Sous influence

Récemment j’ai été au cinéma avec mon père. C’est assez rare pour être souligné. Au cinéma. Avec mon père.

A son initiative, d’ailleurs. Malgré ses yeux aux trois-quarts aveugles, il voulait savourer avec chacune de ses filles la rétrospective de Cassavetes.
Ignorante en la matière, je lui ai demandé quels films il souhaitait me faire découvrir. Au choix : Meurtre d’un bookmaker chinois, présenté comme une sorte de polar, ou Une femme sous influence, vendu comme « une histoire de femme ».

Va savoir pourquoi, j’ai choisi le deuxième.

Quand le film a commencé, j’ai d’abord mis cinq bonnes minutes à comprendre que ce mec qui m’était familier n’était PAS mon amour d’Harvey Keitel jeune – je le préfère largement mûr…-, mais bien Columbo.

Après ça, je me suis dit que même si j’adorais cette atmosphère de l’Amérique prolo des années soixante-dix, je craignais de ne pas rentrer dans l’histoire.

Ben j’m’a trompée.

Et j’ai pleuré… beaucoup pleuré.

Il y a cette scène où Gena Rowlands accueille les amis de son ouvrier de mari. Ce qu’elle veut, c’est danser. Danser. Quitte à passer pour une folle. Qu’elle est un peu, en même temps…

Et puis il y a ces scènes de pure névrose, où Mabel – such a lovely name – part complètement en vrille, devant un Peter Falk absolument désemparé, et résolument amoureux de sa femme.

Je n’arrêtais pas de me dire que si j’avais fait un dixième de ce type de crise devant mon homme, il se serait barré en courant. Qu’il ne m’aurait pas supportée, dans tous les sens du terme. Qu’il ne m’aurait pas dit ces « je t’aime » – qu’il ne m’a jamais dit, d’ailleurs -, ces « reste comme tu es », ces « ne t’inquiète pas, je suis là ».

Je ne lui en veux pas. Il est comme il est, et s’est construit comme il a pu. Et comme il n’attend rien de personne, il a un peu du mal à envisager qu’on puisse attendre quoi que ce soit de lui. Même en plein naufrage.

Ca nous a coûté une partie de notre histoire d’amour. Partie mise au Mont-de-Piété pour le moment…

Alors du coup, voir cette femme si belle et laide à la fois, soutenue par l’amour indéfectible de son homme… ça m’a bouleversée.

La fin du film est presque comique, ou alors c’est moi qui n’ai rien compris – ce qui est possible, je te rappelle que je suis blonde.

On est ressortis mon père et moi en plein soleil, on a marché un peu, sans se parler, chacun laissant infuser ce qu’il venait de voir. Et puis il m’a demandé si ça m’avait plu.

Je lui ai raconté ce que je viens de te dire. En re-pleurant.

Mais avec son oeil aveugle et l’autre très défaillant, je crois que c’est passé inaperçu.

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3 commentaires pour Sous influence

  1. Sir John dit :

    Je me rappelle avoir été très marqué par la « violence prequ’ordinaire » du film. Enfin, moi je l’avais trouvé violent. Notamment dans ces scènes de « délires » de sa femme en présence de ses ouvriers qui trouvent cela presque normal. Violent au sens où cela m’avait fortement interpellé. Le contraste.

  2. Brigit dit :

    C’est un de mes films référence. Notamment sur la société et la culture nord-américaine, mais pas seulement. On ne peut pas tout à fait comprendre les Etats-Unis si on n’a pas vu ce film. Toutefois, il est ultra-classique dans cette série de films qui montrent des femmes névrosées, et des hommes qui ne le sont pas moins, confrontés à la prétendue norme ou normalité qui engendre 30 ans plus tard Desperate Housewives. La réponse psychiatrique à un problème social pose question aussi. Le regard de Cassavetes sur la condition féminine est perçant.
    Je suis d’accord avec Sir John pour dire que ce film est violent, que la femme est violente. Mais sa violence physique est une réponse à la pression (et donc la violence) psychologique qu’exerce le mari. (Remarquable Peter Falk, quel dommage qu’il n’ai peu eu davantage de grands rôles au cinéma)
    La violence ordinaire est une réalité. Parfois, on se refuse à la voir, c’est plus confortable… La violence des femmes met mal à l’aise. La violence des hommes, considérée comme ‘normale’, on fait avec. C’est aussi l’un des intérêts d’un tel film de la mettre sous le projecteur. Et que dire de la violence dans un couple qui s’aime (?)…

    Je pense que même en ayant perdu la vue, on peut sentir l’émotion de l’autre, mais je n’en ai pas la preuve. vous peut-être…

  3. R. dit :

    En fait je crois que c’est justement cette violence ordinaire qui m’a remuée. Depuis que j’ai vu ce film, je sens bien le travail qu’il fait en profondeur, dans mes bases. J’entends chaque jours les échos qui remontent à mes oreilles, et ceux qui restent ancrés dans mon palpitant.
    Je suis habitée, en fait…

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