Mon Brésil #28

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Nous nous asseyons sur la table de la véranda. Elle a été changée. Je le remarque aux coins qui ne sont plus aussi pointus qu’avant. Dans mes rêves, il m’est souvent arrivé de frapper la tête de Da Cruz, ou d’autres personnes, sur les coins pointus de cette lourde table verte…

J’allume ma cigarette, lui en offre une, qu’il refuse, l’air effaré. Comme s’il n’avait jamais fumé de cigarette.

– « Fais pas ton cinoche, Assis… on dirait que tu n’as jamais touché à ça.
– Non, je n’aime pas la cigarette, je déteste ça…
– C’est ton droit, mais ne fais pas ta vierge effarouchée… ça fait sept ans qu’on ne s’est pas vu, et la dernière fois, tu étais plus drogué que moi, et tu clopais de temps en temps… »

Il rit de voir que je me fous de lui. Un long silence s’installe. Il s’excuse à nouveau de ne pas être venu la veille, et m’assure qu’il aurait voulu me voir… me savourer…

– « Comment ça, me savourer ?
– Profiter de ta présence… tout faire pour te reconquérir…
– C’est pas gagné, tu sais ! Et ce n’est pas pour ça que je suis venue, en plus.
– Oui, mais je sais que c’est notre destin…
– Ah… alors si tu sais…
– Oui, je sais…
– Et est-ce que tu sais à quel point tu vas avoir du boulot pour que je te pardonne tout ce que tu m’as fait, Assis…?
– Mais qu’est-ce que je t’ai fait, R. ? »

Il a l’air sérieux. Je lui raconte, un à un, tous ses actes pervers : quand il était adorable à Pira Pora et qu’il est devenu distant dès le début du trajet retour, quand il écrivait une chanson d’amour en faisant tout pour que je croie qu’elle m’était adressée, mais en affirmant sournoisement qu’elle ne l’était pas du tout, quand il se foutait de moi le jour de ma bagarre avec Da Cruz

Il a l’air encore de ne pas se souvenir de tout ça… Il me demande comment il a pu faire tout ça… Je ris de son culot.

Même si sa mémoire défaillante, ou sa mauvaise foi bien dissimulée, m’énerve, je passe un bon moment. Nous nous rapprochons sensiblement, et je finis par lui caresser l’épaule. Puis nous nous serrons fort dans les bras l’un de l’autre. C’est bon. Mais je reste partagée entre mes désirs contradictoires : ne pas succomber, le faire mariner, garder le pouvoir si récemment récupéré, et en même temps le serrer fort, le sentir contre moi, allumer son désir et vivre le mien…

Il continue de dire que je le torture, mais sourit délicieusement en le disant. Nous sommes collés l’un à l’autre, je sens son sexe se gonfler, et je me colle encore plus à lui. Mon désir monte, mais j’aime ne pas y succomber tout de suite. Comme si la preuve de son envie de mon corps, de moi, me suffisait à panser la plaie et à satisfaire mon désir. Nous nous embrassons du bout des lèvres.

Je lui reparle de Da Cruz.

– « Elle m’a traumatisée, tu sais… Pourquoi tu l’as laissée faire ?
– Parce que je pensais que tu savais te battre…
– Tu plaisantes ? Elle avait vingt-quatre ans de combats de rue derrière elle, et aucun scrupule.
– Oui mais vu la façon dont tu jouais la capoeira, un jeu plutôt offensif, efficace, malin, je pensais vraiment que tu saurais te défendre…
– Ne te fous pas de moi, Assis ! Tu savais très bien qu’elle pouvait m’écrabouiller… Et de toutes les façons, je n’avais rien fait de mal… Rien que pour ça, tu aurais dû intervenir.
– Tu sais, elle a fait bien pire que ça… Un jour, j’étais avec elle et un de ses frères, c’était il y a deux ans, je pense. Elle se bagarrait avec lui, violemment, alors j’ai décidé de m’asseoir sur le pas de la porte et de ne pas intervenir. Les gens me disaient : “Fais quelque chose, Assis… Tu les connais, essaye d’arrêter la bagarre !” Mais moi, je refusais… fatigué de tout ça. Alors un autre frère est arrivé, Roberto, un ami à moi aussi, et a entrepris de les séparer. Je suis parti. Plus tard dans la soirée, j’ai appris que Roberto était mort. Elle avait envoyé son premier frère, celui avec lequel elle s’embrouillait, le poignarder… et il l’a fait, dans le cœur… Ça c’était vraiment triste…
– Oui, c’est vrai… c’est vraiment triste. Mais si tu dis ça pour me faire comprendre que je n’ai pas à me plaindre de ce qu’elle m’a fait, je te trouve assez culotté… Moi je ne te parle pas de Roberto, je te parle de moi, ma vie, mes cauchemars… Triste pour Roberto, mais cette femme est folle ! Je ne comprends même pas ce que tu foutais chez elle après tout ce qu’elle t’a fait : elle t’a brouillé avec ta famille, elle t’a pourri ce que tu qualifies de ton unique histoire d’amour en dehors d’elle, et elle a fait tuer un de tes amis… Qu’est-ce que tu cherches de plus ?? Qu’est-ce que tu fais vers chez elle ?
– Je pense que j’étais là pour parler de nos filles, on en a trois, quand même !
– Trois filles ? Non, tu m’as dit que tu avais deux filles et un fils, avec elle…
– Non, j’avais deux filles, elle a eu un fils avec un autre, qui a été tué avant la naissance, qu’elle a essayé de me faire reconnaître, mais je ne l’ai pas fait.
– Alors pourquoi trois filles ?
– …
– Parle !
– Il y a la dernière…
– La dernière ??
– Brenda… Elle a deux ans. »

Je n’en reviens pas…

– « Mais… comment est-ce possible, Assis ? Je croyais que tu ne la voyais plus depuis des années…
– C’est vrai… Mais parfois, on se voyait, avec d’autres… Boire un verre, fumer un caillou… C’était il y a quelques années, déjà.
– Et donc… tu fumais un caillou, et hop ! Brenda est arrivée ?
– Non, on avait pas mal fumé ce jour-là, j’avais reçu tes lettres me disant que tu avais un nouveau chéri, je pensais que c’était complètement mort entre toi et moi. Elle m’a fait du rentre-dedans, la drogue aidant, j’ai fini par céder…
– Sans préservatif, donc ?
– Oui, je savais qu’elle n’avait pas de problème, elle venait d’avoir un bébé, et de toutes les façons, j’étais drogué.
– Génial…
– Bref, elle est tombée enceinte.
– Et… ?
– On s’est vaguement remis ensemble, et je me suis dit que j’aurais peut-être enfin le fils dont je rêve tant…
– N’importe quoi… t’es con, toi, quand même, non ?
– Au bout de deux semaines, elle m’a mis dehors. D’ailleurs, je serai parti si elle ne l’avait pas fait ! C’était invivable.
– Tu t’attendais à quoi, mon pauvre !
– Quand Brenda est née, je suis retournée chez elle, mais sans être avec elle. Juste pour l’aider. Au bout de cinq jours, elle nous a mis dehors, Brenda et moi, alors je suis retourné chez ma mère…
– Et ta mère, elle a du être ravie, non ?
– Non, personne n’a compris pourquoi j’avais fait ça… Moi-même, je n’ai pas très bien compris… »

Je suis abasourdie par cette révélation.

– « Tu as trois filles avec la femme qui a voulu me tuer sans que tu ne fasses rien pour me protéger, et tu espères que nous nous remettions ensemble ? Tu es fou… Tu crois que je suis à ce point masochiste, folle ?
– Je serai ta folie… Je sais que tu ne m’as pas oublié… je serai ta folie, R., je l’ai toujours été… »

Le temps passe. Malgré notre rapprochement physique, je continue de lui dire qu’il n’a aucun espoir de vivre une nouvelle histoire d’amour avec moi. Qu’en tous les cas, je ne ferais rien pour…

Je n’ai pas de montre sur moi, mais je me doute qu’il est déjà tard. Je décide d’y aller. Nous sortons de l’académie, verrouillons la porte et Assis me raccompagne chez la famille… La porte est fermée à clé. J’ai honte ! Heureusement, j’entends la télé allumée, je toque, et le père vient m’ouvrir. Je sais qu’il n’a pas été se coucher parce que je n’étais pas rentrée. Ses enfants me disent qu’il les a engueulés de me laisser dehors si tard, que ce n’était pas sûr.

Je rentre après avoir embrassé Assis sur le coin de la bouche. Dito part se coucher, et je reste avec Aurelio à regarder un peu la télé, puis vais me coucher.

La nuit est toujours aussi bruyante…

A suivre…

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