Mon Brésil #15

Previously on ze story

Nous arrivons à Montes Claros et Assis doit repasser chez lui avant de nous retrouver à l’académie. Il est toujours distant.

Un des gamins m’apprend que Da Cruz est venue chercher Assis. Comprenant qu’il n’était pas là depuis quelques jours, elle a interrogé les gamins. Complètement terrorisés, ils lui ont dit la vérité. Elle comptait prendre le car dès le lendemain pour venir nous chercher.

À nouveau, l’inquiétude m’assomme.

Le soir, nous allons dans une académie à l’autre bout de la ville dans un coin encore plus paumé que nos favelas, participer à la ronde du professeur Ricardo. Assis et moi retrouvons la complicité que je craignais de perdre.

Nous rentrons dormir à l’académie, Assis vient avec moi…

Samedi 15 août 1998

Nous allons à la traditionnelle ronde du marché. Puis Valerio et Nito proposent de nous emmener en voiture dans le centre ville pour assister à la fête folklorique de Montes Claros. Nous y allons, et essayons de nous frayer un chemin dans la foule. Tout le monde est déguisé, des groupes chantent des cantiques à la gloire de Jésus, d’autres simulent des cérémonies de Macumba. Tout est coloré. L’ambiance est très chaleureuse.

Vers dix-huit heures, nous nous rendons à une ronde organisée par Tadeu. Plein de filles sont présentes, dont une bonne partie sont ses propres filles. Le son des berimbaus commence, la voix s’élève. Assis et moi sommes au pied du berimbau maître. Recueillis. Puis nous démarrons un jeu efficace, tout imbriqués l’un dans l’autre.

La ronde a une pèche phénoménale. L’ambiance est complètement différente de celle de notre académie, qui manque d’élèves filles – parce que Da Cruz vient tout casser dès qu’une fille veut s’inscrire.

Le soir, nous décidons d’aller à la cérémonie de Macumba, nous trois, Assis, et Bé. Assis doit repasser chez lui, il nous retrouvera à neuf heures à l’académie. Bé reste avec nous en attendant. Sa laideur s’est transformée à mes yeux en bonhomie. Je l’apprécie de plus en plus, j’ai une réelle tendresse pour lui. Il me porte par sa joie de vivre.

Le temps passe, et Assis n’est toujours pas là… Impression de déjà vu…  Bé est énervé contre lui, et nous aussi.

L’énervement cède à la tristesse. Il n’est pas en retard… Il ne viendra pas. Vers vingt-trois heures, Bé nous propose d’aller dans le centre ville assister à une fête de rue. Nous acceptons, et j’avoue que j’y vais dans l’espoir, ou plutôt dans l’inquiétude de l’y voir. Je ne sais pas si je serais contente de le retrouver, ou si je serais fâchée de le voir là alors que nous l’attendions à l’académie. Je suis complètement perdue, et je n’arrive plus à suivre un raisonnement logique, ni à me protéger moralement.

Nous partons en bus, arrivons à la fête, dansons… Je garde un œil sur la foule, m’attendant à croiser Da Cruz ou Assis. Je tente de m’amuser, mais le cœur n’y est pas.

Il se fait tard, nous décidons de rentrer. Je marche à côté de Bé, complètement dépitée. Les larmes coulent. Je n’y comprendrai décidément jamais rien. Bé tente de me réconforter. Il continue de me dire que je perds mon temps, mon énergie et ma joie de vivre à aimer Assis. Il n’en vaut pas la peine, il profite de moi. Je commence sincèrement à le croire. L’idée de ne pas l’avoir cru assez tôt me fait mal au cœur.

Arrivés à l’académie, Liza et Catherine vont se coucher. Je demande à Bé s’il veut bien dormir avec moi dans le bureau, en tout bien tout honneur. Il accepte.

Nous décidons de sniffer du tchin, faute de mieux, mais aussi parce que c’est une bonne drogue pour endormir la peine. Nous installons le lit, et commençons. En peu de temps, nous n’arrivons même plus à parler. Nous chutons tous les deux dans une sorte de sommeil comateux, pour n’en sortir que le lendemain, les doigts brûlés par ce produit corrosif. 

Dimanche 16 août 1998

Nous allons boire un verre dans un petit bar de la place du quartier, nous trois, Bé, et quelques amis. Toute la famille des jumeaux nous rejoint, et nous buvons bière, caïpirinha, cognac, et coca pour moi. Nous passons un très bon moment, même si je garde un œil sur les alentours de la terrasse, à proximité du QG de Da Cruz.

L’après-midi, nous nous enfermons avec Liza dans le bureau pour fumer du crack. Elle aussi préfère ce goût là à celui de la coke, maintenant.

Nous fumons beaucoup et très vite. Palpitations… Proches du malaise, nous allons chez la couturière tenter de faire une sieste.

Nous avons un rythme toujours plus soutenu par rapport à la défonce. Nous n’envisageons plus une journée sans drogue, nous en gardons toujours un petit peu jusqu’au prochain approvisionnement.

Toujours aucune nouvelle d’Assis…

Lundi 17 août 1998

Assis arrive à l’académie vers quatorze heures. Il a l’air très préoccupé et demande à me parler. Nous nous enfermons dans le bureau.

– « Samedi après-midi, Da Cruz est venue chez moi, a pris toutes mes affaires et tous mes papiers. Dorénavant, elle veut que je revienne habiter chez elle. Elle veut m’imposer des heures de sortie et de retour, en fonction des horaires de cours de capoeira. Si je suis en retard, elle menace de tuer mes enfants, de venir te tuer, de tout casser dans l’académie, de nous dénoncer à la police… 
– À cause de la drogue ? Mais, elle ne peut rien prouver… »

Je suis complètement abasourdie…

– « Elle a volé mon carnet d’adresses où il y a toutes les coordonnées de nos dealers, elle a aussi trouvé ton adresse à Paris, elle veut dire à la police que nous entraînons des mineurs à se droguer, elle va dénoncer Valerio qui risque d’aller en prison… »

Je n’en reviens pas… Je préfère abandonner.

– « Retourne chez elle, c’est mieux ainsi… Tout devient trop compliqué, tout prend des proportions énormes, je ne peux plus assumer ça… »

A partir de maintenant, il devra partir dès la fin du cours.

Le cours commence, Zé Martins est là. C’est un ami d’Assis, un homme d’une cinquantaine d’années, tellement ivre qu’on ne comprend jamais ce qu’il dit.

Juste après ma première rencontre plutôt houleuse avec Da Cruz, il m’avait dit qu’Assis m’aimait. Que je devais prendre le risque de l’aimer et de mourir pour lui. Qu’alors on chanterait mon courage dans toutes les rondes de capoeira… T’as raison…

À la fin de la ronde, Assis m’appelle pour que nous allions fumer un joint tous les deux avant qu’il ne retourne chez Da Cruz. Nous discutons de tout, de rien, sans évoquer la terrible décision qu’elle nous impose. Il me raconte en riant qu’elle se met sur lui le matin pour coucher avec lui, et qu’il reste complètement inerte, le sexe mou, incapable de satisfaire son désir.

Il rentre chez elle.

Rêve…
Je suis dans un couloir, Da Cruz arrive. Elle me voit. Je me mets à courir, elle se lance à ma poursuite. Je m’arrête net, elle tente de me frapper. Nous nous battons, je tente de lui parler en même temps. Elle se calme un peu, je la raisonne. Elle devient toute gentille. Elle comprend ce que je lui dis. Elle me fait un clin d’œil.

Mardi 18 août 1998

Liza et moi décidons de nous ré-approvisionner en drogue aujourd’hui. Nous nous rendons à la cabine téléphonique pour faire notre commande habituelle, qui arrivera dans un quart d’heure.

Je raccroche. Da Cruz est postée devant l’académie. Elle nous voit. Elle s’approche de nous. J’essaye de voir si elle est armée. Elle n’en a pas l’air, mais je ne suis sûre de rien.

Elle avance franchement et s’arrête quand son visage est à cinq centimètres du mien. Je décide de ne pas baisser les yeux, de ne pas reculer. Même si je n’ai pas réellement les moyens de me défendre, je resterai digne. Elle a les babines retroussées, l’air d’un pittbull. Sa voix est dure, éraillée, mauvaise.

– « Tu es encore là, R… Tu sais que je suis au courant de tout ce qui se passe dans l’académie. J’ai mes espions. Si j’apprends que tu as été à moins de dix mètres de mon mari, je te tue. Tu as eu de la chance la première fois. Si je ne t’ai pas tuée c’est parce que Neguinho a dévié ma trajectoire… Je passe tous les jours, et tu n’as pas intérêt à être près d’Assis !
– Da Cruz, je ne suis plus avec Assis, il est retourné vivre chez toi, et de toutes les façons il n’y a plus rien entre nous… Je pars d’ici dans deux semaines, je rentre en France. Laisse-moi tranquille jusqu’à la fin de mon séjour, il ne se passera plus rien.
– Approche-toi un peu d’Assis, et c’est au cimetière que tu partiras. C’est moi qui t’y enverrai. J’ai la lame facile, tu devrais te méfier, tu ne sais pas qui je suis. Aujourd’hui, je suis venue sans poignard, mais c’est la dernière fois… Crois-moi. Tu n’as pas honte de te droguer et d’entraîner des mineurs dans ta chute ? Et de prendre l’argent de mon mari !
– Je n’entraîne personne, et je ne prends l’argent de personne… »

Elle s’en va. Je suis tendue… Je commence à me méfier de tout le monde, à part de Liza. Je ne sais plus qui dit vrai, qui va raconter les choses à Da Cruz… Je me sens devenir folle.

Liza et moi passons l’après-midi à fumer du crack, à suer, et à jouer aux cartes.

Mercredi 19 août 1998

Liza et moi voulons enregistrer des vieux vinyles de samba et de batucada. Assis arrive à l’académie avec un poste pour nous permettre de faire nos enregistrements.

Nous ne sommes plus ensemble, mais pour une fois, nous arrivons à nous parler de façon sympathique et résignée.

Nous sommes dans le bureau avec lui, Liza, et plusieurs gamins. Nous enregistrons nos cassettes, malgré le son désespérant de la chaîne. Je suis assise à côté d’Assis, mais nous n’avons aucun contact.

La porte s’ouvre brutalement. Da Cruz ! Avant d’avoir dit un seul mot, elle a déjà saisi d’énormes ciseaux pointus qui se trouvent sur le bureau. Elle les brandit en me fusillant du regard.

– « Je t’avais prévenue de ne pas l’approcher !!! »

A suivre…

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11 commentaires pour Mon Brésil #15

  1. Tomas dit :

    C’est malin ça comme chute 🙂 (mais toujours aussi passionnant)

  2. zoumpapa dit :

    j’opte pour une coupe au carré (gagné?)

  3. dit :

    Moi je vois un truc plus trash qu’une coupe au carré, c’est pas une gentille la Da Cruz, plutôt une coupe importable, à la toni & guy…

  4. Marie dit :

    Pffff! Faut pas être cardiaque pour te lire! La bonne nouvelle, c’est que la cruelle et méchante sorcière n’a pas crevé les yeux de la jolie Blanche Neige avec ses grands ciseaux, paske sinon, elle serait pas là pour raconter l’histoire Blanche Neige… Je visualise la scène. Vite. La suite!

    • R. dit :

      Oh, c’est drôle, un de mes surnoms de capoeira était « Branca de neve ». Je l’ai déjà dit ou c’est un hasard ??? Marie, la sardine qui devine ? Bises… 🙂

      • Marie dit :

        Je ne crois pas que tu l’aies dit… Tu as précisé que tu étais rousse, avec les cheveux longs. Mais cette scène m’a vraiment évoqué la fureur de l’horrible reine… Ou alors peut-être que je suis un peu sorcière moi aussi ? 🙂 Je t’embrasse.

  5. J’ai l’impression dans cet épisode que tu te résignes vraiment à la fin de cette histoire d’amour, sans doute usée par les trop nombreuses volte-faces d’Assis (et dans une moindre [?] mesure du danger qui plane autour de vous deux incarné par Da Cruz…).
    Quant au suspens de fin d’épisode, ça me rappelle les derniers épisodes de la saison de la série Urgences ! Grrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr
    8><

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