Mon Brésil #30

Previously on ze story

Je suis en face de la maison en train de bouquiner en me faisant bronzer les gambettes quand Bé arrive et tape à la porte, sans me voir derrière lui. Je l’appelle et l’invite à s’asseoir à mes côtés.

– « Alors R., tu as disparu ou quoi ? Tu ne viens plus me voir ?
– Sacré toi, Bé… Je suis venue il y a trois jours chez toi, mais tu n’y étais pas. Enfin, ça me fait plaisir que tu sois venu, toi aussi… Qu’est-ce que tu as fait ces derniers jours ?
– Fumer, fumer, fumer, et encore fumer… Du crack… Trop bon !
– C’est malin, ça… Toute la journée ? Bé, tu es fou !
– Et toi R., tu veux pas venir fumer avec nous ? T’es devenue catho ou quoi ? »

J’explose de rire.

– « Et en France, elle est bonne la drogue ? »

À sa demande, je lui promets d’essayer de lui envoyer des ecstasys par courrier…

Je passe la soirée avec les frères et les autres capoeiristes, devant la maison. Chacun y va de son couplet pour me convaincre de renouer avec Assis, et ils pensent tous que nous avons déjà recouché ensemble.

Vendredi. Je décide d’aller dans le centre pour faire quelques emplettes, acheter les quelques cadeaux que je souhaite rapporter à Paris, et quelques cadeaux aussi pour la famille. Je récupère Liza vers 17h, et nous nous rendons à l’académie pour honorer l’invitation de Pancinho à suivre son cours. En chemin, je lui raconte à quel point Assis me courtise. Et à quel point ça me déstabilise.

– « Ah non, R., ne recouche pas avec lui, ne me fais pas ça !
– …
– Enfin, je veux dire… ne te fais pas ça. J’étais là quand tu étais sous sa coupe, je t’ai vu t’effondrer, je ne veux pas que tu souffres à nouveau.
– Je sais bien, Liza… Mais je ne souffrirai plus, en tous les cas, plus comme avant. Ça, c’est certain. Tu me connais, je suis du genre à avoir besoin de boucler les boucles. Je l’ai fait avec H., la veille de mon départ, d’ailleurs. Et ça m’a fait du bien. Avec Assis… On verra bien ! »

J’ai déjà des courbatures des quelques mouvements de mercredi dernier, mais je joue le jeu. Je fais ces exercices tant répétés quelques années plus tôt, et regarde ce petit homme devenu professeur avec tendresse. Je dois enlever mes lunettes de myope, je suis complètement dans le brouillard et ne peux plus surveiller la porte d’entrée. Ce qui me fait craindre une arrivée fracassante de Da Cruz sans que j’ai pu m’y préparer.

Je vois deux silhouettes féminines passer le portail, et marcher d’un pas franc vers la salle. Mon cœur se serre. Je recule instinctivement vers le fond de la salle. Ce ne sont que deux adolescentes, et je suis étonnée de voir que mon cœur bat si vite. Un rien m’effraie.

Le vendredi soir est, comme sept ans auparavant, le jour de la grande ronde. La salle se remplit petit à petit. Des capoeiristes d’autres écoles arrivent, quelques spectateurs aussi, les petites amies des élèves, certaines avec leur bébé dans les bras. Zé Martins lance la ronde, même si Assis n’est pas là. Nous nous étions pourtant donné rendez-vous à l’académie. Je décide de me foutre de sa venue ou pas. S’il vient, tant mieux, s’il ne vient pas, tant pis… pour lui.

Participer à une ronde un peu plus conséquente que les petites qui ont lieu à l’académie en semaine me replonge dans mes souvenirs d’ex-capoeiriste passionnée. En même temps, tout ce que je déteste dans le milieu de la capoeira me saute aux yeux. Heureusement, la plupart des participants sont des gens que j’apprécie.

Liza joue beaucoup. Son niveau est bien supérieur au mien, depuis plusieurs années. Le fruit de ses entraînements studieux et quotidiens. Je me mets au pied du berimbau et invite Ivo à jouer avec moi. Je prends soin de lui demander d’y aller doucement, je n’ai pas la même fougue ni la même dextérité que lui.

Nous jouons sur un rythme confortable pour moi, sans négliger la malice inhérente à cette pratique. Je prends mon pied. Pancinho achète le jeu. Jouer avec eux, comme avec Sergio et tous ceux que j’ai connu quand ils étaient enfants, est un plaisir. Je vois qu’ils sont contents de me montrer leurs indéniables progrès, et de voir que j’ai encore un peu de répondant. Peut-être souhaitent-ils me reconvertir ? Mais je sais que je ne replongerai jamais vraiment dans ce milieu. Que j’ai beau aimer le sport en lui même, je ne supporte plus les pratiquants, qui l’ont rendu trop prétentieux à mon goût – à moins que ça ne soit mon regard qui ait changé.

Je joue avec Liza, aussi. Nous aimions beaucoup jouer ensemble quand nous étions également passionnées, et le plaisir reste le même. Nous nous connaissons par cœur et il n’y a aucun esprit de compétition entre nous, mais une fluidité parfaite.

Assis finit par arriver, quand la ronde bat son plein. Il salue discrètement les gens, me fait un clin d’œil d’excuse et se colle au berimbau. Je suis soulagée, malgré toute ma volonté de me foutre de sa présence. Il commence à chanter, toujours aussi mal, et Liza et moi tentons de camoufler notre fou rire.

Puis nous jouons tous les deux. Je connais son jeu incisif et déroutant, je lui rappelle donc que j’ai perdu en vivacité et l’exhorte à ne pas aller trop vite. Ce qui ne m’empêche pas de lui coller quelques martels (fouettés) et quelques chapas (chassés) bien sentis. Avec force sourires et éclats de rire.

À la fin de la ronde, Assis présente chaque visiteur. Il nomme Liza et l’invite à prendre la parole. Puis me nomme moi, en tant qu’ex-capoeiriste en visite. Je fais une révérence grotesque.

Ivo prend à son tour la parole pour saluer la performance de Liza, et en profite pour souligner que malgré mes quatre années d’arrêt, je reste une adversaire vive et malicieuse. Je suis flattée, et je me fais chambrer pour avoir demandé à mes amis de jouer doucement avec moi.

Après ce très bon moment, nous restons quelque temps sous la véranda avec tout le monde. Les petits sont heureux de passer un peu de temps avec Liza, et nous nous remémorons les bons souvenirs :

– « Aurelio, rappelle-toi, petit chenapan, quand tu essayais de nous apprendre des mots salaces en portugais… ou quand tu te foutais de nous parce qu’on ne comprenait rien… »

Aurelio ricane, et Liza et moi faisons exprès de parler de lui en français, pour l’agacer.

Puis l’académie se vide petit à petit. Je récupère la clé, et propose à Assis d’y passer un petit moment avec moi. Il accepte, et nous allons dans le bureau, là où nous dormions ensemble quand nous étions amoureux. Sandra m’a donné du gel arnica pour mes courbatures, j’en passe sur mes cuisses et mes abdominaux endoloris. Assis me dit qu’il est un très bon masseur :

– «  Ah bon ? Tu ne m’as jamais proposé de me masser… c’est fou ce que les choses changent en sept ans.
– Je ne t’ai jamais proposé ? Mais où avais-je la tête… ?
– Dans les bras de Da Cruz, mon coco ! »

J’ai des problèmes de dos régulièrement, et j’ai particulièrement mal aujourd’hui. Mon corps n’est plus habitué à tant d’efforts. Je sollicite Assis pour qu’il me masse avec le gel.

Mais avant, je fume une cigarette, et m’assure une dernière fois que le portail est bien fermé à clé.

A suivre…

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4 commentaires pour Mon Brésil #30

  1. Marie dit :

    J’ai comme l’impression que tu nous prépares la der des der là non ? Puisque tu nous as expliqué et (fort bien) raconté que tu aimais ainsi clôturer tes histoires d’a. (qu’elles finissent bien ou mal…). Paske le gel dans le dos hein… A d’autres! 🙂

  2. usclade dit :

    Excitant, cette image de la cigarette de la condamnée…

    (et où l’on est impatient de savoir si tu as réussi à maintenir certaines zones hors-gel… 🙂

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