Mon Brésil #24

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J’entre dans l’académie. Elle a beaucoup changée. Les buissons et plantes ont joliment poussés, le jardin a l’air bien entretenu. La porte menant à la maison dans laquelle j’habitais a été déplacée, et est maintenant fermée à clé. Un bâtiment de deux étages a été construit au fond du petit terrain de football, comportant deux douches, un atelier, et plusieurs salles où sont entreposés berimbaus, atabaques, calebasses et autres instruments de musique construits par les professeurs.

Assis est de dos, dans l’atelier, en train de couper du bois, une casquette vissée sur la tête. Il se retourne, et me sourit timidement. Je lui souris à mon tour, et nous nous embrassons… sur la joue. J’affiche l’air de celle qui ne se soucie plus trop de lui, et qui l’estime débiteur. Nous nous asseyons sur le rebord d’un muret, et nous observons. Je souris en le voyant moins beau que dans mon souvenir…

Nous discutons un peu, mais une distance subsiste entre nous. Au bout de quelques minutes, il doit partir, et me dit qu’il passera récupérer les clés de l’académie le soir même chez les jumeaux.

Je me demande comment j’ai pu aimer cet homme si fort. Et suis heureuse de constater qu’il ne me fait plus aucun effet.

J’appelle Liza, qui est elle aussi à Montes Claros, pour cinq mois. Elle habite chez la mère de son fiancé, à l’autre bout de la ville. Nous décidons de nous retrouver dans le centre vers 17 heures. Je propose à Vinicius de m’y accompagner, nous prenons le bus n°11 tous les deux, en face de chez lui, qui nous amène directement à notre lieu de rendez-vous. Mes retrouvailles avec Liza sont sympathiques, quoique un peu étranges. Je mets ce sentiment sur le compte du bouleversement intime provoqué par mon retour à Montes Claros. Nous passons deux heures avec elle, et, en la quittant, j’ai envie de pleurer et de parler à ma mère. Je sens que je suis encore fatiguée, et connais ma vulnérabilité psychique dans ces moments-là.

Le soir, nous sommes devant la maison, Sergio, Vinicius, Aurelio, Ivo, Pancinho et moi. Assis arrive à bicyclette, en compagnie de Toucano, un paoliste à Montes Claros depuis quelques mois, inscrit à l’académie. Les jeunes n’arrêtent pas de faire des blagues sur Assis, qui aurait soi-disant le désir de me reconquérir… Il rit sans démentir. Je dis devant tout le monde qu’avant d’espérer quoi que ce soit de ma part, Assis devra me donner des explications, voire me demander pardon. Mes amis adorent me voir balancer ça à la volée, et se moquent gentiment d’Assis. Ils l’aiment beaucoup, mais savent que je ne dis pas ça pour rien, que j’ai mes raisons. Et ils aiment par-dessus tout les joutes verbales, d’autant plus quand ils entendent mon portugais approximatif appris chez les caille-ras. Je conclus en disant à Assis qu’il n’a qu’à passer me voir le lendemain matin, à la maison, et que nous discuterons à ce moment-là. Puis, vers 23 heures, je pars me coucher.

Deuxième réveil brésilien. Je commence à plus discuter avec Sandra, la mère, qui semble heureuse d’accueillir une femme chez elle. Elle habite avec son mari, ses quatre fils, et Chico, un oncle discret qui a l’air un peu fou. Deux autres maisons partagent la cour de la propriété. Une, mitoyenne à la notre, est habitée par la grand-mère de mes amis. Complètement sourde et sénile, elle passe ses journées à balayer les feuilles de la cour en chantant d’une voix éraillée d’étranges mélodies dissonantes. La nuit, elle insulte les fantômes en hurlant. L’autre maison est habitée par le frère de Dito, Geraldo, et quelques uns de ses fils : Gilberto, Morillo, Maurilo et Mauricio. Leur mère, Fatima, a quitté la maison familiale, il y a plusieurs mois, avec son unique fille, Marinèse, qui doit accoucher d’ici peu d’un enfant « sans père ». Deux autres fils, Rogerio et Fabricio, que j’ai connu quand ils avaient une quinzaine d’années, habitent maintenant avec leurs femmes respectives, toutes les deux enceintes. Nous ne sommes que trois femmes dans la maison, pour onze hommes. Dans la cour, il y a un carré de maïs, quelques arbres fruitiers et surtout, le puit. Pas d’eau courante ici. Mais il parait que l’eau est plus pure que celle qui s’écoule dans les canalisations des maisons équipées. Cette eau sert aussi bien à la douche – au seau -, qu’à la chasse d’eau, la lessive, la vaisselle, et la cuisine.

Après une douche froide, armée de deux bassines, et le constat heureux du retour du soleil, je propose aux jumeaux de m’accompagner dans le centre… je souhaite aller sur Internet et appeler ma mère. Même si je ne suis plus triste comme hier, je souhaite la rassurer en lui disant que je suis bien arrivée, et surtout très bien reçue. Nous prenons leurs deux vélos pour aller au bureau d’une amies dont le patron est absent, et je monte sur la barre de celui de Vinicius, lui laissant le soin de pédaler. Je suis entre ses bras, le vent dans les cheveux, et cette situation me rappelle tous les bons souvenirs de mon précédent séjour… Je me sens bien.

Après que j’ai envoyé quelques mails, nous allons dans le centre et je réussis à joindre ma mère… à peine quelques secondes, avec une transmission épouvantable. Juste assez pour lui dire que je suis bien arrivée et qu’elle en saura plus en allant lire ses mails.

Nous rentrons finalement à vélo, en plein cagnard, pour déjeuner à la maison. Vinicius et Aurelio me rappellent que j’avais donné rendez-vous à Assis en fin de matinée, chez eux. Je ris, sûre qu’il n’a pas honoré ce rendez-vous. Mais Sandra nous informe qu’il est passé. Tant pis pour lui, il repassera…

Ca ne rate pas, il frappe à la porte vers 14 heures, pendant que nous faisons réchauffer les plats du déjeuner. Au Brésil, en tous les cas dans les favelas, le repas n’est pas un moment de regroupement familial. Chacun mange quand il veut, ce qu’il veut, où il veut. La plupart du temps, c’est devant la télévision. J’invite Assis à entrer pendant que je finis de préparer les plats, et lui offre une assiette, qu’il met du temps à accepter. Sa timidité m’attendrit, et m’agace… j’ai déjà connu.

Après avoir mangé, je le regarde en riant, l’invitant à me donner les explications qu’il me doit. Ses yeux pétillent, il sourit comme un enfant… mais reste muet. Je lui propose de nous isoler, et nous nous installons dans le canapé défoncé, entreposé dans un recoin de l’enclos qui entoure la maison. Il fait très chaud, je suis en minijupe et haut de maillot de bain. Nous sommes moites, et l’émotion grandit. Je décide de le laisser parler, pour une fois, de ne pas lui tendre de perche.

A suivre…

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9 commentaires pour Mon Brésil #24

  1. zoumpapa dit :

    « Les buissons et plantes ont joliment poussés, le jardin a l’air bien entretenu »
    *click op de foto*

    (on va mettre ça sur le compte du jetlag)

    • R. dit :

      C’est pour la blaaaaague. La photo c’est celle de la maison, mais ça me faisait rire de la mettre en parallèle avec la description de l’académie…
      Comment ça j’ai un humour moisi ? 😀

  2. usclade dit :

    Zut je voulais commenter enfin sur cette saga, mais j’interviens juste au moment où ça devient chaud.. et voilà, on va encore penser qu’il n’y a que ça qui m’intéresse…

  3. Gawel dit :

    Tu vas pas craquer, hein, quand même ?
    Si ?
    Non.
    Si ?
    Rhoôôôô…

  4. Toujours aussi palpitant, ce récit 🙂
    Vivement la suite !

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