Mon Brésil #10

Previously on ze story

Après la ronde, nous nous réfugions dans le bureau avec les adultes, Valerio, Neli, Nito, Neguinho, Assis… Nous roulons des joints de maconha, à la française. Les Brésiliens ne savent pas rouler, ils mettent leur beuh dans une feuille de cahier, roulent le tout, humectent avec leur salive, et fument comme ils peuvent… Quand ils voient la quasi-perfection de nos spliffs, coniques, fins, réguliers, ils décident de nous attribuer le rôle de rouleuses officielles.

Assis est un peu distant, quelque chose a changé. Les gens s’en vont, petit à petit, et il semble dire qu’il va lui aussi partir. Je lui fais signe qu’il se trompe, qu’il va devoir expliquer son changement de comportement. Il accepte sans grande motivation, comme un enfant qui va se faire gronder par sa mère.

Tout le monde est parti, même mes amies, qui ont compris que quelque chose se tramait. Je lui demande quel est le problème. Il a bien réfléchi, il pense que nous devons nous séparer. Il m’aime toujours, mais c’est mieux ainsi. Sinon, Da Cruz va me tuer, et tuer ses enfants.

Je m’effondre, je ne peux pas y croire. S’il m’avait dit ça dès nos retrouvailles, ou s’il me disait qu’il ne m’aime plus, je pourrais accepter, comprendre, et tenter de l’oublier. Mais là… Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Il a pris sa décision, il n’aura plus jamais d’histoire avec des femmes. Trop dangereux, trop douloureux. Il va vivre sa vie seul, avec ses amis, boire, fumer, se droguer, aimer ses enfants, faire de la capoeira, mais ne plus jamais s’impliquer avec une femme.

Je pleure sans m’arrêter. Il reste immobile, résigné, dur.

Ironie du sort, la radio passe un morceau très mélancolique, où un homme annonce à une femme qu’il la quitte parce qu’il l’aime et que leur relation n’est pas possible, où il lui demande de ne pas tant pleurer. J’en pleure davantage.

Il a un sourire étrange. Je n’arrive pas à savoir s’il dit vrai, ou s’il joue avec mes sentiments. L’image de ses larmes me revient en tête, et je ne peux pas croire qu’il ait poussé le vice jusqu’à faire semblant de pleurer. Je patauge dans le brouillard.
Je lui demande où il va dormir cette nuit.

– « Je ne vais pas dormir, je vais rester éveillé toute la nuit dans ce bureau, sans me coucher.
– Et tu crois que je vais aller dormir chez la couturière alors que je te sais ici, et que tu me dis que tu m’aimes ?
– Oui, c’est ce que tu vas faire. C’est ce qu’il faut que tu fasses.
– Si tu me respectes un tant soit peu, ne fais pas ça, Assis. Soit tu rentres chez toi, et je vais me coucher avec mes amies, soit tu restes ici, et tu dors avec moi. C’est trop douloureux pour moi de sortir de cette pièce si tu y es encore. Comprends-moi. Je ne partirai pas tant que tu ne seras pas rentré chez toi. Même si je le voulais, je ne pourrais pas. J’ai déjà trop mal d’entendre ce que tu me dis, je ne pourrais pas…
– Fais comme tu veux, tu peux rester ici et dormir si tu veux, mais moi je ne m’allongerai pas. Je resterai éveillé toute la nuit dans ce bureau.
– Pourquoi est-ce que tu fais ça, Assis ? Tu veux que je continue de pleurer à chaudes larmes, tu veux me voir me décomposer ? Accepte au moins de rentrer chez toi, si tu ne dors pas avec moi. Ne m’impose pas de te savoir là sans pouvoir dormir près de toi…
– Non, je veux juste rester ici et ne pas dormir. »

Dialogue de sourds. Je continue de pleurer, il continue de sourire étrangement. Je ne comprends pas. Silence qui dure… Sanglots… Mon esprit embrouillé… Mes larmes roulent et rythment les longues et interminables minutes qui s’écoulent…

Une musique langoureuse commence. Il m’invite à danser avec lui. J’accepte, évidemment, sans le comprendre. Je suis de plus en plus dans les brumes de son mystère. Mais c’est tellement bon d’être dans ses bras, après ces longues heures à parler sans rien dire, à pleurer sans être consolée.

Nous dansons, fondus l’un de l’autre, il m’embrasse, et je comprends que je n’y comprendrai définitivement rien. Je ne peux que savourer cet instant qui pourrait être le dernier. Savourer maintenant sera encore plus douloureux ensuite. Je préfère l’oublier pour le moment, et me laisser aller. Nous nous serrons fort, nous nous embrassons de plus belle, les lèvres, les joues, le cou. Nos mains courent sur nos corps. Il caresse mon ventre, descend mon pantalon, le fait tomber à mes pieds, se frotte à moi. Nous chaloupons au rythme du cavaquinho, il sort son sexe en continuant de me dévorer, glisse en moi. Nous faisons l’amour debout, sans penser à rien d’autre qu’à nous unir. C’est triste et beau, je pleure et jouis en même temps, en même temps que lui. Nous restons l’un dans l’autre pendant de longues minutes. C’est comme une fatalité. Je voudrais que cet instant dure toujours.

Je lui redemande où il va dormir.

– « Ici, avec toi, dans tes bras. »

Je sens mon cœur se desserrer, un soulagement très court, mais un soulagement quand même. Je lui demande s’il est sûr et il l’est.

Je vais chercher mon matelas chez la couturière. Tout le monde dort, je tape à la fenêtre des filles, en espérant qu’elles m’entendront. Catherine se réveille, je prends mes affaires et retourne vite dans le bureau, de peur qu’il ait changé d’avis et qu’il soit reparti.

Je suis vraiment une putain de serpillère, parfois…

Il est toujours là, nous installons le lit, et il pose sa tête sur ma poitrine. Je lui caresse le visage. Je ne veux pas dormir, juste le sentir respirer sur ma peau, rêver dans mes bras, juste profiter de sa chaleur… Je m’assoupis par moments, et je rêve que je reste éveillée. Je me réveille toutes les dix minutes, de peur que le jour se soit déjà levé, de peur que la nuit m’ait volé mes derniers instants avec lui.

Une serpillère, je te dis…

Samedi 18 juillet 1998

L’aube arrive. La lumière du jour m’effraie. J’attends qu’il se réveille, et j’ai peur.

Il se réveille, reste silencieux. Je sens la tristesse m’envahir. Je me doute de ce qu’il va me dire… Il va respecter sa décision, pour mon bien, pour celui de ses enfants, pour ne pas trop souffrir.

Je suis en larmes, mon cœur se déchire, mon corps se vide de toute substance. Je ne peux rien faire pour changer sa décision. Je m’abandonne à mon chagrin. Il part.

Un coup d’eau sur le visage, et je retourne chez la couturière, en essayant de ravaler mes larmes. Liza est là, elle me connaît et comprend. Elle se contente d’être à côté de moi, et me laisse parler. Je fais un effort surhumain pour sortir les mots de ma gorge.

– « C’est fini. »

Je m’effondre une fois de plus. Elle reste près de moi. Je pleure. Longtemps.

Je lui explique ce qui s’est passé, au moins tel que je l’ai compris. Et je propose d’aller chez Josiane pour acheter de la coke. Plutôt que de ne rien faire. Pour la première fois de ma vie, j’ai une furieuse envie de me déchirer le cerveau pour ne plus penser. Moi qui ai toujours pris de la drogue pour m’amuser, pour kiffer, cette fois, il s’agit d’écraser ma peine…

A suivre…

—————————————–
Photo : un bout de l’affiche de Lune de fiel, de Roman Polanski.

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9 commentaires pour Mon Brésil #10

  1. Fabien dit :

    pfiou c’est triste 😦 😥 … et tu nous met ça un Vendredi toi :?…

    • R. dit :

      Oui mais pour compenser, j’ai programmé exceptionnellement un « billet » demain (un billet de feignasse, cependant, d’où les guillemets), qui est… moins triste ! 😀

  2. Je ne sais pas encore (j’attends le fameux épisode #823) si c’était une « baise d’adieu » mais si cruelle et douloureuse que soit cette séparation, je me dis que tu auras au moins eu la chance (?) de vivre ça.

    Et puisque je suis en pleine rétrospective de mon côté, j’ai envie de te demander comment, aujourd’hui, toi, tu penses encore à lui.

    • Fabien dit :

      Moi mes plus terribles souffrances d’amour je les considères sans hésitation comme des « chances » 🙂

    • R. dit :

      Je me souviens que dans les moments les plus durs de cette histoire (notamment les moments dacruzesques), et plus globalement dans les moments galères de ma vie, je me disais toujours : « ça fera de bonnes histoires à raconter à mes petits-enfants, tu auras la chance de pouvoir passer pour une mère-grand qui a roulé sa bosse ! »… 🙂
      Mais peut-être que tu parlais de cette « baise d’adieu », et personnellement, j’ai toujours aimé ça (tout en pensant que c’était du pur masochisme).
      Pour le deuxième point, veux-tu dire « comment ça se fait que tu penses encore à lui ? » ou « en quels termes penses tu à lui aujourd’hui ? ».
      Je vais donc répondre aux deux :
      – je ne pense plus vraiment à lui, mais indéniablement, cette histoire a été un tournant dans ma vie, ouvrant la porte à 7 ans de cauchemars éreintants. Et qui m’a – évidemment – fortement marquée.
      – aujourd’hui, je ne sais toujours pas le fin mot de l’histoire concernant son honnêteté à mon égard. Mais si j’en dis plus ça sera du spoiler…! 🙂

      • Ma question était plutôt à lire dans le 2e sens « De quelle façon penses-tu aujourd’hui à lui et à votre histoire ? », mais je te laisse le temps de répondre sans spoiler 🙂
        Et, oui, je pensais d’abord à la baise d’adieu (qui me semble être un moment qui compte dans une histoire), mais pour ce qui est de l’histoire plus globalement, oui, elle est assez épatante, pétillante de vie et d’émotion, et en tant que lecteur, je suis content que tu n’aies pas attendu d’être grand-mère pour la partager. Mais si tu veux qu’on te dise « Mamie R., raconte nous encore une histoire ! », ça peut se négocier :-p

  3. dita dit :

    7 ans!! ah ben on n’a pas fini … 🙂
    on va tenir comment?
    il me semble ou en tout cas c’est la première fois que ça m’a frappé que tu te juges durement dans cette histoire en utilisant ce terme de serpillère. alors que jusqu’à maintenant tu étais « neutre » dans ta façon de raconter… je me trompe? ou alors sens tu que c’est à ce moment là que tout a basculé entre vous?
    ( fais chier l’autre avec ces questions à la con ^^)

    • R. dit :

      En fait, j’ai écrit tout ça il y a très longtemps. Je retravaille un peu les textes pour les adapter au format blog, et c’est la première fois, effectivement, que je me permets un « message direct au lecteur ». En étant un peu dure avec moi-même, parce qu’avec un peu de recul, je me trouve vraiment pitoyable… Gentiment pitoyable, mais pitoyable quand même. Et le pire, c’est que je sais que j’ai encore ce potentiel en moi. En fait, « serpillère » n’est pas le bon mot, c’est vrai. Parce que malgré tout je suis une orgueilleuse, et parce que je n’ai jamais été une soumise. Par contre, quand j’aime passionnément, je suis totalement offerte, et ça m’a souvent fait souffrir. Même si je sais que ça fait de moi une plutôt « jolie personne ». Et ça m’inquiète de savoir que ça pourrait recommencer… 🙂

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