Mon Brésil #27

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Je m’installe devant la maison, sur un petit banc… toujours à quelques centimètres de la porte d’entrée, pour pouvoir me replier en cas de danger. Le soleil tape, je bouquine, mais je n’arrête pas de regarder aux alentours. Autant pour repérer Da Cruz que pour voir Assis ne pas arriver. Les gamins de la rue viennent me parler et m’assaillent de questions :

– « Bonjour, t’es qui ? Et tu habites où ? Tu viens d’où ? Tu sais parler brésilien ? Et tu parles quoi d’autre ? Tu peux parler français pour voir ? Pourquoi on n’a rien compris ? Tu as un amoureux ? Et comment tu t’appelles ? Et nous, tu sais comment on s’appelle ? Tu penses qu’on a quel âge ? Et tu restes combien de temps ? Et ta mère, elle parle quelle langue ? Et tu parles français avec elle ?… »

Une dizaine d’enfants entre 2 et 13 ans m’entourent et veulent vraisemblablement devenir mes meilleurs amis.

Vinicius et Aurelio sortent me rejoindre et font mine de chasser les petits :

– « Enlevez vos mains de notre chérie, petits vagabonds ! »

Tous les gamins se mettent à rire, connaissant le caractère clownesque des jumeaux. Je sors mon appareil photo, et tout le monde se met à poser. Les petits, les frères, et tous les capoeiristes du voisinage, chacun tentant de se montrer plus musclé que ses camarades.

La nuit commence à tomber, je vais aider Sandra à faire le repas. Nous restons encore un peu devant la maison avec les jeunes, en attendant que ça cuise, puis chacun rentre se sustenter dans sa famille.

Nous regardons la télévision : une émission de variété dont je ne comprends pas l’intérêt, puis une novela, une série télévisée à l’eau de rose et au suspens téléphoné, typiquement brésilienne, et sans cesse entrecoupée de pages de pub.

Je m’allume une cigarette devant la maison, assise sur le banc. Je vois Pancinho et Toucano arriver. Ils viennent d’une ronde de capoeira à l’autre bout de la ville. Je leur demande s’ils ont vu Assis. Il devait venir, mais n’y était pas. Ils ne savent pas où il se trouve. Les jumeaux nous rejoignent, je fume une deuxième cigarette qui m’encombre les poumons tellement l’air est humide. J’ai envie de fumer un joint…

Puis je rentre me coucher, agacée par Assis.

Après avoir lu pendant une heure, au son des chiens aboyant et à la lumière d’une bougie, je m’endors.

Je suis dans une des rues qui mènent à Major Prates, le quartier de Da Cruz, avec Assis. Vinicius n’est pas loin de nous. Nous nous baladons. Da Cruz apparaît au détour d’une ruelle. Je prends peur. Assis disparaît en quelques secondes. Da Cruz sort un revolver et me tire dessus. Vinicius tente de faire barrage de son corps. Nous nous retrouvons à l’arrière d’une voiture et j’ai du sang sur les mains. Je comprends que Vinicius a été touché en essayant de me protéger. Je cherche sa blessure et m’aperçoit que la balle est entrée en plein cœur. Il commence à perdre connaissance. Je sens ma poitrine m’écraser, mon cerveau bouillir. Je hurle en pleurant, supplie Vinicius de ne pas mourir, de tenir bon…

Je me réveille en sursaut, au bord des larmes. La nuit est noire, et je n’arrive pas à voir si Vinicius est dans son lit. Je me lève, secouée par mon rêve, tremblante. Il est en train de dormir. Je passe la main sur son cœur, comme pour vérifier que mon rêve n’était pas réalité. J’ai une furieuse envie de me glisser dans son lit, et de me rendormir blottie contre la chaleur de son dos. Mais je n’ose pas. C’est un homme, maintenant. Je retourne me coucher, le cœur battant. Au bout d’un long moment, je me rendors, préoccupée.

Je me réveille les larmes aux yeux. Les jumeaux dorment encore. Les autres frères sont à l’extérieur. Sandra est déjà à l’ouvrage, elle fait sa lessive dans la cour. Je m’assois, seule, dans la cuisine. Je n’arrive pas à m’extirper de mon cauchemar. J’ai soudain pris conscience que je faisais courir des risques à ceux que j’aime… Cette femme est folle, et pourrait effectivement tirer une balle dans le cœur de mon Vinicius.
Il se lève, justement, et entre tout sourire dans la cuisine. Je sens les larmes m’envahir, et fais mon possible pour les ravaler. Sandra entre aussi dans la cuisine. Elle me demande pourquoi je ne mange pas les paõ de queijaõ qu’elle a acheté pour moi, et pourquoi je ne me sers pas une tasse de lait chaud. Je leur raconte mon cauchemar, manquant encore une fois de m’effondrer en sanglot. Vinicius rigole, et me prends dans ses bras, tandis que Sandra me dit que je me préoccupe trop…

Assis m’a fait peur, je suis fatiguée, et mes hormones me plombent… autant de raisons à ma vulnérabilité du jour. Mes démons me chahutent de les réveiller en revenant à Montes Claros.

Je dois me laver les cheveux, et Sergio me propose d’aller à l’académie. Il y a une douche, archaïque, certes, mais une douche quand même, où l’eau est tiède. Je parcours les quelques dizaines de mètres qui me séparent de la porte de l’académie, passant devant les gamins venus me parler la veille. Ils me sautent presque dessus, et me posent toujours les mêmes questions. J’arrive finalement à passer, et ouvre le cadenas de l’académie, que je referme aussitôt derrière moi. J’imagine Da Cruz pénétrant dans l’académie, fracassant la porte de la douche, qui ne ferme pas, et poignardant mon corps nu et dégoulinant… Je me vois hurlant de peur, puis de douleur, puis d’agonie, le sang se répandant sur le carrelage blanc de la douche… bref, je décide de fermer la porte à clé.

Je rentre à la maison, et passe un coup de fil à Liza, comme nous l’avions convenu. Elle me propose de passer nous voir. Rendez-vous pris pour le début d’après midi.

Je m’assois encore devant la maison, sur le banc, avec mon gros bouquin. Les gamins de la rue me foncent dessus, et recommencent leurs sempiternelles questions. Je parle quelques minutes avec eux, et, désireuse d’avancer dans ma lecture, les prie de me laisser un peu tranquille.

– « C’est quoi que tu lis ? C’est la bible, ou le dictionnaire ? »

Amusée par la question, je leur réponds qu’il s’agit d’un roman. Leurs yeux s’écarquillent d’étonnement :

– «  Un roman ??? Mais pourquoi ?
– Parce que j’aime les histoires…
– Oui, mais pourquoi est-ce qu’il est si gros ?
– Parce que j’aime bien les histoires longues…
– Aahh… Et comment tu t’appelles ? Et moi, tu sais comment je m’appelle ? Et tu veux bien parler un peu en français pour voir ? Oh, on n’a rien compris, tu recommences s’il te plait ?… »

Et c’est reparti… Je tente de reprendre le fil de ma lecture, sous le soleil.

Vers 15h, Wilson dépose Liza en face de chez nous. Les frères sont ravis de la voir. Son portugais est meilleur que le mien, ils discutent de choses et d’autres, notamment en rapport avec la capoeira, les rivalités de groupes, de maîtres, les fâcheries et autres complications.

Je suis en peu en retrait, toujours très perturbée par mon cauchemar… Elle me demande si ça va, je lui raconte ma nuit, mes accès de terreur, mes angoisses. En disant ça, les larmes me montent aux yeux : je n’ai qu’une envie, fuir ce lieu où je ne peux pas me déplacer seule, où je mets ma vie et celle des autres en danger. Liza tente de me rassurer. Je quitte la pièce pour essuyer mes larmes avant que les frères ne les voient. J’ai peur.

Liza a apporté une cassette vidéo d’un baptême de capoeira en Allemagne et nous propose de la regarder. Tous les brésiliens sont enthousiastes… en plus d’être friand de capoeira, ils sont désireux de voir les différences avec les pays d’Europe, notamment les écarts de niveaux.

Regarder cette cassette de capoeira avec tout le monde, rire des réactions des capoeiristes présents, cet après-midi me détend, et me fait oublier mon cauchemar et mon agacement provoqué par le lapin que m’a posé Assis la veille.

Avec Liza, nous retrouvons petit à petit notre complicité… et nos fous rires.

Vers 20h, nous entendons la voiture de Wilson arriver. Liza s’en va.

Je reste devant la maison avec les frères, Pancinho, Ivo, Toucano… Assis pointe le bout de son nez. Je lui rappelle notre rendez-vous de la veille, et lui dit que je n’apprécie pas :

– « Décidément, Assis, tu n’as pas changé d’un pouce. Tu me dis le contraire, mais hier j’ai eu la preuve que ta bonne volonté n’est pas suffisante… Ne me sors pas des grands discours si c’est pour me poser un lapin ensuite… »

Les petits se moquent de lui, et lui prend son air d’enfant désolé d’avoir fait une bêtise. Il me répond qu’il était chez Marcaõ, un de ses grands amis, avec lequel il se drogue souvent, et avec lequel il a fait quelques trafics, en train de fumer de la maconha.

Je lui coupe la parole, d’autant plus énervée qu’il me serve une excuse de la sorte. Il m’explique qu’il a du attendre je ne sais qui, qu’il n’a pas arrêté de dire qu’il devait y aller puisque « son amoureuse » l’attendait, mais qu’on ne l’a pas laissé partir… et qu’il n’a évidemment pas pu me prévenir…

Après l’avoir un peu malmené, j’ai quand même envie de passer un moment seul avec lui. Je sais que mon positionnement est ambigu, mais… Je lui propose de m’accompagner à l’académie, fumer une cigarette, et continuer notre discussion débutée trois jours avant.

Je récupère les clés de l’académie auprès de Sergio, et Assis et moi y allons sous le regard amusé des petits. Assis essaye de passer son bras sur mes épaules, mais je l’éjecte. Autant pour qu’il ne croie pas que je suis à nouveau toute acquise, pour qu’il comprenne que je suis énervée contre lui, que parce que j’ai peur que quelqu’un nous voit un peu trop proches dans la rue et prévienne Da Cruz de ma présence, et d’une éventuelle intimité entre lui et moi.

J’ouvre la porte de l’académie et la referme à clé derrière nous. Je souhaite me sentir à l’aise, et même la porte verrouillée ne me rassure pas à cent pour cent…

A suivre…

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10 commentaires pour Mon Brésil #27

  1. Gawel dit :

    Bah ! Du coup t’as pas demandé confirmation à Liza ?!

    • R. dit :

      Si si, je ne sais plus si c’était ce jour là ou un autre, mais… Elle m’a confirmé que ma mère ne l’avait jamais mandatée pour exiger de lui qu’il ne m’écrive plus. Qu’en revanche elle lui avait effectivement dit que j’avais failli devenir folle, que j’avais souffert, et que ma mère s’était inquiétée. Ce qui me semble beaucoup plus plausible. 🙂

  2. zoumpapa dit :

    Particulièrement relaxant ce petit séjour!

    (Suite de la novela: c’est pas encore cette fois-ci qu’elle va se faire Assis, mais il perd rien pour attendre le sagouin)

    • R. dit :

      Oui, de tout repos ! 😀
      Cependant, tu verras que ce 3e séjour a été capital dans ma vie.

      • zoumpapa dit :

        ….mais c’est bien tout l’intérêt de te suivre 🙂

        (dis, tu fumes toujours ? -> t’aurais pas une ptite clope ?)

        • R. dit :

          Ça m’arrive… Mais c’est un peu loin, les Antilles, pour fumer une clope ensemble, non ? 😉

          • zoumpapa dit :

            merde c’est vrai ce que tu dis là, j’avais oublié!

            (note à moi-même: tenter autre chose comme technique d’approche, elle résiste bien)

            • R. dit :

              Mais si tu prends le Thalys, ya ptet moyen en même temps (de fumer une clope ensemble)… 😉

              • zoumpapa dit :

                Ha! (je note)….tu passerais pas à Beaune dans les 4 jours qui viennent (par hasard) ? Non parce qu’au sinon je t’aurais bien suggéré de fumer une clope là-bas, ça me laisserait le temps d’acheter un paquet au Luxo (sont moins chers), qu’au moins je te l’offre (la clope)

                • R. dit :

                  Par hasard, pas du tout… 😀 Totally parisienne ce week-end.
                  Next time maybe, ou devrais-je dire plutôt : volgende keer misschien !

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