Lenin and my mum

Il y a presque 10 ans, j’ai été voir Good Bye, Lenin !, avec ma mère, à son initiative. Très chouette film. Décalé. Plutôt drôle.

Et j’en suis sortie bouleversée.

Nous étions dans le métro, ligne 4, entre les Halles et Strasbourg-Saint-Denis, et, va savoir pourquoi, je pleurais à chaudes larmes. Pourtant j’avais déjà presque 25 ans, je veux dire, j’étais pas encore terminée adulte.

Mais je pleurais, pleurais, pleurais, en pleine heure de pointe, devant ma mère qui riait tellement elle était décontenancée par ces sanglots subits.

Non mais c’est vrai, ce film est drôle, je te dis.

Sauf que moi je n’avais qu’une idée en tête : demander à ma mère ce que je devais faire si d’aventure elle se retrouvait dans un coma fatal un jour. Ce qui me rendait extrêmement triste. Je découvrais d’un coup que ma mère, je veux dire MA MÈRE, était mortelle. Je le savais déjà, mais pas dans le même sens.

J’ai réussi à lui poser la question en hoquetant. Les gens collés-serrés devaient me prendre pour une folle, vaguement intéressée par l’héritage (alors que pas du tout, je donnerai tout ce qui restera à l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, tu connais mes convictions).

Ma mère a ri de plus belle, et m’a répondu qu’évidemment, si elle était un légume et qu’il n’y avait presque plus d’espoir, il fallait la débrancher.

Je viens de faire un lapsus : j’ai écrit « rebrancher » au lieu de « débrancher ». Je ne vois pas du tout, mais alors PAS DU TOUT pourquoi…

Et j’ai continué à pleurer. Parce que j’avais en plus en tête ce truc super sympa qu’elle m’a annoncé devant un bol de chirashi saumon quand j’avais 20 ans, coincée entre un chat rouge et doré qui bouge la papatte et une cascade électronique de toute beauté :

« Tu sais ma chérie, mon mari et moi, on n’exclut pas de se suicider ensemble quand on sera plus vieux. Pour ne pas avoir à assister à la déchéance de l’autre. Pour mourir ensemble. »

Très romantique.
Un peu déplacé, mais bon.

Tu te doutes que j’ai encore versé ma larmichette.
Oui, je suis sensible. Bon ben voilà, hein, c’est comme ça. J’y peux rien sauf à prendre des petites pilules qui font rien qu’à me couper ma pourtant formidable libido et que même on pourrait égorger mon père devant moi que je crois que ça me laisserait de marbre.

Bref, tout ça prend une teinte bizarre, aujourd’hui. Je veux dire, ça résonne en moi, comme un écho d’un truc oublié depuis longtemps, et qui maintenant prend plus de sens.

En même temps, je sais, et mon cousin me l’a confirmé il y a peu, que même les plus suicidaires s’accrochent à la vie comme une tique sur le cul d’un canasson quand la mort approche à grand pas. Tu m’étonnes. On n’a qu’une seule chance, faut dire. Enfin selon moi.

N’empêche que quand elle avait toute sa tête, elle m’a dit ces deux trucs.

Bon, t’façons, c’est rien que de la théorie, ce que je dis : je n’ai ni les moyens, ni l’envie, ni le courage de lui faire passer l’arme à gauche. Surtout que je ne sais pas où elle en est dans sa tête. Seule elle le sait. Au mieux.

Mais ceci est le début d’explication de mon « jusqu’à ce que… ».

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10 commentaires pour Lenin and my mum

  1. L'impatiente dit :

    J’ai lu tout ton blog en silence, tous tes mots sont rentrés dans ma vie, ils y font leurs chemins, tranquilles…
    Alors là, j’ai juste envie de sortir de l’ombre et poser doucement ma main sur ton épaule, si tu veux bien

  2. Sir John dit :

    Solide R. Solide!!

  3. dit :

    Aaaah la théorie…
    Ma mère. Ta mère. Du réel.
    La mienne a bien failli passer l’arme à gauche, il y a un peu plus d’un an. On était tous là. Une fausse route, les pompiers, le samu, et surtout le regard de mon père s’imaginant sans elle, même si elle n’est déjà plus tout à fait avec nous…
    Effondrement de la théorie.
    Mais aussi, prise de conscience de la force d’un amour toujours puissant au bout de plus de 40 ans de vie commune, malgré la présence de la maladie depuis 15 ans…

    Finalement, Borges a raison, le combat peut être une fête.

    • R. dit :

      Avec tout mon respect pour ta chère mère, j’aimerais bien que ton père soit aussi le mari de la mienne… Quand on supporte une Corse, on peut bien en supporter deux, non ? NON ?

  4. mo dit :

    R, deux choses:

    – tu écris merveilleusement bien et tes « tranches de vie » font (presque) à chaque fois écho de manière particulière.

    – j’ai comme l’impression que d’ici peu tu auras un billet direction le bresil en poche. (Si ce n’est déjà fait 🙂 )

    • Patrick l'Étoile dit :

      Pas si sûr pour le Brésil, on y vieilli mal dans ces quartiers …

      • R. dit :

        Ah, c’est sûr que je n’irai pas vieillir au Brésil. Plutôt dans mon Barbès adoré ou en Corse…
        Mais je retournerais bien au Brésil, voir mes petits potes et le reste du pays, pratiquer mon portugais, tout ça. Quand mes enfants seront un peu plus grands. Quand j’aurais un peu plus de thunes, aussi. 🙂

  5. usclade dit :

    Tu as raison, Saint-Nicolas du Chardonnet, c’est notre avenir à tous (et vivement qu’ils dépénalisent le cannabis, on fera tourner ça dans l’église…)
    🙂

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