Mon Brésil #5

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Jeudi 2 juillet 1998

Nous nous réveillons au petit matin. Je le contemple, heureuse.
Il me parle de Da Cruz, la femme pirate. Elle risque de le chercher et d’enrager. Mais le bonheur de le retrouver est plus fort que la peur. Nous passons la journée ensemble, à l’académie, puis nous allons voir ses amis, notamment Josiane. Je reconnais les rues en montagnes russes de son quartier.
Nous entrons dans la bicoque. Elle a perdu l’enfant qu’elle portait l’année dernière, à cause de la cocaïne. Elle est à nouveau enceinte de six mois. Et elle prend toujours de la drogue, du crack maintenant.
Après les retrouvailles, je lui demande si elle peut me procurer de la coke. Elle s’arme d’un couteau, et part. A son retour, je propose des lignes à Assis et Josiane. Ils refusent préférant fumer la coke en crack. Je n’ai jamais vu faire, et dans ma logique d’expérience, je décide d’essayer.
C’est toute une préparation, comme une petite cuisine de toxicomane. À cette époque, j’étais encore très excitée par ce genre de spectacle.
Josiane met la coke dans une cuillère, la mélange avec un peu de bicarbonate de soude, rajoute un chouïa d’eau, fait chauffer le tout, légère ébullition, le mélange sèche et se transforme en une espèce de pâte jaunâtre, qui durcit au fil des minutes.
Josiane sépare le tout en plusieurs petits tas, récolte les cendres de cigarettes, nécessaires pour que le crack se consume. Elle pose la pâte cendrée sur une canette de coca (latinha), préalablement trouée et tordue, et allume « la mèche ». Crépitement de chaleur, ça a l’air bon… Une odeur étrange se propage, les regards s’illuminent. La latinha tourne dans les mains d’Assis, puis de Gordinha, une petite de douze ans. Je reste perplexe, mais après tout, ça ne me choque pas plus que de voir une femme enceinte se droguer. Ici, les limites sont bien au-delà de celles que nous connaissons.
A mon tour, je vide mes poumons, je colle mes lèvres au métal de la latinha, et j’aspire… C’est comme un flash. L’effet se propage vite en moi. C’est comme le début de la jouissance, juste au moment où on sent qu’on plane, et qu’un fluide mystérieux court dans les veines. C’est bon… J’en veux encore… Nous finissons nos réserves, je suis en sueur, à cause de la chaleur harassante et de l’effet du crack, mais fière d’afficher une nouvelle expérience à mon « palmarès ».

Sur le chemin du retour à l’académie, nous marchons main dans la main. Nous croisons un homme qui nous dévisage.

– « C’est le cousin de Da Cruz… », me dit Assis.

Les gens du quartier commencent à voir que la Française est de retour. Les gamins me racontent que l’année précédente, Da Cruz est venue à l’académie le lendemain de mon départ, pour me frapper. Je n’étais heureusement plus là, mais maintenant, elle m’a sous la main. Ceci dit, je me crois encore hors de danger. Je n’ai pas bien mesuré le risque que je cours. Nous passons la nuit ensemble, mais je sens Assis préoccupé.

Vendredi 3 juillet 1998

Au réveil, Assis me dit qu’il doit aller voir Da Cruz, avant qu’elle ne vienne nous chercher. La journée se déroule normalement, je reste avec les gamins de l’académie, nous nous racontons notre vie, tout ce qui s’est passé cette dernière année. J’ai rendez-vous à seize heures avec Assis pour aller chez Josiane voir les quarts de finale, le match France-Italie, tant redouté.

– « Tu vas voir la France se faire sortir de la coupe ? » me demandent les gamins, moqueurs.

Nous marchons jusqu’à la bicoque, Neguinho et Josiane sont là, prêts à regarder le match. Les vannes fusent. Les Brésiliens veulent que la France aille en finale, afin de mieux l’écraser.

La fumée du crack nous accompagne tous, sauf Neguinho, le saint des sains. Le match est stressant. La drogue, la chaleur et l’éventualité de l’élimination de la France me mettent en eau. Le temps réglementaire est écoulé et les deux équipes sont toujours à égalité. Les prolongations passent, et toujours pas de gagnants. Arrivent les tirs au but, et je sens que je vais défaillir. Au dernier tir, un pauvre Italien manque son coup et envoie le ballon contre la barre transversale, nous offrant la place en demie-finale. Joie…

Retour à l’académie, nous passons la soirée ensemble, mais il me dit qu’il doit dormir chez « la femme ». Sinon, catastrophe assurée. Elle ne sait pas encore que je suis là.

Il me raconte à quel point elle peut être dangereuse, qu’elle a failli tuer Uli sans raison, qu’elle a failli éventrer une femme enceinte, qu’elle a enfermé ses enfants et sa mère dans une cabane à laquelle elle a mis le feu, qu’elle a balafré une jeune femme de la bouche à l’oreille parce que celle-ci parlait avec Assis. Tout ça me paraît tellement irréel que je ne parviens pas à mesurer l’ampleur du danger. Nous nous câlinons, puis il part dans la nuit pour dormir chez elle, et tromper l’ennemie.
Je rêve d’un homme qui me saute dessus en me mettant une lame de rasoir sous la gorge. Il me dit de ne pas bouger car il a ma vie entre ses mains. Ses yeux sont terribles. Je tente une sortie, mais il me bloque et me colle une deuxième lame sous la gorge. J’ai très peur. Il me laisse finalement partir en me faisant comprendre qu’il peut me tuer quand il veut.
Je me réveille en sueur, et angoissée.

Samedi 4 juillet 1998

Je passe la journée sans Assis, à jouer avec les gamins. J’ai noué avec certains d’entre eux un lien fort et éprouve beaucoup de tendresse à leur égard.

Le soir, Assis revient à l’académie. Il me dit qu’il a peur pour moi, et pour ses enfants. Que nous sommes dans une situation dangereuse et qu’il ne sait pas comment s’en dépêtrer. Des larmes se mettent à couler sur ses joues. C’est la première fois que je le vois ainsi. La situation est plus grave que je ne l’imaginais… Je me mets à pleurer aussi, bouleversée.

– « Il faut que tu partes, sinon elle va te tuer ! Ça sera dur de ne plus te voir, mais j’ai trop peur de sa folie. Je t’en prie, je t’aime, mais pars avant qu’il ne soit trop tard ».

Comment entendre ça ? Je l’aime à en trembler, et il veut que je parte, alors qu’il me dit qu’il m’aime ? Il pleure encore, nous n’arrêtons pas.
Après ces longs sanglots, je lui demande ce qu’il veut faire là, maintenant, tout de suite. Il veut se droguer pour oublier, mais nous n’avons pas de coke. Il me propose de prendre du tchin, un décapant puissance dix. On met le liquide sur un bout de tissu, qu’on serre dans sa main, et qu’on respire par petits coups. C’est un liquide tellement corrosif qu’une simple goutte suffit à trouer un gobelet en plastique. Mais nous sommes tristes et amoureux, et c’est romantique de se percer les poumons à coup de White Spirit pour faire passer la douleur. Nous cherchons deux bouts de tissu, et les imbibons du liquide.

Avant cette drogue du pauvre, je ne me rappelle pas avoir été aussi défoncée. À un point tel qu’on perd toute notion de l’espace et du temps. On tombe comme dans un trou sans fond, et quand on en émerge, on ne sait plus trop où on est ni combien de minutes se sont écoulées.
Nous nous endormons. Nouveaux cauchemars.

Je suis chez mon père et j’entends une porte s’ouvrir. C’est Da Cruz (je n’ai aperçu son visage qu’une fois, au début de mon précédent voyage, alors que je ne fréquentais pas encore Assis, et mon souvenir en est très vague…). Elle arrive droit sur moi avec un couteau pour me tuer. Je l’arrête et lui demande si nous pouvons discuter. Elle accepte. Il me faut peu d’arguments pour la convaincre de me laisser en vie, et tranquille. Elle n’est plus avec Assis, je l’aime et le chéris, il m’aime, il faut que nous restions ensemble. Elle acquiesce et nous nous serrons dans les bras.

Premier réveil, soulagée, mais je réalise vite que ce n’est pas la réalité. Je me rendors dans les bras d’Assis. Deuxième rêve.

Je suis en train de jouer au ping-pong, quand une grosse fille vient et me frappe. Je lui rends ses coups, et nous décidons de faire un duel de lutte. Je parviens à la mettre au sol, et je compte, comme dans un match de boxe. Elle capitule, je lâche la pression, elle en profite pour m’immobiliser. Je me retrouve plaquée au sol. Elle compte, et se déclare gagnante. J’enrage.

Dimanche 5 juillet 1998

J’ouvre les yeux, troublée par ces deux cauchemars. J’attends qu’Assis se réveille pour lui annoncer ma décision : je ne pars pas de Montes Claros, parce que je l’aime et il m’aime.

Les jours suivants, nous continuons à vivre un peu cachés, nous allons chez Josiane voir les matchs de foot, fumer du crack (je suis convaincue, ma narine droite est fatiguée d’encaisser les lignes de coke, et le crack a tous les avantages des choses nouvelles), et parler de tout et de rien. Assis dort parfois avec moi ; sinon, il passe la soirée avec moi puis part vers minuit pour dormir chez elle. Les choses ont l’air de se tasser. Nous nous droguons, à mes frais, au tchin, au crack, un peu de maconha pour faire passer tout ça, et une rondelle de citron s’il vous plaît.

A suivre…

J’ai plein de boulot en ce moment, plus des trucs de ma vie à moi personnelle à gérer, du coup je fais un peu ma feignasse. J’ai du mal à trouver le temps d’écrire des textes plus… érotiques ! Mais bientôt, promis…

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9 commentaires pour Mon Brésil #5

  1. M'é dit :

    La suite est tout aussi attrapante !
    J’adore lire cette forme de récit-journal 🙂
    à bientôt (prends ton temps si t’as trop de boulot, j’attends, je guette ^^)

  2. Fabien dit :

    Tu dois avoir une bonne étoile très puissante car elle a eu du boulot dis donc 😮 j’ai presque l’impression que tu as plus risqué ta vie avec les drogues qu’avec Da cruz 😀 😉 moi j’aurais pas résisté au quart de tout ce que tu as pris 😮

  3. Quel suspens ! La France va-t-elle se retrouver en final contre le Brésil ? Qui va gagner ?…
    Je n’ai pas re-cliqué sur le lien Da cruz parce que je préfère me tenir au fil de ton nouveau récit, et pourtant j’ai dû le lire à l’époque où j’ai découvert ton blog lu de A à Z. On sait que tu en sors vivante, déjà, et même pas avec une oreille en moins.
    Même remarque que Fabien sur la drogue…

  4. dita dit :

    bon j’avais dit que le format du Brésil 1 était parfait et puis j’ai laissé filer le temps et là je viens de tout lire à la suite!! un peu comme quand je lis un livre… là j’aimerais la suite assez vite please :p….
    je n’attends pas des textes érotiques moua!!! j’aime beaucoup aussi le brésil.

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