Mon Brésil #29

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Les jours suivant passent doucement. J’ai toujours très peur de me promener toute seule, mais j’ose aller dans le centre sans escorte, pour la simple et bonne raison que Da Cruz n’a a priori pas assez d’argent pour prendre le bus.

Je repars ensuite vers Saõ Geraldo, et passe voir Vanderleïa, ce petit bout de femme dont je garde un chouette souvenir.

Je toque à sa porte, une frimousse blonde au nez épaté m’ouvre la porte et me toise. Je demande à voir Vanderleïa, la petite fille d’une dizaine d’années ne semble pas vouloir me laisser entrer. Ma copine vient finalement à la porte et me regarde perplexe… Quand je lui dis qui je suis, elle écarquille les yeux et explose de rire. Nous tombons dans les bras l’une de l’autre. Elle a toujours cette gueule de femme de caractère : les yeux sombres, de longs cheveux noirs et épais, les sourcils froncés, l’air blasé, et en même temps un sourire bienveillant pour qui l’est à son égard.

Elle me présente sa petite fille, Victoria, d’un peu plus d’un an, et particulièrement minuscule. Je lui demande où est le père :

– « On est séparé depuis mon 3e mois de grossesse. »

Elle me raconte son arrivée à Saõ Paulo pour un poste de nourrice, sa rencontre avec cet homme, un faveleiro pauvre, fumeur de crack, dealer et voleur occasionnel, dont elle tombe éperdument amoureuse. Leur histoire qui dure presque un an, heureuse, même si c’est elle qui paye tout, avec ses maigres revenus, même la drogue qu’elle ne consomme pas. Puis la grossesse, « accidentelle ». Et le changement radical de comportement de son amoureux, d’un coup très distant, méchant, voire violent.

J’ai du mal à imaginer Vanderleïa éperdument amoureuse au point de supporter tout ça. Après avoir quitté son compagnon qui n’a rien fait pour la retenir, elle est revenue à Montes Claros, et a essayé d’avorter illégalement, sans succès. Elle ne regrette pas. Elle me raconte qu’elle pensait sincèrement que le père ferait le voyage jusqu’au Minas Gerais pour voir sa petite fille. Une autre désillusion, elle n’a plus aucune nouvelle depuis plus d’un an. Et pourtant, elle reste obsédée par cet homme.

Je lui raconte ma vie, et l’histoire avec Assis. Elle m’exhorte à ne pas reprendre avec lui, ou alors à être dure avec lui :

– « Les hommes, et particulièrement les faveleiros, ne restent qu’avec les femmes qui les brident. Va savoir pourquoi… Mais c’est comme ça, quand tu es tendre, honnête, compréhensive, ils te marchent dessus. Par contre, si tu leur rends la vie impossible, comme Da Cruz, ils s’accrochent comme des sangsues. »

Je ne peux pas vraiment nier…

Aujourd’hui, il y a deux cours de capoeira à l’académie. Pancinho me propose de suivre le sien. Je décline, mais promets de regarder la ronde. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas joué.

Ça me fait drôle de voir Pancinho en professeur, sérieux. Puis viens la ronde, Ivo et son frère me sollicitent pour jouer, je cède malgré mon jean inconfortable. Nous faisons quelques jeux, en très petit comité, je retrouve petit à petit mon aisance, même si j’ai indéniablement perdu en muscle.

A la fin du cours, Assis arrive : accolade pour tout le monde, plus un bisou sur la joue pour les quelques filles qui sont sous la véranda, moi comprise. Son cours débute. Il a déjà plus d’élèves que Pancinho, pour la plupart âgés de plus de 16 ans. Il n’y a qu’une fille.

Je reste sous la véranda pendant tout le cours, et ça me replonge dans mes souvenirs. Quelques filles regardent le cours avec moi, l’une petite amie d’un élève, l’autre, copine de la bande, une autre, groupie potentielle… Elles me demandent qui je suis. Je leur explique brièvement. Mes rapports câlins avec les frères, avec Pancinho et Ivo me donnent toute la légitimité d’être là. Je les ai tous connus enfant, je suis plus âgée que toutes les filles, et globalement tous les élèves, il n’y a donc aucune jalousie possible, du moins, aucune jalousie exprimée.

Je reste malgré tout très vigilante et surveille la porte de l’académie très régulièrement. Je me positionne de façon à ne pas lui tourner le dos, et si possible, en faisant en sorte qu’un de mes alliés « sûrs » soit entre l’entrée et moi.
Je me souviens des cancans, des informateurs que Da Cruz avait, qu’elle terrorisait tellement qu’ils n’avaient d’autres choix que de lui dire ce qu’elle souhaitait entendre sur moi. Je me méfie.

Le cours se termine, tout le monde s’en va petit à petit, sauf les adultes. Neli arrive. Neli, c’est un de ceux avec qui nous nous droguions à l’époque, c’est lui aussi qui m’avait accompagné en moto chez Josiane le jour où Da Cruz a essayé de me poignarder pour la première fois. Il me regarde perplexe, et je le vois se creuser la tête pour trouver qui est cette fille dont le visage lui est familier. Il percute ! Il me sourit illico, me serre dans ses bras, et me complimente :

– « R., comme tu as changé ! Je ne te reconnaissais pas, avec tes lunettes, tes cheveux blonds… je te trouve beaucoup mieux qu’avant, ça me fait plaisir de te voir ! »

J’ai toujours ri de ces compliments qui ont plus allure de reproche.

Il me demande – innocemment – si je sniffe toujours. Quand je lui dis que j’ai tout arrêté, il me félicite, l’air un peu déçu.

Assis me propose de fumer un joint avec lui et trois de ses copains. Il va fermer la porte de l’académie à clé, cherche un bout de papier pour rouler. Pendant ce temps, je regarde les étoiles, allongée sur un banc sur le terrain de foot. Je suis tentée par sa proposition, mais je vais refuser. Nous avons beau être dans un endroit fermé, je ne connais pas les gens qui sont avec nous. En plus, je n’ai aucune envie d’arriver dans la famille avec les yeux rouges et l’air défoncé. Je suis bien accueillie, et aucun des frères ni des parents ne fume. Le père boit à peine, et c’est le seul. Je mets donc de côté ma frustration cannabique, et m’en tiens à mon refus.

Nous nous retrouvons seuls avec Assis, mais il est complètement à l’ouest, et je ne veux pas rentrer trop tard. Nous papotons quelques minutes, puis je rentre à la maison et reste un peu à discuter avec Vinicius.

Je sens que mon désir pour Assis augmente. Je sais que je suis au stade de mon cycle où mes hormones me jouent des tours et me rendent extrêmement sensible aux élans du corps. Mais je sais aussi que cette histoire avec Assis a été un des grands moments de ma vie, et que j’ai besoin de boucler la boucle. Peut-être est-ce mon tempérament, mais je l’ai fait à plusieurs reprises, en faisant l’amour « une dernière fois ». Comme si j’avais besoin de m’arracher physiquement aux hommes dont j’ai souffert en m’y replongeant une fois pour toutes. Une façon de me convaincre qu’ils me désirent encore, que je n’ai plus à leur mendier un geste tendre ou sensuel, et surtout qu’ils sont bien moins magiques que je ne les vivais quand je les avais dans la peau. Je les désacralise en recouchant « à tête froide » avec eux.

Mais je ne suis pas complètement sûre que j’arriverai à ne pas retomber amoureuse de lui, je connais mes failles.

À mon réveil, Sergio me demande si j’ai envie qu’Assis vienne en France. Je rigole.

– « Assis peut bien venir en France, si ça lui fait plaisir… Je serai contente pour lui, vraiment. Mais il ne faut pas qu’il vienne pour moi. Ça, c’était il y a sept ans… Aujourd’hui, les choses ont changé. Je ne suis plus amoureuse de lui, et je ne veux surtout pas m’embarquer dans une telle histoire.
– Arrête, R. Je suis sûr qu’il est l’homme de ta vie. Tu as souffert, alors tu fais tout pour te protéger, mais au fond de toi, tu n’as jamais cessé de l’aimer.
– Tu as tort de penser à ma place, Sergio… Tu sais, j’ai eu d’autres histoires d’amour, depuis, qui m’ont fait souffrir pour certaines. Je ne peux pas nier que revoir Assis me trouble, mais ça s’arrête là. Et même si je dois flancher, il ne s’agira que d’un flirt, et pas d’une nouvelle histoire d’amour. J’ai trop morflé, et sincèrement, je me souhaite autre chose qu’une telle galère. »

Sergio se montre dubitatif, et se moque de moi.

– « Ici, R., tu as plein de petits Cupidons qui ne souhaitent qu’une chose : qu’Assis et toi vous remettiez ensemble, que tu l’emmènes en France, et que vous y soyez heureux. Nous ferons tout pour que ça arrive.
– Nous remettre ensemble, ça me paraît fortement compromis. Quant à l’emmener en France, certainement pas. S’il souhaite y venir, libre à lui. Il y a sept ans, je lui ai proposé de lui payer le billet, de l’accueillir chez moi, de l’épouser, de l’aider à trouver des cours de capoeira. Aujourd’hui, je ne lui offre rien. S’il veut venir en France, il devra payer son billet, avoir de l’argent pour vivre là-bas, il ne sera pas à ma charge, et je ne veux plus me mêler à la capoeira, donc ce n’est pas moi qui l’aiderai dans ses démarches pour se trouver des élèves. Je pourrai éventuellement l’héberger, en ami, mais pas plus. Et si là-bas il arrive à me reconquérir, ce qui est loin d’être gagné, j’aviserai alors.
– Luis lui a proposé de l’emmener en Europe, mais lui veut aller en France, à Paris, pour toi.
– C’est son problème, moi je ne porterai pas ce fardeau-là. »

Je commence à me demander si les frères ne m’ont pas rappelée pour me coller dans les bras d’Assis. Ils me disent qu’ils n’ont aucun doute sur l’amour qu’il me porte. Qu’il ne s’est jamais servi de moi, mais qu’à l’époque, il était drogué et laissait sa vie voguer malheureusement. Qu’ils comprennent mes propres doutes, mes réticences, surtout, mais qu’ils sont certains de ce qu’ils avancent. Assis m’aime.

A suivre…

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12 commentaires pour Mon Brésil #29

  1. zoumpapa dit :

    Fuck Cupidon (mais je niquerai quand même une dernière fois).
    -> parce qu’objectivement, cette dernière fois ne peut plus être faire « l’amour »
    (kestenpense?)

    • R. dit :

      Je suis d’accord… ça n’est pas « faire l’amour », c’est plutôt « prendre du plaisir, retrouver son ego dans les yeux de cet homme, constater que ça n’était qu’un bon amant, et pas ce truc magique qui me faisait l’avoir dans la peau… »
      C’est mal tu crois ? 🙂

  2. zoumpapa dit :

    Mal non,…mais pas sans danger : c’est rarement neutre ces galipettes là, imagine que le « truc magique » repointe son nez, et hop c’est reparti pour un tour gratuit de Da Cruz !

  3. Sir John dit :

    Je voyais venir la cata mais pas à ce point là!! Si c’est l’homme de ta vie et qu’il tient le choc, prend le sous le bras et casse-toi. Mais…
    Votre générosité vous perdra-t-elle chère R.? (on a déjà une idée de réponse…).
    Jamais cru que les femmes pouvaient faire cela la « tête froide ».
    S.J.

  4. Sir John dit :

    Quelles z horreurs ces fautes d’orthographe!! Vous voulez pas corriger (les, pouvaient)? Merci.

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