en rafale. Nous arrivons à Montes Claros, dans la gare routière, qui est séparée des favelas par un immense terrain vague, où s’entassent détritus et carcasses de chevaux morts, et où s’affole une végétation sèche.

Fatiguée de mes trente heures de voyage, je décide de prendre un moto-taxi, moyen de transport courant et bon marché au Brésil. Le conducteur m’arrête devant l’académie, après m’avoir légèrement draguée, comme de coutume dans ce pays. J’y suis !

Je rentre dans la maison où nous habitions l’année précédente, et constate avec surprise qu’elle est occupée par une famille. Je me présente. Heureusement, l’hospitalité est une qualité courante au Brésil. La mère de famille m’accueille, me laisse une chambre, et me permet de me doucher. Elle ne voit aucun inconvénient à ce que je reste ici, même quand je lui annonce la venue de mon amie Liza, et d’une autre capoeiriste française, Catherine. Nous partagerons les dépenses d’eau et d’électricité. C’est une famille d’évangélistes. La femme est couturière, le mari maçon.

Il est près de neuf heures du matin. Je décide en premier lieu d’aller chez l’un des gamins de l’académie. N’ayant jamais été chez la mère d’Assis, je ne sais pas où se trouve sa maison. Eudimilson et Nilson, qui ont maintenant quatorze ou quinze ans, me reconnaissent tout de suite, étonnés de me trouver chez eux à leur réveil. Nous discutons un peu, ils ont l’air heureux de me revoir. Je demande à Eudimilson de m’emmener chez Assis, s’il pense que ça lui fera une bonne surprise. Il en est certain.

Nous y allons, c’est à deux rues de là. Nous frappons à la porte en tôle, et la mère d’Assis apparaît. Je comprends qu’il n’est pas là. Eudimilson m’explique que la semaine passée, Da Cruz, la femme fantôme, a piqué une colère noire, et qu’Assis doit sûrement être chez elle. Je me sens étrangement sereine, comme si je savais au fond de moi que cette histoire devait se finir, et que cette année séparés n’avait fait qu’achever le travail du destin. Un peu triste mais presque soulagée.
Je veux quand même qu’il sache que je suis là, et me dis sans difficulté que nous serons bons amis à défaut d’être amants. J’envoie donc Eudimilson le chercher, lui demandant de ne pas lui dire qui l’attend à l’académie. Je retourne à la maison pour me doucher. Puis j’entends la voix d’un gamin qui m’appelle, Assis est là.

Mon estomac se serre, et je m’engouffre dans la cour de l’académie.
Il est de dos, en train d’arroser les plantes du jardin. Il a l’air toujours aussi beau, plus maigre encore que l’année passée. Il se retourne, je lui souris, mais je sens que je vais me mettre à pleurer. Il me sourit à son tour, étonné, il chuchote mon prénom puis me serre fort dans ses bras.
Je ravale mes larmes, et nous restons à nous contempler…
Il doit partir dans quelques minutes à Capitaõ Enaes, à une heure d’ici, pour donner un cours et faire une ronde. Il me propose de l’y suivre, et j’accepte avec plaisir malgré la fatigue qui pèse sur mon corps. Je pars enfiler un jogging, je trouverai la force de tenir jusqu’au soir. Nous montons dans la voiture qui doit nous emmener à Capitaõ Enaes, l’un à côté de l’autre, et j’ai l’impression de l’avoir quitté la veille.

Il passe son bras autour de mes épaules. Je suis un peu troublée : nous ne nous sommes pas embrassés et il agit comme s’il était évident que notre histoire dure encore. Nous arrivons dans la ville, où je reconnais les enfants de l’année passée. Heureux de me revoir, ils me demandent si je vais épouser Assis. Dur de répondre…

Assis est toujours aussi ambigu, alors je finis par lui demander s’il est à nouveau avec Da Cruz. Ma question le fait sourire : non, il n’est plus avec elle, il dort juste chez elle pour éviter ses crises de colère depuis quelques jours. Drôle d’ex-couple… Ici, tout est possible, je ne me formalise pas.

Je lui demande s’il souhaite être avec moi, et il hoche timidement la tête. Je ris et l’invite à m’embrasser. Il m’enlace et me donne un langoureux baiser. Nos retrouvailles me troublent. Je suis perplexe mais palpitante.

Sous le soleil, je sens la fatigue m’assaillir, mais mon bonheur est immense. Un car nous raccompagne à Montes Claros, nous y sommes seuls, dans les bras l’un de l’autre. Il me dit à quel point je lui ai manqué, et à quel point il est heureux de me retrouver. Je lui demande où il va dormir, et il me répond le plus naturellement du monde qu’il va dormir avec moi.
Nous rentrons à l’académie, et allons dormir dans le bureau minuscule. Je récupère le matelas dans la maison de la famille et l’emmène dans notre nouvelle chambre.
Nous nous allongeons, je n’arrive pas à y croire, c’est pourtant bien son corps que j’ai dans mes bras, ses cheveux qui caressent mon sein, ses lèvres qui m’effleurent. Nous faisons l’amour, et il n’a pas oublié comment me faire jouir…
C’est une nuit sans rêve, juste une nuit de retrouvailles, comme un espace-temps à part, comme un projectile qui arriverait trop vite alors qu’on l’a tant attendu.

A suivre…

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10 commentaires pour Mon Brésil #4

  1. zoumpapa dit :

    Ta motivation pour t’y rendre est évidente, pourtant les favelas ne sont elles pas réputées
    dangereuses?

    • R. dit :

      Ben si, mais je crois que ça m’excitait un peu, du coup… J’ai toujours eu tendance à me jeter un peu dans les barbelés. 🙂

      • zoumpapa dit :

        heuuu, oué, enfin, façon de parler hein: « les barbelés » 🙂
        (y en a des plus coupants que les cheveux – et le reste – d’Assis…)

        • R. dit :

          Certes, mais question barbelés coupants, elle se posait là, Da Cruz… Bon, c’est vrai qu’on n’est pas encore arrivé à l’épisode qui le démontre. 🙂
          (sinon, dans ma vie, disons que je ne me suis pas vraiment ménagée, quoi… pas froussarde, la meuf, limite inconsciente, parfois !) 😀

          • zoumpapa dit :

            De fait, quand on te lit, Da Cruz c’est (ou c’était…va savoir) quelques dents et du barbelé dans le cerveau…moi je serais parti en courant 🙂
            …pour le reste, pas besoin de préciser que t’es inconsciente, une simple lecture de certains textes donnent l’info (‘tention, c’est pas une critique hein) :-))

  2. M'é dit :

    Quel beau récit, on ‘y croirait… la suite ?

  3. Fabien dit :

    Humm 😐 quelle impression de calme, de sérénité, dans cet épisode, t’as l’air bien au chaud, dans du coton.. au coeur d’un cyclone F5 😀
    Vivement demain 🙂

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