Mon Brésil #7

Previously on ze story

J’arrive chez Josiane et lui raconte ce qu’il vient de se passer. Elle me dit de dormir chez elle, qu’ici rien ne peut m’arriver. Elle me raconte tout ce qu’elle sait sur Da Cruz, qu’elle est dangereuse, et surtout folle. Elle n’a rien à perdre puisqu’elle est même prête à tuer ses propres enfants pour empêcher Assis d’aimer une autre femme. Et pourtant, elle ne veut pas être avec lui. Elle l’a quitté, l’a trompé. Elle a couché avec à peu près tous les mecs du quartier, et elle est même restée quatre mois avec Sapatinho, une lesbienne complètement défoncée et très violente. Je ne comprends rien à cette femme.

Neguinho arrive, et nous dormons tous les quatre, lui, sa mère, Josiane et moi, sur le sol de cette pièce minuscule.

La nuit, je rêve que je suis dans le jardin de l’académie, avec Assis et quelques élèves. Da Cruz arrive, la haine dans les yeux, et se met à lancer des couteaux très pointus dans ma direction à une vitesse hallucinante. Assis se met devant moi pour me protéger. Elle lance de plus en plus d’objets, toujours plus pointus. Je lui hurle qu’il n’y a rien entre Assis et moi, elle m’attrape, je tombe, Assis lui crie de me laisser, qu’elle se trompe. Elle semble comprendre et se calmer.

Jeudi 9 juillet 1998

À mon réveil, je me rends compte que tout cela s’est bien passé. Ce n’était pas un cauchemar.

Je pars de chez Josiane après avoir mangé un petit pao de queijo, et décide d’aller dans le centre voir Valério, un ami d’Assis avec qui je m’entends plutôt bien. Blanc, blond, taillé comme un bûcheron nordique, il a un poste dans l’administration judiciaire, fait de la capoeira, sniffe de la coke, est père de famille et fait partie de la classe bourgeoise brésilienne. Les rapports entre les gens aisés et les pauvres sont pourtant rares au Brésil.

Je débarque dans son bureau, un gros sac sur le dos, et le désarroi dans les yeux. Je raconte. Il me dit qu’Assis est perdu à cause de cette femme-là. Que c’est de sa faute, car depuis le début de leur relation, qui remonte à plus de dix ans, il l’a laissée faire la loi, et lui gâcher la vie.

Je décide de retourner à l’académie, quitte à rester cloîtrée jusqu’au lendemain après-midi, où je dois prendre un car pour Rio, afin d’aller chercher mon amie Liza, et Catherine, l’autre Française que je connais très peu. Il faut que je revoie Assis !

Je prends le bus angoissée. Peut-être que Da Cruz m’attend à l’académie…? Je ne sais même pas où est Assis. Au terminus du bus, je descends très prudemment.

L’arrêt est en face de la maison des jumeaux, Marco-Vinicius et Marco-Aurelio, dont les frères Sergio et Elton, et les cousins Rogerio, Eudimilson et Nilson, font tous de la capoeira. Une famille merveilleuse, très gentille. Aucun des enfants ne prend de la drogue, fait rare, ils étudient, font de la capoiera et croient fermement en Dieu (tout au long de mon périple brésilien, je n’ai rencontré qu’une seule non-croyante).

Je toque à leur porte. Rogerio, quatorze ans, la peau assez noire, le visage boutonneux et la moustache naissante, ouvre. Je lui demande d’aller voir si la voie est libre jusqu’à l’académie. Il revient pour me dire que je peux y aller. Plusieurs d’entre eux m’escortent jusqu’à la porte, c’est assez drôle de me voir « protégée » par une bande de gamins qui m’arrivent aux tétons.

Je vais chez la couturière. Je ne sais pas où est Assis, et je n’ose pas sortir. Je fais appeler Sergio, et lui demande s’il peut aller à la rodoviaria m’acheter mon billet de car. J’ai une entière confiance en lui, il fait partie de ceux qui m’ont beaucoup aidée moralement dans cette épreuve, de ceux sur qui j’ai toujours pu compter. Il a seize ans et a un visage d’une beauté parfaite.

Je lui donne cinquante reais, l’équivalent de trois cents francs, presque la moitié du salaire minimum au Brésil, et insiste pour qu’il s’achète quelque chose avec la monnaie du billet, une dizaine de reais. Il revient vingt minutes plus tard, le billet et la monnaie à la main. Il s’est seulement acheté un guarana, le soda typique brésilien. J’insiste à nouveau pour qu’il garde la monnaie, mais il refuse. Ce gamin m’émeut…

Je retourne dans la maison quand j’entends Gilberto, un des cousins, m’appeler.

–       « Assis a besoin de la clé de l’académie.
–       Assis est là ?
–       Oui, devant la porte du jardin.
–       S’il te plait, va le chercher, et dis lui de venir me voir ici. »

Assis arrive, l’air tracassé. Nous discutons sans trop évoquer ce qui s’est passé la veille. Je lui dis qu’il doit quitter cette ville. Pourquoi ne viendrait-il pas en France, avec moi, pour donner des cours de capoeira. Luis, le maître de notre école, est d’accord pour l’aider, comme il l’a fait pour d’autres professeurs brésiliens qui habitent maintenant un peu partout en Europe.

Je lui explique que je dois partir à Rio, et que je reviendrai avec mes amies. Je vais m’absenter une dizaine de jours, pour me remettre de cette histoire, attendre que les choses se calment. À mon retour, j’aimerais que nous partions de Montes Claros, Liza, Catherine, lui et moi, et que nous allions à Salvador de Bahia. Je peux lui payer le voyage.

Mais il refuse, il ne veux pas dépendre de l’argent des autres, encore moins de la femme qu’il aime. À force d’arguments, j’arrive à lui faire admettre que s’il veut que nous passions de bons moments ensemble sans être sans cesse sur le qui-vive, il est préférable de partir dans une autre ville.

Nous nous embrassons, et je lis la douleur sur son visage. Il a l’air perdu, sans issue pour sa triste vie. Il est si beau, et si amer… Nous partons chez Josiane pour acheter du crack, nous en fumons toute la soirée, puis rentrons dormir à l’académie.

La veille, il a frappé Da Cruz puis est rentré dormir chez sa mère. Il n’osait pas venir me voir, de honte. Il me raconte tous les stratagèmes que cette femme utilise pour lui gâcher la vie. Ce qu’elle attend, c’est qu’il la frappe, comme toutes les femmes de chefs de gang (ce qu’il était dans sa prime jeunesse, il a maintenant 28 ans). Et s’il la frappe, elle devient encore plus hargneuse. Il lui a appris à se battre et elle est maintenant capable de se bagarrer contre un gang, ou contre les flics. Elle n’a pas peur, et résiste très bien aux coups.

Nous passons une nuit très amoureuse. Pas de cauchemar, pas de sexe, juste de la tendresse.

Vendredi 10 juillet 1998

Nous nous réveillons très tard, et tardons à sortir du lit. Je prépare mes affaires, puis nous partons vers 15 heures, lui, moi, et quelques gamins, à la rodoviaria par l’immense terrain vague. J’ai un peu peur qu’elle me saute dessus en sortant de je-ne-sais-où. Nous arrivons sans embûche au car, j’embrasse tous les gamins, promets de revenir dans dix jours. Nous nous faisons un long baiser.

–       « A mon retour, nous partirons à Bahia, Assis, d’accord ? »

Il hoche la tête en souriant et me dit oui. Soulagée, je monte dans le car qui démarre. Je vais retrouver mon amie, ma petite sœur, Liza.

A suivre…

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8 commentaires pour Mon Brésil #7

  1. zut dit :

    C’est passionnant, haletant ce truc.

  2. dit :

    … le suspense est insoutenable!
    C’est drôle, j’ai toujours du mal à t’imaginer en rousse aux cheveux interminables, du coup j’ai l’impression que ce n’est pas tout à fait toi…
    Hâte de lire la suite en tout cas!

    • R. dit :

      Oh ben cool, j’avais peur de saoûler ceuss qui me connaissent, vu que j’avais pas de commentaires… Donc tu me rassures ! 🙂
      (pour les longs cheveux roux, je te montre des tofs quand tu veux !)

      • nanou dit :

        Ne t’inquiète pas de l’absence de commentaires, c’est plutôt que l’on savoure en apnée jusqu’à l’épisode suivant….

  3. Y. dit :

    Ohé ça va, hein, c’est pas parce que pour une fois on ne fait pas de coms qu’on ne lit pas tout avec attention, qu’on ne trouve pas ça très bien écrit et qu’on n’est pas pressés de connaitre la fin comme tout le monde !

    C’est juste qu’à chaque fois dans les coms y a déjà des embouteillages de « c’est très bien écrit » … Nous autres les gens de la vraie vie on ne dit « c’est bien écrit » que quand on le dit en premier, voilà !!

    • R. dit :

      Calm down, tiger… 😀
      Mais merci quand même de me rassurer, en ce moment, va savoir pourquoi, j’ai besoin qu’on m’aaaaaaime… 🙂

  4. Bonjour !
    On ne se connais pas, mais je suis également l’histoire avec attention. Je confirme, si le récit porte peu aux commentaires, c’est qu’on est captivé par son intensité, au point que faire des remarques à son sujet semble déplacé et superflu. Mais on en savoure chaque ligne, et on attend la suite avec impatience.

  5. Gawel dit :

    Et aussi qu’on n’a plus trop le temps de commenter : au boulot, ya qu’entre midi et 13h que j’ai accès à ton blog (complètement bloqué comme pornographique le reste du temps par le filtreur-fou-de-l-oeil-de-moscou-du-travail… Je ne comprends vraiment pas pourquoi ! 😀 ). Du coup j’ouvre la page et je la lis quand j’ai le temps… mais je ne peux plus commenter.

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