Mon Brésil #6

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Lundi 6 juillet 1998

Cauchemars.
Une réception de gens très riches qui dégénère. Un troupeau de chevaux s’emballe, la panique s’installe, tout le monde court dans tous les sens, des femmes se fracassent la tête contre des rochers, des hommes et des enfants plongent dans une rivière tellement glaciale qu’ils en perdent leurs membres en hurlant de douleur. Confusion générale.

Mardi 7 juillet 1998

Assis dort avec moi.
Je suis avec une femme énorme. Nous allons dans une sorte d’auberge tenue par une petite vieille et un jeune employé. Elle est toute maigre avec des cheveux blancs, un peu rabougrie. Nous nous installons à table pour goûter la cuisine réputée de cette auberge. La vieille dame est de plus en plus étrange. On dirait qu’elle nous tend un piège. Quand il s’agit de payer, l’addition est nettement plus élevée qu’elle ne devrait l’être, et je m’aperçois que le jeune homme a enfermé mon sac sous clé. Nous tentons de discuter, mais elle ne veut rien savoir. Nous commençons à nous battre. J’attrape sa tête et tente de la lui fracasser contre le coin de l’armoire, mais elle résiste. Elle a fermé la porte à clef. Je tente de m’enfuir, je suis complètement angoissée.

Mercredi 8 juillet 1998

Le soleil est rayonnant, et je bouquine sous la véranda de l’académie. Assis est dans le bureau. Les gamins jouent aux acrobates tout autour de moi. Une femme déboule dans le jardin de l’académie. Elle porte le bonnet jaune d’Assis. Son visage est dur, marqué par la vie, hargneux. Elle a des cheveux courts et frisés sur le sommet du crâne, et rasés des deux côtés de la tête. Ses dents de devant sont cassées, presque inexistantes, et les autres sont noires. Sa silhouette est trapue. Un peu plus petite que mon mètre soixante-dix, elle est bien plus costaude que moi, qui suis plutôt fine et nerveuse. L’air en colère, elle demande aux enfants où est Assis, sans m’adresser un regard. Je plonge le nez dans les pages de mon livre, comprenant qu’il s’agit de Da Cruz. Je l’entends se disputer vivement avec Assis, puis ils ressortent du bureau tous les deux, il a son sac sur les épaules. Il passe en me jetant un rapide coup d’œil.
Je comprends qu’elle l’a obligé à aller chez elle, où elle vit avec sa deuxième fille et son fils, le petit dernier. Elle les frappe souvent, parait-il. Quand Assis prend ses filles dans ses bras, elle les lui arrache, les gifle, et fait une crise de jalousie. Alors il s’énerve, et ça finit en bagarre.

Je suis soulagée d’avoir échappé à son courroux, mais je sens que je ne vais pas passer inaperçue très longtemps.

Le soir, il y a une ronde organisée avec tous les gamins de l’académie et quelques adultes, dont Assis qui est revenu. Je suis assise dans la ronde, quand je la vois entrer dans le jardin, puis dans le bureau où Assis est resté pour classer des papiers. Je sens mon cœur se resserrer, et je me surprends à ranger mes longs cheveux roux dans le col roulé de mon pull jaune, au cas où elle voudrait me les attraper. J’observe la porte du bureau du coin de l’œil, les gamins l’ont vue entrer, et il plane comme une atmosphère de danger.

Elle sort du bureau, et vient vers moi.

– « Vamos falar um pouquinho, R. »

« Viens, on va discuter un peu, R. »… Je sens que mon heure est venue.
Elle se met à me parler à toute allure, je lui demande innocemment de parler plus lentement, pensant la discussion possible. Elle ne m’écoute pas, et vomit son flux continu de paroles et d’injures, de la haine plein les yeux.

– « Écoute-moi, espèce de sale pute, Assis est mon mari, et j’ai trois enfants, moi. Toi tu n’es rien du tout, petite blanche de merde, fille de salope. Si tu aimes voler les maris des autres, alors tu vas goûter au poignard des épouses, je vais te tuer, moi… Tu ne sais pas à qui tu as affaire, et tu vas regretter de t’être trouvée là… Si je te vois t’approcher de mon mari, tu vas goûter de la lame de couteau ! ».

Mon cœur tambourine, je tâche de ne pas montrer ma peur, les cheveux toujours coincés dans mon col roulé. Je suis crispée, et essaye de parler sans tremblement dans la voix. Je tente de lui expliquer que je ne lui ai pas volé Assis, qu’ils ne sont plus ensemble et qu’Assis est libre de faire ce qu’il veut.

Assis arrive dans la dispute, se met entre elle et moi, et me conjure de ne pas parler avec elle, de repartir dans la ronde. Je lis le désespoir dans ses yeux. Elle menace :

– « Vas-y, si tu veux, mais ça sera pire pour toi ! C’est par les cheveux que je vais te traîner ! ».

Je commence à saisir le degré de folie de cette femme, et je ne sais pas quoi faire. Écouter Assis en retournant dans la ronde ou prendre les menaces de Da Cruz au sérieux et rester comme elle l’exige ? Mon estomac est de plus en plus noué.

Elle me dit finalement de dégager, de les laisser parler entre eux, elle et son mari, comme elle ne cesse de le répéter. J’ai le cœur qui bat à tout allure. Je retourne dans la ronde, qui continue comme si de rien n’était. Je me mets du coté des instruments, afin d’être face à la porte du bureau. J’attrape un pandeiro, et commence à jouer au rythme des berimbaus. Je sens que tout le monde attend de voir comment la scène va finir…

Quelques lourdes minutes plus tard, elle sort du bureau, et fonce droit sur moi, les poings serrés. Elle traverse la ronde, interrompant le jeu en cours, m’arrache le pandeiro des mains.

–  « Fini de jouer maintenant ! »

Je la vois faire un grand geste circulaire. Elle balafre l’air d’un long poignard et tente de me le planter dans le ventre. Je n’ai pas eu le temps de réaliser ce qu’il se passe que, déjà, la lame s’enchevêtre dans les mailles de mon pull… sans m’atteindre. A croire que mon étoile m’a fait rentrer le ventre au bon moment.

Tout va très vite, je n’ai toujours pas percuté qu’elle a voulu me poignarder qu’elle ressort déjà la lame. Assis sort du bureau en courant, Neguinho me pousse derrière lui, tous les gamins s’écartent. Assis attrape violemment Da Cruz par le bras et l’emmène hors de l’académie. Pendant ce temps, j’essaye de comprendre ce qu’il vient de m’arriver, des larmes de frayeur me montent aux yeux. Les gamins me demandent si tout va bien.

Neli, un des adultes présents, me dit d’aller chercher des affaires, qu’il va m’emmener chez Josiane. Je vais prendre mon sac, expliquant brièvement à la famille de la couturière ce qu’il vient de se passer. Quand je sors de la maison, les gamins me racontent qu’Assis a frappé Da Cruz – un coup de pied dans le flanc, un dans la tête – et qu’il est parti en la traînant vers chez elle. Je suis assez chamboulée, je ne comprends pas tout ce qu’il se passe, je monte sur la moto derrière Neli qui m’emmène chez Josiane.

 A suivre…

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15 commentaires pour Mon Brésil #6

  1. zut dit :

    Ah ben dit donc. Ca rigole pas.

  2. zoumpapa dit :

    la photo est assez représentative (mais le chien a de plus belles dents)
    nb: sais pas pq, mais je pensais que tu étais blonde

  3. dita dit :

    est-ce qu’à la fin du récit , tu nous fais un petit topo sur tout ce que cela t’a amené ? je pensais plus précisément à ce que tu ferais aujourd’hui si cela devait se produire … (c’est la question du jour ^^)
    C’est fou cette dépendance à un homme quand même mais ça ne m’étonne pas non plus. c’est juste pour moi inexplicable …

    • R. dit :

      Bon, en même temps, j’avais 20 ans, hein… Même si je connais mon potentiel d’oubli de moi-même quand je suis éperdument amoureuse, aujourd’hui j’ai deux petits crapauds, donc j’évite certains comportements qui pourraient les rendre orphelins avant l’heure. 🙂

      • dita dit :

        oui oui j’avais perdu de vue que tu étais jeune à ce moment là. et c’est ce qui rend le truc intéressant , avec le recul ! 🙂
        et quand je parle de dépendance, je pensais à da cruz 😉

        • R. dit :

          Dans le cas de Da Cruz, je crois surtout qu’elle était dépendante au pouvoir qu’elle avait sur les autres, et sur Assis en particulier… 🙂 Je crois aussi qu’elle était coincée dans son rôle de furie, qui devait probablement la rendre malheureuse, mais plutôt crever que de l’admettre.
          Bon, c’est ptet de la psychologie de comptoir, en même temps… 😀

  4. non non dit :

    En tous cas ça se lit sans effort, d’une traite! merci.

  5. cath dit :

    Tu as été la championne, pour ne pas dire le Fangio, de la conduite ordalique. J’espère que tu prends plus soin de toi maintenant que tu es devenue grande (même si tu l’as toujours été hihihi !). ; )

    • R. dit :

      Ahhhh, te voilà de retour ! Me happy… 🙂
      Et sinon, oui, j’essaye de prendre plus soin de moi maintenant, et j’y arrive… partiellement ! 😀

  6. Ju dit :

    Ooooh my gash! C’est chaud chaud chaud! C’est vachement bien écrit, j’y suis avec toi, j’ai eu les jambes en coton et tout! Encore!

  7. Fabien dit :

    mais clair comme Ju, moi ça me « contracte de tentions » de partout quand je lis ton histoire.. et c’est marrant, comme c’est par bout je mémorise le « niveau émotionnel » et je le reprend au début de chaque partie 🙂 il y a donc une sorte d’émotion importante qui t’es consacré dans mon cerveau ah ah ah 😀
    vivement la suite.. comme d’hab 😉

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