Mon Brésil #22

Previously on ze story

Une nuit de décembre 2002, mon téléphone sonne. Il est trois heures du matin, et j’émerge difficilement. Au bout du fil, une voix lointaine, une langue familière. Je reprends mes esprits petit à petit, et comprends qu’on me parle en brésilien. Je pense à Liza, qui vit avec un capoeiriste de Montes Claros, en Allemagne. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose, et demande, inquiète, qui est au bout du fil.

– « Sergio !
– Sergio qui ??
– Sergio de Souza… de Montes Claros ! »

J’en perds ma voix… et la retrouve pour lui demander ce qui s’est passé de grave pour qu’il m’appelle après plus de quatre ans ?

– « Rien… Ca fait quatre ans qu’on veut t’appeler, mais on est des fainéants, et on a toujours repoussé. Assis nous a donné tes nouvelles coordonnées il y a quelques mois, et aujourd’hui, on s’est lancé ! »

Je suis bouleversée. Cet appel arrive après une succession de coups durs, et me baume le cœur. Je discute avec les différents frères de la famille, les cousins, avec les quelques bribes de portugais que je parviens à prononcer en cette heure tardive. Ils me disent qu’ils ne m’ont pas oubliée, que je reste spéciale à leurs yeux, et qu’ils espèrent que je vais venir les visiter bientôt. Après une dizaine de minutes, je leur demande un numéro de téléphone où les joindre, et raccroche, sans réussir à me rendormir. Mon cœur bat trop vite, et mes pensées se bousculent dans mon cerveau.

Le numéro qu’ils m’ont donné ne fonctionne pas… évidemment ! Je suis persuadée qu’ils ont oublié un chiffre, peu habitués aux appels internationaux.

Un peu plus d’un an plus tard, Liza, coutumière des voyages au Brésil depuis qu’elle partage sa vie avec Wilson, revient d’un séjour à Montes Claros, où elle les a rencontrés, au détour d’une ronde. Elle me donne leur adresse email. J’envoie un message, espérant que, cette fois, j’arriverai à les contacter… et ça marche !

Nous correspondons par mail plutôt sporadiquement, pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que Vinicius, celui avec lequel j’ai toujours eu plus d’intimité, récupère un téléphone portable. Nous arrivons à nous parler régulièrement, et mon envie de retourner là-bas grandit.

Je travaille maintenant, depuis quatre ans, et je me sens plus forte. Mes cauchemars continuent, presque toutes les nuits, mais ne puisent plus uniquement dans mon expérience brésilienne. Ils sont néanmoins toujours aussi angoissants, et me fatiguent beaucoup.

L’idée de retourner à Montes Claros germe dans mon esprit, et je propose à mon amie Vi. de m’y accompagner… peur, quand même, d’y aller seule.

Nous prenons date pour le mois d’octobre 2004 : passer quinze jours au Brésil, dont huit à Montes Claros, et sept à Salvador de Bahia, que j’ai très envie de découvrir. Mais un mois avant notre départ, j’apprends mon licenciement après un an de harcèlement moral, qui m’oblige à annuler mon voyage. J’appelle mes amis au Brésil, ils sont aussi déçus que moi. Je leur fais la promesse de venir les voir avant l’été 2005.

J’organise mon voyage pour le mois de février, mais cette fois, Vi. ne pourra pas m’accompagner. Alors tant qu’à être sans emploi, je décide de partir un mois, seule. Je suis partagée entre ma joie de les revoir, et la peur de croiser les acteurs de mon drame. Mais je sens, au fond de moi, que je dois y aller.

J’ai appris que Bé était en prison, et qu’il vient d’être libéré. Je souhaite le revoir avant qu’il n’y retourne.

Nous sommes le 31 janvier 2005, mon avion décolle dans cinq heures, et je sens une montée d’angoisse me submerger. Mon cœur s’accélère, je tremble, je suis au bord des larmes… Pourtant, je suis très heureuse de partir. Je me sens prête. Mais terriblement inquiète. Au point d’avoir besoin d’avaler un petit calmant avant de quitter ma maison, ce qui ne m’arrive jamais.

Dans l’avion, je suis assise à côté d’un jeune Brésilien de Recife, dans le nord. C’est l’occasion pour moi de reparler portugais, avant d’atterrir à Saõ Paulo, où je dois changer d’avion. Impossible de dormir, comme d’habitude, je passe les seize heures de voyage à ne pas savoir où mettre mes jambes. J’atterris finalement à Belo Horizonte, capitale du Minas Gerais. Il est 11h20, et il me semble qu’il y a un car qui part de la rodoviaria pour Montes Claros vers 12h15. Malheureusement, le prochain bus pour la rodoviaria ne quitte pas l’aéroport avant 12h30, et les taxis sont trop chers.

Je tente le tout pour le tout et aborde une jeune femme chargée, qui a l’air d’attendre que quelqu’un vienne la chercher. Elle a l’air d’appartenir à la bourgeoisie, ce qui la rend – bêtement – moins menaçante à mes yeux. Après explication de ma situation, et une fois son ami arrivé, ils acceptent de m’amener à la gare routière en voiture. J’insiste pour leur donner de l’argent, qu’ils refusent. Nous arrivons à la rodoviaria à 12h05, je descends de la voiture après les avoir remerciés et cours jusqu’au guichet. Le car part dans dix minutes. Et le prochain ne part que demain ! J’achète mon billet, et grimpe dans le bus, heureuse d’avoir parcouru plus de la moitié de mon long périple.

J’essaie de dormir comme je peux, mais les routes sont dans un état critique, et provoquent moults remous. A la moitié du trajet, une jeune femme s’assied à côté de moi. Elle est métisse, n’a plus de dent, et transpire la favela. Un fond de peur m’envahit, elle me rappelle Da Cruz. Je me raisonne, et engage la conversation avec elle. Elle n’a pas un sou, je lui offre donc mes gâteaux, et lui achète un petit sandwich à une escale. Elle va voir sa mère, et doit faire une escale à Montes Claros sans savoir à quelle heure part son deuxième bus, ni le prix du billet. Elle n’a que 20 reais en poche, et je pressens qu’elle n’aura pas assez d’argent pour arriver chez sa mère.

La pluie tombe fortement… Je ne connais pas le Brésil « tropical », et je ne pensais pas qu’il pouvait pleuvoir autant dans le Sertaõ. Je crains un peu pour mon séjour, ayant surtout apporté minijupes et débardeurs… La végétation est bien plus verte que ce à quoi je m’attendais, sous ce déluge. Mais je reconnais ce trajet, parcouru et re-parcouru sept ans auparavant.

Nous arrivons à Montes Claros vers 20h, j’appelle Vinicius pour l’avertir de mon arrivée, et attends qu’il vienne me chercher avec ses frères. J’ai du mal à réaliser que je vais les revoir dans quelques minutes. La dernière fois que je les ai vus, ils avaient entre 13 et 18 ans. Vinicius a maintenant 21 ans, je m’attends à voir un homme. Je suis épuisée par mon voyage, et j’attends, un peu anxieuse, seule dans cette gare routière familière. La jeune femme du car vient s’asseoir à côté de moi, et m’explique qu’elle n’a pas suffisamment d’argent pour aller voir sa mère, et qu’elle va devoir retourner chez elle. Il lui manque 10 reais pour s’acheter son billet retour. Je m’attendais bien à une situation de la sorte… Elle se met à pleurer, mais manque de crédibilité. J’ai 300 reais dans une poche secrète, qui doivent me servir pour une bonne partie de mon voyage, et 8 reais dans la poche de mon jean. Je décide de les lui donner, afin d’éviter les soucis. Elle me demande si je n’ai pas encore 2 reais, et je lui réponds que je ne les ai pas, et qu’elle devra les demander aux gens de la rodoviaria. Je lui demande de me prévenir quand elle aura acheté son billet, pour ne pas m’inquiéter, ce qu’elle ne fait pas. Je la vois partir sans m’avoir remerciée, et ça ne m’étonne pas plus que ça.

Au loin, je vois mes amis arriver. Mon cœur se serre d’un coup.

A suivre…

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14 commentaires pour Mon Brésil #22

  1. Alex dit :

    Je suis impatiente c’est vrai….mais j’ai hâte de lire la suite 🙂

  2. M'é dit :

    Rhaaa le suspense !!! Allez la suite !!!

  3. Je m’attendais à une illustration avec Terminator !
    Je m’accroche au siège. Ze suspens is back.

    • R. dit :

      Figure-toi que j’ai rarement autant galéré pour trouver l’image qui illustrerait ce billet. J’ai pensé à faire un truc avec « ze return », mais je n’ai pas trouvé le visuel qui me chatouillait. Même pas pensé à Terminator, la fille… Nulle ! 🙂
      Du coup j’ai mis une vraie photo de la vraie lune vue de mon vrai avion qui m’amenait vers mon vrai Brésil…

  4. Gawel dit :

    Bah, et la suite ? On est vendrediiiiiiiii 😀
    (bisous)

    • Gawel dit :

      meeeeeeerciiiiiiiii 🙂

      • R. dit :

        Sorry, c’est la faute à wordpress qu’est pas encore bien calé sur l’heure d’été… Et moi je roupillais, donc je n’ai pas pu publier « manuellement » le billet à mon heure officielle (10h30) ! 🙂

        • Gawel dit :

          J’avais zappé qu’il y avait une heure officielle, faut dire…
          T’as bien fait de roupiller (j’aurais bien fait de même. D’ailleurs si j’avais pu ne serait-ce que dormir jusqu’à l’heure de mon réveil ça m’aurait fait plaisir) !!

          • R. dit :

            Sales mômes… (qu’on aime) ! Moi je suis obligée de dormir ailleurs quand je veux passer une nuit ininterrompue. Sommeil trop léger ! Et encore, là je dormais chez ma voisine et amie (mur mitoyen à la chambre de mes nains), j’ai donc entendu le petit pleurer à 1h en hurlant sa maman, puis ce matin de 7h à 8h les deux joyeux qui se faisaient engueuler par leur père avant de foncer à l’école… mais j’ai pu me rendormir sans une once de culpabilité, vu que normalement, c’est moi qui suis sur le pont. 😉

            • Gawel dit :

              Tu arrives à ne pas culpabiliser quand il se réveille en t’appelant à une heure du mat’ ?
              Bravo ! Je suis envieuse 😉
              Moi j’ai aussi le sommeil plus léger que leur père, que j’ai mal habitué : pendant l’allaitement je faisais tout pour lui éviter de se réveiller la nuit, d’autant qu’il bossait la journée, et après je suis quand même celle qui se lève parce que j’ai le radar en alerte et la capacité de me lever en 2 secondes et de me rendormir aussi sec. Les rares fois où il se lève parce que je n’en peux plus, il met longtemps à y aller, ce qui m’agace (bah oui, j’aime pas entendre hurler un petit bout la nuit) et quand il se recouche il tourne après pendant 1h30 dans le lit !
              Et faute d’habitude il est moins efficace, ou en tout cas je le redoute donc je ne me rendors pas tant que le problème n’est pas résolu, enfin bon, autant que je me lève…

              Par contre aucune culpabilité quand il prend la relève le matin ^^

              • R. dit :

                Je parlais de culpabilité par rapport au pater, vu que quand je suis là, c’est toujours moi qui gère… 😉
                Par contre, à 1h, en entendant les sanglots de mon petit, j’ai bien failli retourner chez moi pour le serrer dans mes bras (ce qui aurait sonné le glas de ma douce nuit reposante), mais j’ai entendu la voix de mon homme expliquer que maman n’était pas là. Alors, une fois le silence revenu, je me suis attelée à me rendormir, ce qui malheureusement ne se fait pas en 30 secondes chez moi…
                Bon, à part ça, tu bosses un peu, oui ????
                😉

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