Mon Brésil #18

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En plus d’avoir mal, je ne suis pas tranquille. J’ai constamment l’œil en rotation, je vérifie qu’elle ne me suit pas. Je me sens protégée par Bé, mais j’ai peur d’un autre affront.

La journée se passe malgré tout assez bien, nous grimpons tout en haut d’une colline, et arrivons sur une piste de parapente qui surplombe toute la ville. C’est impressionnant. La piste est dans un état lamentable, brinqueballante, mais semble tenir.

Je ne peux pas parler avec Assis. Je lui en veux terriblement, mais ce n’est pas si simple. Malgré tout, je l’ai dans la peau. Je reste avec Bé toute la journée. Il est adorable avec moi, d’une douceur absolue. Je suis complètement chamboulée… comme dans un état second.

Je dis à Bé que j’ai peur de rester à Montes Claros, quand Liza ne sera plus là…

– « Et alors ? Je suis là, moi…
– Oui, mais toi tu travailles la journée. Je te jure que je ne vais pas supporter, c’est trop dur…
– Tu ne peux pas partir, R. Mon anniversaire, c’est le 29 Août. Tu dois être là, regarde, je t’ai défendue… Reste s’il te plait… Tu t’inquiètes pour rien ! Elle ne reviendra pas, et au pire, elle me trouvera et elle devra me tuer avant de toucher un seul de tes cheveux… Je te le promets. »

Que répondre à ça…? Sans lui, je ne sais pas dans quel état je serais, je ne peux pas partir alors que c’est son anniversaire…

– « Alors est-ce que tu veux bien qu’on parte quelques jours hors de Montes Claros. Il faut que je me repose, que je puisse marcher dans la rue sans avoir peur de la croiser… Je vais craquer, sinon.
– Pas de problème, partons. Je demande une semaine de congé à mon patron, et je ne reprends le travail qu’une fois que tu es partie… Promis ! »

Comme je l’aime, ce Bé.

Je vois Assis rire de ma façon de regarder aux alentours. Je le trouve incroyablement cynique. Il me dit que je vais devoir lui rendre son couteau. Que de toutes les façons, je ne sais pas m’en servir… Son hilarité me fait horreur.

Je ne lui réponds pas…

– « Je vais te dire quelle est la meilleure arme contre Da Cruz, R. Quand tu la vois arriver, tu attrapes ma bite, et tu menaces de la couper… Elle s’arrêtera net ! »

Il rit en me parlant.

– « Juste une histoire de bite, et ça ira mieux. Je vais me la couper, et tout s’arrangera. Elle ne voudra plus de moi…! »

Je ne peux pas entendre ce tas de conneries… Soit il est odieux, soit il est complètement dépassé par ce qui arrive.

Je reste contrite, dans mes pensées… Je sens que je pète mon câble, que la pente de la folie est de plus en plus raide.

Nous passons sur un immense pont en lianes et en bois. Comme dans le film Indiana Jones… Liza et moi avons le vertige, et les gamins se font une joie de faire tanguer le pont quand nous sommes dessus. Un petit moment de rire dans cette dure journée.

J’ai mal au dos…

Nous allons nous baigner à la rivière. Je reste au bord.

Des mecs nous accompagnent. Ils sont hyper baraqués, genre trois mètres cube, et nous parlent de la terreur que fait régner Da Cruz sur le quartier. Même eux ne veulent pas se frotter à elle. Ils pensent qu’un jour elle va mourir d’une vengeance. Qu’elle ne peut pas faire la loi à ce point.

Et le petit Bé, rondouillard et édenté, est le seul à lui tenir tête.

En rentrant, la couturière me raconte que la mère d’Assis est passée à l’académie, pour me dire de partir au plus vite. Que je ne me rends pas compte de ce que je risque, que Da Cruz va vraiment me tuer si je reste ici…

Ce soir, j’ai une furieuse envie de me droguer, coûte que coûte… Nous n’arrivons pas à joindre nos dealers habituels.

Je propose à Bé de partir faire un tour pour trouver quelque chose. Liza reste à l’académie avec son mec. Nous partons en vadrouille, à deux sur son vélo. Nous errons dans les rues, mais il semble qu’il y ait pénurie. Nous téléphonons à tous les numéros possibles, sans succès. Nous faisons le tour des parcs.

Nous croisons Vandré, un ami d’Assis qui ne cesse de me dire à quel point ce dernier m’aime. Mouais…

Je lui demande s’il sait où trouver une quelconque drogue. Je suis prête à prendre n’importe quoi ! Mais il a arrêté il y a quelques mois, et n’a plus aucun plan à me donner.

J’ai peur de croiser Da Cruz. Bé me recommande de ne surtout pas tourner le dos à la rue, d’avoir toujours le dos contre un mur, pour qu’elle ne me surprenne pas par derrière. Je suis en stress constant.

Nous rions beaucoup, malgré tout. Il se fout de moi, de la façon dont j’ai manié le couteau, des petites entailles que je lui ai faites dans la cuisse.

– « J’ai plus peur d’un couteau par terre que dans ta main… ! R., la reine du couteau… »

Je ris de bon cœur, même si je sais que je n’aurais pas pu la planter. C’était au-dessus de mes forces.

– « Tu aurais dû la tuer, R. On ne sort pas un couteau dans les favelas sans le planter dans la chair de son ennemi !
– Je n’aurais pas pu supporter cette idée, Bé… Je ne veux tuer personne. Je ne m’en serais jamais remise…»

Nous ne trouvons toujours pas de drogue… Dépités, nous rentrons vers l’académie.

En chemin, nous croisons un mec qui assure pouvoir nous trouver ce qu’on cherche. Nous décidons d’attendre, et au bout d’une heure, nous parvenons à nos fins.

Nous rentrons à l’académie. Liza s’inquiétait. Nous sommes partis il y a plus de deux heures.

Nous nous réfugions dans le bureau, et je commence à faire fondre la coke… Je ne pense qu’à ça, fumer un caillou, puis un deuxième… Je voudrais même avoir du tchin pour être sûre de m’endormir.

Je demande à Bé s’il veut bien dormir avec moi. Il accepte… Nous nous endormons l’un à côté de l’autre. Je me sens en sécurité avec lui. Sinon, je suis terrorisée.

Lundi 24 août 1998

Liza doit partir aujourd’hui. Je ne me sens pas bien…

Elle fait son sac, et passe ses dernières heures avec les gamins. Pendant ce temps, j’écris un mot dans son journal de bord… Elle ne le verra qu’une fois partie… J’ai envie de pleurer. J’ai peur sans elle.

Je la sens toute triste, et angoissée de me laisser là, aussi. L’heure du départ approche. Nous l’accompagnons tous à la rodoviaria. Devant le car, elle embrasse Bé, et fond en larmes. Elle embrasse tout le monde, son petit ami qui fait tout pour cacher son chagrin. Les autres gamins se foutent de lui… Les jaloux.

Nous nous serrons fort dans les bras l’une de l’autre.

Le car démarre, elle est en larmes, et moi, je fais bonne figure.

A suivre…

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6 commentaires pour Mon Brésil #18

  1. Fabien dit :

    c’est con qu’il était pas bo, bé, non ? 😉

    • R. dit :

      Parfois je me dis qu’au contraire, c’est grâce à sa « non-beauté » qu’il a pu déployer ses autres talents… 🙂

  2. dita dit :

    liza est toujours dans ta vie?

  3. Marie dit :

    Est-ce qu’à ce moment là, tes yeux se dessillent par rapport à Assis ? Parce que dans le genre ambigu ( c’est le moins qu’on puisse dire…)! Je serais heureuse de ton analyse (très) postérieure, des années après ce qui s’est passé pour toi, par rapport à cet homme, à cette situation, à ce pays, ces favelas… Comment l’adulte que tu es devenue voit les choses. Tu étais très jeune, probablement très en recherche d’un « ailleurs »… je ne sais pas… As-tu par la suite eu des news de Bé qui me semble décidément être un type formidable. Cette histoire est toujours passionnante… Chapeau Miss R ! Y besos.

    • R. dit :

      A ce moment là, je suis complètement perdue…
      Et aujourd’hui, je ne sais toujours pas, surtout qu’il y a l’épilogue : 7 ans plus tard, je suis repartie là-bas. A suivre… 😉

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