Mon Brésil #26

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Je suis dans une sorte de cité HLM, avec Assis et Neguinho. Nous rigolons tous les trois, mais je ne suis pas avec Assis. Je vois Da Cruz surgir au loin. Elle ne lui ressemble pas, mais je sais que c’est elle. Elle a son regard haineux. Je prends peur, et je vois que mes deux amis aussi… je comprends qu’ils ne se sentent pas capable de me défendre. Nous partons en courant, Assis d’un côté, Neguinho et moi d’un autre. Je cours le plus vite possible, je saute des rambardes, la terreur au ventre, mais Da Cruz me talonne. J’ai tellement couru que je me retrouve en pleine campagne. Da Cruz gagne du terrain, et je peux distinguer une paire de ciseaux dans sa main droite. Ma peur redouble, mais je sais que je ne lui échapperai pas. Je m’arrête, lui fait face, et lui dit que je ne suis pas avec Assis. Elle me saute dessus, et alors que je m’attends à me prendre un coup de ciseaux dans le ventre, elle attrape mes cheveux et me les coupe rageusement.

Je me réveille en sursautant. Il fait nuit noire, les chiens aboient aux alentours, et tout le monde dort… sauf moi, avec mon cœur qui bat trop vite, une boule dans le ventre.

Je finis par me rendormir.

A mon réveil, je me sens encore perturbée par mon cauchemar… Ca fait sept ans que j’en fais quasiment toutes les nuits, mais ça faisait très longtemps que je n’avais pas rêvé d’Assis et de Da Cruz.

Je raconte ma nuit à Sandra et ses fils. Sur la table m’attendent trois paõ de queijaõ et du lait bouillant. Je raconte à Vinicius ma discussion avec Assis, qu’il a cherché à me faire peur, et que j’ai fait du coup un cauchemar assez violent. Je lui en veux. Vinicius me rassure : Da Cruz ne fera rien contre moi. Et si c’est le cas, les frères me défendront, et me vengeront. Ce petit gars m’émeut. Sa bienveillance à mon égard n’a jamais fait défaut, et ça continue sept ans plus tard. Il m’explique qu’ici, tout le monde aimerait me voir avec Assis, amoureuse et heureuse. Mais qu’il comprend mes réticences, et que je ne dois agir qu’en fonction de ce que je pense bon pour moi. Sergio, lui, cherche plus à me convaincre que je dois me remettre avec Assis, que c’est notre destin à tous les deux. Il me taquine, et malgré mes convictions affichées, n’a pas l’air de me croire quand je lui affirme qu’il ne se passera rien, rien de rien, avec Assis.

Je vais faire quelques courses de légumes, qui manquent un peu dans le frigo vide de la maison. La chaleur est telle que j’ai une folle envie de manger de la verdure, fraîche. Je demande à Aurelio s’il accepte de m’accompagner. J’ai peur d’y aller toute seule. Il se paie ma tête, et m’accompagne. Le premier maraîcher est à une centaine de mètres, et je fais le plein de tomates, concombres, pommes de terre, oranges, maniocs, chayottes… Mais j’ai une furieuse envie d’ananas. Il n’y en a pas. Nous devons donc pousser jusqu’à la place suivante… le début du quartier Major Prates, fief de Da Cruz. Je suis un peu réticente, mais Aurelio insiste, m’assurant qu’il ne se passera rien et que de toutes les façons il me défendra. Nous parcourons encore une centaine de mètres, et achetons deux gros ananas juteux, que nous rapportons, avec tout le reste, à la maison.

Sandra est déjà affairée au repas de midi. Je lui propose de faire une salade. Tomates, concombre, beaucoup de vinaigre, très peu d’huile, ici destinée à la cuisson, du sel, et surtout… du cumin. Beaucoup de cumin.

Le soir venu, je vais fumer une cigarette sur le porche de la maison. A quelques centimètres de la porte, je reste aux aguets, prête à rentrer si la silhouette de Da Cruz se profile à l’horizon. Inquiétude revenue, légèreté envolée. En étant là, je peux aussi éventuellement voir Assis passer et profiter d’un petit moment avec lui. Mes convictions se craquellent sournoisement. La rue est déserte, seuls quelques chiens mal en point traînent dans les parages. Ma cigarette fumée, je décide d’aller me coucher dans mon petit lit au sommier complètement défoncé.

Samedi matin. Pas de grasse matinée. Ici, on se lève relativement tôt, quitte à faire une sieste.

Après avoir petit-déjeuné, je souhaite aller rendre visite à Bé. J’ai rendez-vous avec Assis vers 16h, ça me laisse largement le temps. Je propose à Vinicius et Elton, le grand frère, de m’accompagner. Je sais bien qu’ils ne le font que pour me rassurer, qu’ils ne sont pas amis avec Bé. Pas ennemi non plus. C’est juste qu’ils n’ont pas vraiment pris le même chemin : Bé est un bandit, et eux sont des anges…

Nous arrivons devant la bicoque de Bé : au fond d’un long couloir boueux, qu’on essaye de traverser sans trop se salir, deux pièces en briques et tôles. Devant la porte, dix mètres carrés de sol terreux rouge et humide des dernières pluies, un arbre, et des fils barbelés en guise d’étendoir pour le linge… troué en conséquence. Quelques jouets cassés jonchent le sol, au milieu d’un tas de canettes de bière, dont certaines ont visiblement servies à fumer du crack. Dans la première pièce, aussi sale que la seconde, un lit et une armoire brinquebalants, une cuisinière mal entretenue sur laquelle reposent quelques casseroles de riz et de haricots rouges, et une poupée à la tête arrachée. La deuxième pièce contient un lit deux places, un poste de musique criard et grésillant, et une demie armoire.

Bé est avec sa femme, Vilede, et son fils de trois ans, Marco-Paulo. Sa fille de sept ans, Mina, est chez sa grand-mère. En arrivant, je serre Bé dans mes bras, et lui demande de me présenter à sa femme. Elle a les cheveux crépus, en pétard. Sa peau est café au lait, ses yeux, d’un noir profond. Elle n’a plus toute ses dents, et celles qui lui restent sont en mauvais état. Son ventre est strié de vergetures blanchâtres, et quelques cicatrices parsèment son corps brun. Bé me dit qu’elle est très timide, pourtant, elle me fait penser à Da Cruz.

Nous sommes très heureux de nous retrouver, et il est particulièrement câlin avec moi. J’ai peur qu’elle soit jalouse et qu’elle soit du genre à dégainer avant de discuter. Je raconte, toujours avec mon portugais approximatif, les misères que m’a fait vivre Da Cruz, et comment Bé a été exemplaire avec moi. Lui se moque allégrement de moi, et nous passons un moment très chaleureux. Je prends quelques photos et leur montre sur l’écran de mon appareil numérique. Ils n’en reviennent pas, et me demande d’en prendre encore et encore et encore…

Bé me raconte sa vie, qui n’a pas vraiment changé depuis mon dernier séjour. Il passe ses journées à fumer du crack avec ses copains, ou sa femme, quand il la laisse en profiter. Il la fait fumer quand elle est enceinte, et parfois, il lui impose de le regarder fumer sans elle. La cohérence n’est pas la qualité première de Bé… Il sort d’une année de prison, pour cambriolage, et a l’air prêt à y retourner… en tous les cas, il ne fait rien pour l’éviter. Il deale, vole des bicyclettes, des téléphones portables, organise des « assauts » pour voler la drogue des trafiquants… Il est parfois prêt à vendre tout ce qu’il a, et même ce qu’il n’a pas, pour s’acheter sa came. Il a failli vendre la maison qu’il habite, maigre héritage de la mère de Vilede, pour une poignée de reais. Je lui tire les oreilles, lui disant qu’il a 29 ans, deux enfants, une femme, que ça fait plus de dix ans qu’il se drogue, et qu’il serait peut-être temps d’évoluer un peu. Étrangement, il n’a pas du tout la morphologie d’un toxicomane. Plutôt rondouillet, il a bonne mine et bon moral. Il me raconte qu’à chaque fois qu’il arrête, il grossit et sa mère le lui reproche. Il admet cependant qu’il est plus accro qu’à l’époque où nous nous droguions ensemble.

Vinicius et Elton s’en vont, et Vilede va chez la voisine, nous laissant, Bé et moi, seuls avec son fils :

– « Tu es là pour combien de mois, R. ?
– Je ne reste que trois semaines, Bé…
– Quoi ! A peine arrivée et tu t’enfuies déjà en courant ! Tu parles d’une amie… Sept ans d’absence et tu ne restes même pas un mois ?
– Au lieu de me parler de mon départ, Bé, tu pourrais savourer mon arrivée ! Et puis tu n’as jamais répondu à toutes mes lettres, alors tu es quand même gonflé… »

Je rigole beaucoup avec lui… Il prétend m’avoir écrit quatre lettres, je ne le crois pas, mais fait mine d’être triste que ces lettres se soient perdues. Je lui demande s’il est amoureux de la mère de ses enfants :

– « Moi ? Amoureux ? Pas du tout… C’est la mère de mes enfants, je la respecte comme telle, mais je la trompe à tout va !
– Tu as une maîtresse ?
– Une ? Non, plein… mais elle le sait, et ça ne la dérange pas.
– Pourquoi ? Elle non plus n’est pas amoureuse de toi ?
– Si ! Justement… Elle m’a même dit que si je faisais un bébé à une autre, elle accepterait de l’élever !
– Pourquoi ? Bé, rassure moi… tu mets des capotes, quand tu la trompes ???
– Parfois… quand la fille en a une… mais c’est pas le plus souvent ! »

Je lui donne mon point de vue, radical. C’est moche. Scandaleux.

– « Et qu’est-ce que tu ferais si Vilede revenait avec une maladie, et te la refilais ?
– Ah mais Vilede, si elle me trompe, même sans maladie, je la tue… »

Je reste pantoise. J’essaye de lui démontrer son incohérence, en vain. Pendant tout mon séjour, j’essaierai de le convaincre de calmer le jeu sur le crack et d’être plus intelligent avec sa femme… sans avoir beaucoup de poids.

Son fils est son portrait craché… Rondouillard, une bouille malicieuse, la peau assez brune. Bé me raconte ses exploits :

– « Quand je fume du crack, il m’apporte la canette… il sait déjà ce que c’est ! Et tu sais, l’autre jour, il a dit à sa maîtresse d’aller se faire enculer ! »

Il est hilare, je suis atterrée… Bé me montre une cicatrice sur l’épaule de Vilede, revenue de chez la voisine :

– « Celle là, c’est moi, un jour où elle m’a énervé alors que je fumais du crack… et celle là, c’est Da Cruz qui lui a faite !
– Pourquoi ?
– Elle avait envie de bagarre… ça a fini comme ça. »

Je questionne Vilede sur ses relations avec Da Cruz. Etrangement, elle me dit qu’elle ne lui en veut pas, qu’elles ne sont pas amies, mais qu’il leur arrive de discuter, voire de fumer ensemble…

Je ne comprends pas comment Bé, qui m’a défendue bec et ongles, qui a été d’une tendresse extraordinaire avec moi, plein de respect, qui a dormi avec moi sans rien tenter malgré le désir qu’il avait pour moi, qui a été courageux et le seul à parler intelligemment à Da Cruz, la mettant devant l’incohérence de son comportement… comment ce Bé peut être devenu l’homme que je vois aujourd’hui. Mais ma reconnaissance et ma tendresse pour lui sont éternelles : il m’a sauvé la vie, et je ne pourrais jamais l’oublier. Cet acte a scellé à jamais mon lien avec cet homme, et, même si je désapprouve publiquement, devant lui, son comportement, je lui pardonnerai tout.

Bé me demande si je veux aller fumer du crack avec lui… Je rigole, lui expliquant que je ne pratique plus du tout ce type d’activité :

– « Ca fait plus de quatre ans que j’ai tout arrêté, tu sais. Aujourd’hui, je travaille, j’ai mûri, j’ai meilleure mine, et ça ne m’intéresse plus du tout… Tu devrais faire comme moi, regarde comme je suis plus jolie qu’avant !
– Moi, je t’ai toujours trouvé jolie, R… mais je te préférais avec les cheveux longs ! Je n’aime pas les filles aux cheveux courts… Quand Vilede s’est coupé les cheveux, je l’ai insultée. »

Mes cheveux ne sont pas courts… ils ne sont juste plus aussi longs qu’avant. Je découvre un Bé intransigeant.

Nous continuons à discuter… Il est tellement « bon vivant » qu’il me hurle dans les oreilles et n’arrête pas de rigoler. Je lui suggère de passer me voir de temps en temps chez les jumeaux :

– « Oh non… je n’aime pas trop passer chez eux. C’est pas que je ne les aime pas, mais si je suis drogué, je n’ose pas, c’est une famille respectable ! »

Quand je lui réponds qu’il peut venir sans être drogué, il part dans un fou rire, et me promet sans aucune crédibilité qu’il passera un de ces quatre. Je lui demande s’il accepte de me raccompagner chez moi. Il se moque de moi, exactement comme sept ans auparavant, mais m’escorte jusqu’à bon port.

J’arrive à la maison vers 14h30 et ils ont tous déjà déjeuné. Je m’excuse, et ça les étonne. Je dois me mettre dans le crâne une bonne fois pour toute que la politesse n’est pas bousculée si on ne mange pas avec les autres membres de la famille…

Sandra me propose de me préparer mon assiette, je refuse. Je m’occupe de mon repas, ma petite salade au cumin d’abord, qu’ils appellent la « salade R. », puis du riz, des pommes de terres, du manioc, des haricots rouges, un œuf… le tout ensemble. Les frères ne comprennent pas pourquoi je ne prends pas aussi des pâtes ! Je tente de leur expliquer qu’on ne verra jamais un Français manger du riz et des pâtes dans la même assiette, que ce sont deux ingrédients qu’on ne marie pas… ils ne comprennent pas pourquoi.

Il est déjà plus de 16h30, et Assis n’est toujours pas arrivé… Je sens qu’il va me faire faux bond, ce qui m’énerve sans m’étonner… et fini par m’amuser ! Il n’a donc pas changé d’un iota.

A suivre…

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Un commentaire pour Mon Brésil #26

  1. Alex dit :

    Ce gosse a vraiment une bonne bouille et des yeux qui en disent long….

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