Mon Brésil #12

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Nous passons la nuit ensemble, à faire l’amour. C’est beau, intense. Nous jouissons ensemble, et j’aimerais ne jamais sortir d’entre ses bras. Je lui demande pourquoi il a pris cette décision qui va à l’encontre de ses sentiments, et des miens.

– « Pourquoi est-ce que tu n’acceptes pas de venir en France avec moi ? Ta vie ici va être un calvaire, tu le sais. Tu ne pourras pas avoir de relation normale avec une femme, tu ne pourras rien faire. Viens avec moi. 
– Je ne peux pas, ici, j’ai mes enfants, ma mère, mes amis. C’est vrai que ma vie va être malheureuse, mais au moins, je sais ce qui m’attend. Peut-être que ça sera pire en France, qui sait ?
– Oui, mais tu peux venir voir. Ce n’est pas définitif. Si tu ne supportes pas la vie là-bas, tu n’as qu’à revenir. Luis veut te faire venir en Europe pour que tu donnes des cours. Et moi je peux te loger pendant que tu es en France. Tu devrais y réfléchir, Assis.
– Je vais y réfléchir, promis. »

Il a dans le regard une horrible résignation.

Mardi 21 juillet 1998

J’ai peur qu’il me quitte à nouveau. Je me réveille avant lui, et guette son réveil afin d’y déceler le ton de la journée. Il ouvre les yeux, et m’embrasse en souriant. Aujourd’hui est un jour heureux.

Nous faisons et refaisons l’amour. Lui sur moi, lui derrière moi, moi sur lui – pour mieux jouir de le voir jouir – nous sommes en osmose. Je colle ma main sur sa bouche pour taire sa respiration de plus en plus bruyante. Je sais que les gamins guettent le moindre bruit suspect, et qu’ils sont tout près, je les entends parler. Je manque de l’étouffer et mords l’oreiller. Nous nous rendormons.

J’ouvre les yeux vers midi, il dort encore. Je n’ose pas aller prendre de douche ni mon petit-déjeuner, de peur qu’il revienne sur sa décision et qu’il parte avant mon retour. Je suis constamment à l’affût de ses changements d’humeur, terrassée par la peur qu’il parte sans me prévenir, et qu’il ne revienne pas. Je marche sur un fil plus qu’instable…

Je sors de la chambre et attends qu’il se réveille sous la véranda. Je dis à Liza que ça a l’air reparti. Il émerge, prend sa douche, apparaît, m’embrasse, me serre dans ses bras. Il doit retourner chez lui, il reviendra tout à l’heure. Je suis soulagée. Et inquiète.

Mais la journée commence bien, mon esprit est libre, léger. Je reste avec Liza, les élèves, nous jouons dans l’académie, faisons du jardinage, nous baladons, avec vigilance cependant. Sait-on jamais…

Le soir, nous partons, Liza, Assis, Neguinho, Catherine et moi à Capitaõ Enaes pour assister au cours prévu. Nous rentrons tard, Assis vient dormir avec moi, sans que je le lui demande. Nous sommes à nouveau ensemble.

Mercredi 22 juillet 1998

Les jours se passent sans embûche, nous nous aimons, et je n’ai plus de nouvelles de Da Cruz. Tous les amis d’Assis que je rencontre m’assurent qu’il m’aime, et que le mieux pour lui est de venir en France.

– « R., Assis te ama. Pode crer ! »

J’entends cette phrase à longueur de journée : Assis t’aime, tu peux le croire !

Je fais plus ample connaissance avec Bé. Au premier abord, il ne m’avait pas beaucoup plu : faussement séducteur, un poil insistant, et même pas un merci pour la drogue offerte.

Finalement, il est très drôle, sympa, souvent présent, qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de drogue. Plutôt laid, le visage potelé, les yeux rapprochés, les sourcils broussailleux, les dents désordonnées, les cheveux frisés en bataille et une moustache trop duveteuse pour être jolie, il a une philosophie de vie intéressante : il assume sans vergogne tout ce qu’il fait. Il fume du crack, sniffe de la coke, du tchin, et alors ? Ça ne regarde que lui, et il crie haut et fort qu’il n’a rien à cacher. Une réelle assurance, pas du chiqué. Cet homme respire la vie, même s’il use de beaucoup de drogues. Je m’étonne de ne pas l’avoir rencontré l’année précédente alors qu’il semble être un bon ami d’Assis.

– « J’ai souvent entendu parler de toi, R. Assis m’a montré les photos que tu lui as envoyées, tes lettres aussi. Il t’aime, et il aimerait vraiment aller en France. Mais c’est douloureux pour lui, c’est normal. »

Jeudi 23 juillet 1998

Cette nuit-là, je dors avec Assis, et je refais un cauchemar, le premier depuis cinq jours.

Fête à l’académie. Da Cruz arrive, confusion, elle a des poignards, elle me vise. Elle se fâche avec Assis, le frappe avec le manche du couteau. Je vais chez la couturière, Da Cruz m‘y suit et me propose de fumer un joint. Je la fouille, elle a un couteau planqué dans son dos, je lui explique que j’accepte de discuter mais sans arme. Nous parlons pendant des heures, de façon plus ou moins virulente, et je parviens à la maîtriser. Elle finit par me sourire. La fête continue, des couples font l’amour sur la pelouse.
Je suis maintenant avec Liza dans la rue. Nous nous faisons arrêter par la police. Parmi eux, M., le premier homme dont je suis tombée follement amoureuse quand j’avais 17 ans, qui était aussi mon dealer de shit, impossible à vivre. Il nous demande nos papiers de façon très brutale, il nous frappe, nous menace. Je ne comprends pas ce qui lui prend alors que nous sommes devenus amis.

Vendredi 24 juillet 1998

À mon réveil, Assis a déjà les yeux ouverts. Il a l’air pensif, et ça ne présage rien de bon. Il est silencieux et distant, absorbé par ses pensées. Je lui demande ce qu’il y a, mais il ne veut pas me répondre. Au bout d’un long moment, il se lance.

– « Nous ne devons pas rester ensemble, c’est beaucoup trop dangereux, blablabli blablablo… Nous allons rester amis, c’est mieux ainsi… »

Je n’y crois pas… Il veut vraiment me rendre folle. Je pleure en maudissant nos retrouvailles. Sa décision est prise, il m’aime, me désire, se sent bien avec moi, mais c’est fini. Et toujours ce sourire mystérieux.

Je passe la journée à me droguer avec Liza. J’essaie de ne pas pleurer, me convainquant qu’il vaut mieux que ce soit fini. Nous restons enfermées toute la journée dans le bureau de trois mètres sur deux. C’est glauque, mais ça me convient. Liza sniffe et moi je fume le crack, que j’ai appris à faire.

Le soir, Assis nous propose d’aller à la ronde d’un de ses amis, Tadeu. Nous y allons avec plein de gamins de notre académie, à pied. Il ne me parle que très peu, paraît bien moins complice avec moi qu’avec mes deux compatriotes. Notre intimité, même passée, a subitement disparu pour ne laisser place qu’au dédain. C’est une technique de déstabilisation qu’il utilisera régulièrement avec moi, proie parfaite. Je lutte pour ne pas dévoiler ma peine et mon désarroi.

La ronde est pêchue, et les filles du cours sont étonnées de voir des Européennes avec un niveau convenable. Peu sont réellement meilleures que nous. Je joue plusieurs fois, et je suis partagée entre l’entrain que me donne l’ambiance, et la tristesse. J’essaye de ne pas être trop amère.

Nous rentrons à l’académie, Assis rentre chez lui, en nous invitant à une ronde au marché du centre ville demain matin.

Samedi 25 juillet 1998

Nous partons tous pour la ronde du marché. C’est une ronde de capoeira de Angola, lente, théâtrale et malicieuse. Assis est avec nous, pas vraiment avec moi, et j’ai peur de voir Da Cruz débarquer.

La ronde se passe, sans embûche, je garde un œil sur les alentours, et je ne vois que les regards intenses des gamins des rues qui observent le déroulement des jeux. Le soleil tape sur nos têtes.

Nous allons tous boire un verre vers onze heures. Les bouteilles de bière et de caïpirinha défilent, si bien que la plupart de nos amis arrivent assez vite à un état d’ébriété conséquent.

Une mini-ronde se forme, instruments et chants alcoolisés à l’appui, tout le monde est de bonne humeur, joue de façon amicale. Deux professeurs se lancent dans un jeu nommé Ponha laranja no chaõ tico tico, « attrape l’orange par terre » . Le principe du jeu est de déposer au sol un billet d’un real qu’un des deux capoeiristes doit attraper avec ses dents. Cela demande une grande agilité, ainsi qu’une bonne dose d’humour. Les deux capoeiristes n’ont que très peu d’espace pour se mouvoir, un mètre carré tout au plus, leur corps s’enchevêtrent. Tout le monde rit des ruses de chacun, attend de voir qui va mordre le fameux billet.

L’ambiance est au beau fixe. Une bande de gamins du marché nous entoure, les passants eux aussi veulent savoir qui va gagner.

Valerio nous propose d’aller dans la fazenda d’un de ses amis, j’observe Assis. Il a l’air motivé, je propose à Liza et Catherine d’y aller, et nous sommes toutes partantes.

J’en suis au point où j’organise mes journées en fonction de lui, pour passer le plus de temps possible à le regarder. J’espère encore qu’une proximité quotidienne le poussera à nouveau dans mes bras. Je me sens misérable, méprisable, faible, oubliant mon orgueil. Mais je m’en fous, je ne respire plus que pour lui rappeler à quel point il m’aime, je ne le regarde plus que pour lui révéler à quel point je l’aime. Je préfère être mal près de lui qu’un peu mieux loin de lui. Je m’égare totalement…

Nous devons repasser à l’académie pour prendre des affaires. Arrivés là, des gamins disent à Assis qu’il doit aller voir Da Cruz car son frère est à l’hôpital. Il ne peut plus venir à la fazenda, et je n’ai plus du tout envie d’y aller. Je me fais honte.

Il part la voir, nous restons à l’académie avec les gamins. Nous nous réfugions toutes les trois dans le bureau pour jouer aux cartes, fumer du crack et sniffer de la coke.

Assis revient, il doit aller garder ses enfants car Da Cruz va passer la nuit à l’hôpital avec son frère. Je suis triste et me sens minable.

J’ai toujours du mal à le saisir. Me manipule-t-il simplement pour pouvoir coucher avec moi quand il en a envie ? En faisant en sorte que ce soit moi qui le sollicite.
Je ne peux pas m’empêcher de repenser à ses pleurs. Je suis perdue.

Je dors avec les filles, et je rêve encore de drogues et d’horreur.
Je fume des cigarettes d’héroïne avec M.

Je suis assise sur un canapé. Je sens la joue d’Assis contre la mienne. Il me serre tendrement dans ses bras. Je sens la chaleur de sa bouche près de la mienne. J’en tremble.
Dans un hôtel, il y a un puits. Une femme est menottée par les mains, suspendue nue à un gros crochet en métal au-dessus du puits. Elle est soulevée très haut, puis plongée dans l’eau très longtemps, et ainsi de suite. Elle manque d’étouffer à chaque fois.

Dimanche 26 juillet 1998

Ce jour-là, je ne vois pas Assis de la journée. Ça me fait du bien de ne pas l’avoir sous les yeux, mais j’angoisse monstrueusement. Au fil des heures, je suis de plus en plus triste.

Bé vient à l’académie, et je lui propose d’aller boire un verre. Nous allons au petit bar d’à côté, et nous discutons d’Assis. Je me mets à pleurer, en lui expliquant l’incohérence de ses propos.

– « Ne pleure pas, R., il n’en vaut pas la peine. Il te fait souffrir, et un jour il se mordra les doigts de t’avoir laissée partir comme ça. Assis est encore sous le joug de Da Cruz, il la connaît depuis qu’elle a treize ans, et déjà à cette époque elle faisait de lui ce qu’elle voulait. Elle tapait des scandales à tout bout de champ, se mettait toute nue dans les fêtes de rue, devant lui, l’insultait, lui rendait la vie impossible, l’empêchait d’aller à l’école. Il n’a que ce qu’il mérite, et il a même de la chance de t’avoir, toi qui l’aimes tant. Il n’en vaut pas la peine. Assis est quelqu’un de bien, mais il est dans un rapport de force depuis dix ans avec une femme folle, il ne connaît pas les rapports amoureux normaux, et tu dois passer ta route sans t’arrêter sur lui. Il s’est fait marcher dessus par Da Cruz, il te marchera dessus. Quand tu étais en France, il me racontait qu’il allait venir chez toi, mais qu’il allait en profiter, rencontrer d’autres femmes en habitant chez toi, à ta charge… »

Je suis effondrée, je ne sais plus qui croire, que penser…

Ma nuit est bordée de rêves étranges. De la drogue, mais aussi des histoires qui n’ont rien à voir les unes avec les autres.
Je suis en Yougoslavie avec Liza et Catherine, nous devons passer la frontière clandestinement. Nous laissons nos bagages à Assis qui nous attendra de l’autre côté avec un 4×4. Nous sommes équipées de simples tongs aux pieds et de vêtements très légers. Nous courons dans la forêt, les jambes déchirées par les branches.
Je prends de la coke avec Liza, et on s’engueule.
Un bateau de pêcheur se dirige vers une île, des gens sont accrochés au filet. Ils veulent s’enfuir, mais je ne sais pas d’où. Des hommes les attachent au ponton qui est très élevé, par les mains, par les pieds, avec des chaînes de métal, et les suspendent en l’air. On peut voir les marques rouges provoquées par les chaînes sur leurs articulations. Ils souffrent. On les plonge brutalement dans l’eau, très longtemps, puis on les suspend à nouveau en l’air.

A suivre…

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3 commentaires pour Mon Brésil #12

  1. zoumpapa dit :

    Peux pas m’empêcher de me dire que ton amie Liza est décidément une très bonne amie.

    • R. dit :

      Et plus encore… Liza (prénom modifié), c’est mon amour d’amie, ma petite sœur, ma grande chérie, à la vie à la mort. Et même si nous étions déjà très proches, ce voyage et mes aventures ont soudé à jamais notre amitié. Car tu verras dans les prochains épisodes qu’elle s’est illustrée par son courage et son soutien. Quatorze ans plus tard, nous sommes toujours comme cul et chemise, et je ne vois pas ce qui pourrait changer ça. 🙂

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