Mon Brésil #16

Previously on ze story

Les enfants s’écartent d’elle, certains sortent de la pièce. Assis se lève et s’interpose entre elle et moi. Il attrape son bras.

– « Arrête, Da Cruz… On est juste en train d’enregistrer des cassettes. Il ne se passe rien. Tu m’as déjà obligé à venir chez toi, tu ne vas pas m’empêcher de vivre, non plus !
– Comment ça, je lui avais dit à cette pute de ne pas t’approcher, qu’est ce que vous faites dans la même pièce ? Si tu continues à la voir, Assis, elle va vite le regretter… »

L’atmosphère est électrique, je m’abstiens de parler. Je dis juste que je ne fais qu’enregistrer des cassettes. Qu’elle n’a rien à me reprocher. Le petit ami de Liza lui chuchote qu’il vaut mieux sortir de la pièce.

– «  Ça ne va pas ou quoi ? Mon amie est en train de se faire embrouiller par une folle furieuse, et je vais la laisser toute seule ? Va chercher un bâton au lieu de dire des conneries ! »

Je dis à Assis de partir, que nous continuerons sans lui. Il attrape violemment le bras de Da Cruz, lui arrache les ciseaux des mains, et part en la maintenant fermement. Il me regarde l’air désolé.

Je ne sais plus quoi faire. Même lui parler devient risqué. Liza est à la hauteur de notre amitié. Formidable.

Je décide de ne plus m’habiller qu’en tenu commando : jean ou jogging, basket, et cheveux attachés. Afin de pouvoir me défendre si besoin est…

La nuit, je rêve de Da Cruz, évidemment.
Je suis avec Assis, Da Cruz, et d’autres personnes. Da Cruz n’arrête pas de me provoquer, l’air de rien. Elle ne fera rien tant qu’Assis sera là, car elle sait qu’il me protège. L’ambiance est très tendue. Elle me met des coups de pression, discrètement. Nous devons aller acheter de la drogue. D’un coup, elle devient très intéressée, presque aimable.

Jeudi 20 août 1998

Liza et moi allons faire un tour dans le centre. Nous y croisons Bé par hasard et lui proposons de boire un pot avec nous. J’en profite pour lui raconter les derniers épisodes de l’affaire R.-Da Cruz.

En revenant à l’académie, nous trouvons Catherine en train de faire ses bagages. Elle part aujourd’hui, et veut profiter de quelques jours à Rio avant de rentrer en France. Je pense aussi que l’atmosphère dangereuse l’inquiète.

Nous partons tous vers la rodoviaria pour l’accompagner. Comme d’habitude, je reste très vigilante.

Adieux, aux revoirs et tout le tralala…

Le soir, nous décidons sur un coup de tête de retourner à l’académie de Ricardo pour assister à la ronde. Nous n’avons pas assez de sous pour payer le moto-taxi à tout le monde, nous décidons donc de partir à vélo. Nous sommes dix, et nous n’avons que cinq vélos. Nous nous mettrons à deux sur chaque, même si la route est longue. Je suis avec Bé. La route est très pentue, et les cyclistes roulent comme des fous.

Nous arrivons finalement à bon port. La ronde se passe bien, se termine par un samba de roda : un garçon et une fille sont au centre du cercle et dansent la samba. Un autre garçon doit déloger le premier, tout en dansant, puis une fille vient déloger la première, et ainsi de suite.

Nous sortons de l’académie, Bé et Assis partent acheter de la maconha. Je tiens le vélo de Bé en riant avec Liza. Un moto-taxi s’approche de nous. A l’arrière, un corps de femme, dont la tête est cachée par un casque. L’idée que ça pourrait être Da Cruz me traverse l’esprit, mais je me raisonne. Ce n’est pas vraiment plausible, comment saurait-elle que nous sommes là alors que nous-mêmes ne le savions pas dix minutes avant de partir ?

La femme enlève son casque… C’est elle. Je regarde Liza d’un air sidéré. J’ai presque envie de rire.

– « Je t’avais prévenue de ne pas l’approcher ! »

BIM ! Son poing percute ma mâchoire. Je n’ai pas le temps de réagir que BIM ! un deuxième coup s’abat du même côté de mon visage.

Je ne suis pas une violente, je n’ai pas la hargne. La haine me paralyse, elle est contenue en moi… et elle finit toujours par ricocher et se retourner d’une façon ou d’une autre contre moi.

– « Tu profites du fait qu’Assis n’est pas là pour me frapper. Mais tu n’as rien à me reprocher, Da Cruz… »

J’ai une furieuse envie de lui sauter dessus, mais je sais ce que je risque. Elle me tuerait sur place. Elle connaît tous les vices du combat de rues, contrairement à moi. Et la hargne, elle l’a affichée sur sa gueule.

Diego va chercher Assis qui ne tarde pas à arriver. Il lui attrape le poignet, lui tord le bras. Bé arrive juste derrière, il vient vers moi et me demande si j’ai mal. Il me caresse la joue, puis se met devant moi.

Da Cruz se met à terroriser tout le monde, à insulter chacun de nous. Elle menace Fabricio de dénoncer son trafic de maconha à la police, Virgilio de dire à ses parents qu’il sniffe de la coke… même si c’est faux. Personne ne bronche, seul Assis la somme de se taire, et continue de lui tordre le poignet.

Elle demande à Bé s’il n’a pas honte de se droguer. Bé est le seul à lui répondre. Il n’a pas peur d’elle, il s’approche d’elle, presque nez à nez.

– « Non, j’ai pas honte… Je prends de la drogue, j’aime ça, et après, qu’est ce que tu vas faire ?
– Je vais te dénoncer à tes parents et à la police, tu verras…
– Mes parents, ils sont au courant, je n’ai rien à cacher. Et la police, j’aurais qu’à dire que je l’achète dans ta main, la coke que je prends. Ils regarderont nos deux casiers judiciaires, et feront vite la part de vérité ! »

Assis, très énervé, la traîne sur un bout de chemin, la fait monter sur son vélo, et part avec elle en l’insultant.

Je monte avec Bé… Il est tout tendre avec moi. Je suis un peu sous le choc.

Nous rentrons à l’académie, il nous reste un peu de drogue. Nous la fumons avec Bé en jouant aux cartes. Elle m’a fait mal. J’ai la mâchoire qui claque et se bloque quand j’ouvre la bouche… Encore maintenant, d’ailleurs. Et j’ai régulièrement l’occasion de m’en souvenir.

Rêve…
Je suis sous la véranda, et Da Cruz arrive en furie. On commence à se battre. J’attrape sa tête et la frappe contre le rebord pointu de la table. Je frappe, frappe, et frappe de plus belle… J’ai la rage en moi. Liza m’aide à l’attraper et à la tabasser. Elle se défend bien… Du sang noirâtre sort de son crâne.

Vendredi 21 août 1998

Nous continuons nos enregistrements. Liza doit partir lundi, et je commence à angoisser. Je ne sais pas ce que je vais faire. Heureusement, Bé est là pour moi. Et il refuse catégoriquement que je parte plus tôt. Mais il travaille, et je ne supporterais pas de rester cloîtrée seule toute la journée à la merci de cette folle.

Assis arrive à l’académie et je ne sais pas comment réagir face à lui. Il a dans son sac un poignard cranté, qu’un ami lui a offert. Il me demande en riant cyniquement si je le veux pour me défendre. J’accepte son offre. On ne sait jamais…

Le soir, une immense ronde est organisée par Zé Martins dans la cour intérieure d’une grande maison, tout près de chez Da Cruz. J’ai la main sur le couteau, je suis face à l’entrée. Je m’attends à la voir arriver à tout moment. Zé Martins nous présente, nous jouons beaucoup, Liza et moi. Chaque fois que l’une joue, l’autre garde un œil sur la porte, une main sur le poignard.

Heureusement, il ne se passe rien. Nous rentrons à l’académie, Assis va chez elle.

Je rêve que nous sommes en pleine guerre. Assis et moi devons partir au front. Nous sommes très proches, il est tendre avec moi. Nous avons peur. Nous nous embrassons avant de partir pour l’horreur.

Samedi 22 août 1998

Nous allons à la ronde du marché. Liza est un peu triste, c’est sa dernière… J’ai le poignard dans mon sac, la main constamment dessus.

L’après-midi, Bé, qui vient d’acquérir un magnétoscope de façon obscure, nous propose d’aller voir un film chez lui, avec Assis et Liza. Liza préfère rester à l’académie avec les enfants. J’y vais, je ne sais pas pourquoi. Comme si je pouvais encore changer quelque chose au destin de cette histoire de fou.

Nous regardons le film en fumant de la maconha, il fait chaud, et je m’exaspère à ne pas réussir à décrocher de cet homme.

Le soir, Assis nous propose d’aller boire chez un de ses amis. Il insiste. Nous acceptons. Mais Liza et moi voulons d’abord finir le peu de crack qui nous reste. Nous en avons à peine pour deux, nous devons donc trouver un moyen de nous séparer d’eux pour les retrouver après, sans qu’ils se doutent de quoi que ce soit.

Pour une fois, on va penser à nos gueules, et juste à nos gueules.

Nous prétextons une vaisselle à finir chez la couturière sous peine d’être incorrectes, il insiste pour que nous venions maintenant. Nous arrivons finalement à leur fixer un rendez-vous pour plus tard.

Nous partons à  l’académie, et nous réfugions dans le bureau, armées pour agir.

Une cuillère à soupe, une à café, du bicarbonate, des cigarettes, un cendrier, du feu, de la coke, des petits ciseaux. Il nous manque une canette.

Nous allons au petit bar, et demandons une canette de coca.

– « Nous n’en avons plus, mais nous avons du coca en bouteille de verre…
– D’accord pour une bouteille de coca en verre, mais on voudrait aussi une canette de Brahma (bière locale).
– Nous n’avons plus de Brahma en canette.
– Tant pis, donnez-nous une canette. N’importe laquelle… »

Le barman est interloqué, et nous nous amusons de ce quiproquo.

Nous retournons au bureau, et je commence le mélange. La cuillère chauffe, l’eau bout. La pâte se forme. Nous attendons avec impatience.

Un bruit de clé se fait entendre. Panique ! Nous entendons la voix d’Assis… Prises en flagrant délit…

Nous cachons tout et leur ouvrons la porte jusqu’à présent bloquée par notre clé dans la serrure. Nous avons du mal à contenir notre rire, et baratinons une excuse bidon pour justifier notre présence dans le bureau.

Ils prennent ce qu’ils sont venus chercher, et nous promettons de les rejoindre une fois la vaisselle faite.

Ce deuxième quiproquo nous fait rire de plus belle. Ça fait du bien…

Je reprends ma petite cuisine laissée en cours. On fume nos cailloux, juste assez pour en vouloir encore, mais tant pis. Puis nous partons les rejoindre.

Nous les retrouvons dans une cabane digne du quartier, deux pièces de deux mètres sur deux faites de quelques briques et de tôle.

Assis nous propose un jeu d’alcool et j’ai droit à une « dérogation » me permettant de ne boire qu’une petite gorgée à chaque défaite au lieu du verre de cognac cul sec.

Assis est à côté de Liza, et je ne peux pas m’empêcher de voir leurs genoux se toucher. J’ai une totale confiance en mon amie. Mais je soupçonne Assis de le faire exprès pour me faire du mal, à l’insu de Liza… Il va même jusqu’à la présenter comme son amoureuse. Pour rire… Ça me tue.

J’ai atteint un tel degré de déséquilibre que je ne sais jamais à quoi me fier. À ma méfiance, à moins que ce ne soit de la paranoïa, à mon insouciance, à moins que ce ne soit de l’inconscience aveugle ?

Les effets du cognac agissent en douceur. Assis me propose de dormir avec lui, chez son ami. Je refuse. Il est tout câlin, tout chaud. Je refuse… S’il veut dormir avec moi, ça sera à l’académie. Je ne peux pas refuser de dormir dans ses bras. C’est au-dessus de mes forces.

Nous revenons à l’académie. Je dis à Liza que je dors avec Assis. Elle me désapprouve.

– « Tu déconnes R., ça ne mène à rien, tu vas t’en mordre les doigts demain… 
– Je vais juste dormir avec lui. Je ne vais pas coucher avec lui, ne t’inquiète pas. Je ne pourrais pas faire ça… J’ai trop l’impression qu’il se fout de moi. Mais je ne peux pas refuser. Et puis je n’y comprends rien… »

Je rejoins Assis dans le bureau. Il est allongé sur le banc, pensif, sûrement un peu ivre. Je m’assieds à côté de lui. Il ne parle pas, cherche à se faire désirer. Il veut que je lui demande de me faire l’amour… Mais il n’en est pas question.

Je lui propose d’aller se coucher, il me suit. Une fois allongés, voyant que je ne fais rien pour coucher avec lui, il se met à me caresser.

– « On ne couchera pas ensemble, Assis. Je ne peux pas, ça sera trop dur.
– Pourquoi ? Tu en as envie autant que moi… »

Il continue de me caresser les seins. Je reste inflexible, malgré mon tumulte intérieur.

– « Je n’en ai pas envie tant que ça, crois-moi. Tu n’es pas assez clair avec moi. Je ne suis pas là pour assouvir tes envies.
– Ok ! Si c’est ce que tu crois de moi… Tant pis, c’est pas grave ! »

Il s’écarte de moi, contrarié. Il cherche à me faire culpabiliser, et il y arrive. Je suis amoureuse, dans une situation compliquée au possible, en position de faiblesse. Et déjà très prompte à la culpabilité à la base.

– « Je ne comprends pas exactement ce que tu ressens pour moi, Assis. Parfois, j’ai l’impression que tu m’aimes sincèrement, et que c’est la situation qui t’empêche de réagir. D’autres fois, j’ai réellement le sentiment que tu joues avec moi et que tu me manques de respect… Et vu que tu n’es pas clair avec moi, je suis incapable de trancher.
– Ça c’est ton problème, R. Si tu n’arrives pas à savoir ce que je ressens pour toi, je ne peux rien faire pour t’aider. Moi je sais bien quels sont tes sentiments à mon égard.
– Et quels sont-ils, à ton avis ?
– Une passion fiévreuse…
– C’est vrai. Mais si tu le sais, ce n’est pas parce que tu l’as trouvé tout seul. C’est parce que je te montre mes sentiments. Parce que je me livre, je m’offre à toi. Et toi, tu en profites. Mais ça ne peux pas marcher indéfiniment, Assis…
– C’est bon, on ne couchera pas ensemble, si tu veux… Il n’y a pas de problème. »

Il me prend quand même dans ses bras. Je ne sais pas quoi penser.

Nous nous endormons collés l’un à l’autre…

A suivre…

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Crédit photo : ZEVS

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4 commentaires pour Mon Brésil #16

  1. Tomas dit :

    Mais c’est pas bientôt fini ce teasing ??? (quelle histoire…)

    • R. dit :

      Et c’est pas fini… Mais on arrive bientôt à l’apogée. 🙂
      (après il y aura la conclusion, puis l’épilogue, puis la morale de l’histoire, puis R. le retour…) 😀

  2. Marie dit :

    Chic! Encore cinq épisodes! J’ai compté! Et après le manque…. aaaaaargh! Ca me rappelle ce que j’ai souffert à la fin des 5 saisons de « 6 Feet Under »!

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