(Petite) mort

2004.

Ma timide tantine, ma préférée, vient de mourir de son cancer. Du foie. Qu’elle traine depuis 2 ans et demi, un exploit, apparemment.
Son fils, A., mon cousin le plus proche, a deux ans de plus que moi, et vient d’accompagner sa petite mère jusqu’à la porte, lui a tenu la main pendant les 30 dernières heures de sa vie. Il l’a vue s’éteindre.

En apprenant la nouvelle du décès, je lui envoie mes pensées, lui offre tout mon soutien, lui propose de le rejoindre ou de venir chez moi s’il le souhaite. Nous sommes un mercredi de février, l’incinération est prévue le lundi au Père Lachaise.

Le samedi, il m’appelle. Sa voix est confuse, embrouillée, il a l’air dans un piteux état. Me demande s’il peut passer me voir.
Il arrive quelques dizaines de minutes plus tard, il est gris. Il titube. Complètement ivre, il articule comme il peut un bonjour, et s’effondre sur moi. Je l’amène jusqu’à mon canapé de fortune, roule un joint pour affronter tout ça, installe sa tête sur mes genoux et lui caresse les tempes tout en soufflant des volutes de fumée grasse et onctueuse… Lui divague, rit et pleure en même temps, me demande de lui servir un whisky que je n’ai pas… Caresse mon épaule nue, me renifle, sanglote et rit de nouveau.

Je l’aime fort, mon cousin. Il a la tête dure des hommes du côté de mon père, mais une certaine douceur en plus. Il est charpentier, cultivé mais moins intello que les hommes de ma famille, et j’ai de merveilleux souvenirs d’enfance de vacances avec lui, à faire du fromage de chèvre, à ramasser le foin et à lire en cachette des San Antonio avec mon pied qui se glissait entre ses jambes alors qu’il virait au rouge pivoine. A 12 ans, je connaissais un peu les choses du sexe. Lui m’a avoué plus tard que je lui avais provoqué ses premières émotions…

Alors qu’il fait nuit noire et que ses yeux et ses mots se brouillent de plus en plus, je me demande quoi faire pour l’apaiser. Il n’est pas en état de parler… Alors je reviens à l’essentiel. Je le lève, le porte comme je peux, et l’étends sur mon lit. Il rit, et à ce moment, son regard pourrait me faire oublier que sa mère vient de mourir. Je m’allonge à ses côtés et embrasse sa joue en caressant son torse… Ses lèvres agrippent les miennes, il me donne le feu vert pour l’emporter. Alors je me mets sur lui, ôte son tee-shirt, embrasse son cou. Je sens qu’il se noie et je veux que ça soit en moi plutôt que dans la douleur.
Il me déshabille, brusquement, maladroitement. Sa tête me cogne quand il s’engouffre dans mes cheveux, je sens son sexe dur contre mon ventre, et ses yeux ne sont plus là. Ils sont d’un noir si profond, flous et voilés, ils ne regardent plus.
Il me prend.
Nous sommes nus, lui sur moi, lui en moi, torse sauvage, muscles saillants, peau burinée, mâchoires serrées, ses doigts enfermant ma nuque, il est brut. Pas brutal, mais brut. Il souffre et veut souffler.
Il va et vient et je sens son plaisir monter, je sens que ça n’est plus sa colère contre la vie qui le rend si ténébreux, qui le tend, mais les vagues puissantes qui annoncent son orgasme.
Et alors que je cale mes hanches sur les siennes, que j’intime l’ordre à mon bassin de cadencer et onduler pour que tout converge vers le plaisir de mon cousin, je le sens se crisper une dernière fois et soupirer dans un ultime râle pour finalement tout relâcher.
Il s’échoue sur le matelas, me sourit. Je lui rends son sourire, car même si je n’ai pas joui, cette intense parenthèse m’a bouleversée.

Je l’embrasse et lui chuchote de dormir. Puis je sors du lit pour aller fumer un nouveau joint.

Le lendemain, il se réveille un peu honteux, je le rassure, il me remercie et me dit qu’il doit partir pour régler les derniers détails de l’incinération.
Qui a lieu le jour suivant. Dans les larmes et quelques rires chaleureux, comme souvent. Malgré les mille embrouilles familiales…

Quelques mois après, A. m’a avoué que je lui avais offert ce dont il avait le plus besoin. Lâcher la tension qui l’habitait depuis plusieurs jours, s’abandonner, palpiter. Ca m’a émue.

8 ans plus tard.
Son père vient de mourir.
Mais bon…

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21 commentaires pour (Petite) mort

  1. Tomas dit :

    mais bon…

    mais pffff quel texte de nouveau…

  2. usclade dit :

    Bon, bon… à quoi bon? ou c’est serait si bon? 🙂
    Comme j’aime ton rapport au sexe, comme je m’y reconnais….

  3. zoumpapa dit :

    T’es un sacré morceau toi. Définitivement.

  4. Marie dit :

    Tu es magnifique.

  5. R. dit :

    J’essaye, j’essaye… mais c’est pas tous les jours facile ! 🙂

  6. oui oui dit :

    bien, vraiment.

  7. dita dit :

    texte très émouvant… j’aime beaucoup ta façon de voir le sexe comme un don , un partage et tant d’autres choses comme permettre à l’autre de quitter son corps terrestre pendant un moment (quand il est si lourd)…

  8. Fabien dit :

    tout comme dita, c’est super de voir le sexe si naturellement, comme un don, un partage, etc comme elle a dit..
    Peut-être qu’un jour le monde sera comme ça au lieu de notre civilisation judéo chrétienne pas très cool de ce point de vue…. J’espère que c’est notre état au « naturel » 😉

  9. Sir John dit :

    Chère R., vous êtes donc, pour ceux qui ont eu la chance de connaitre cela, l’incarnation de LA cousine rêvée par tous les cousins (si, si…)! On ne vantera jamais assez le rôle de cette cousine-là dans l’éveil serein de la sexualité masculine! (et réciproquement?). Quel naturel! Très émouvant. En phase avec le commentaire de Dita.
    S.J.

  10. dita dit :

    j’y repensais cette nuit à ton texte et aux 1001 sensations qu’il nous provoque. et puis aussi confirmer que peu importe les exploits sexuels, l’expérience plus ou moins grande , peu importe les courbes de corps plus ou moins harmonieuses , tu touches là le moment de générosité pure . Et puis la mort n’est pas un tabou et c’est un peu pénible de la vivre comme ça en occident.
    il a réussi à passer au dessus de la morale qui dit que bon cousin – cousine , ça se fait pas trop ! et fuck les embrouilles familiales..

    comme Sir John, j’avais un cousin qui m’a permis de fantasmer jeune fille pendant des étés entiers. Les étés chez la grand mère sont primordiaux pour l’éveil à la sexualité!! :)))

  11. Khoreia dit :

    Le bon geste au bon moment … quel beau texte ! Et la chute je l’adore.

  12. Gawel dit :

    Désolée pour ton oncle…
    J’aurais le même rapport au don de soi que toi, si je n’avais pas tant d’attache !
    Et heureusement pour certain cousin, il n’a pas eu besoin de connaître un drame pareil pour bénéficier de telles attentions de ma part 🙂
    vivent les vacances en famille !

  13. Vincent Pavor-Tennyson dit :

    « … pour que tout converge vers le plaisir de mon cousin », ça me plait assez…
    Pour le reste (je me répète), revoir « La Gueule ouverte » de Pialat avec Philipppe Léotard.
    C’est une belle mission de rendre les hommes moins amers…
    C’est ton côté missionnaire.

  14. Patrick l'Étoile dit :

    Hors normes , mais ça, nous le savions déjà.

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