Tribute #23

Même les cow-girls ont du vague à l’âmeTom Robbins

Normalement, je ne fais jamais de Tribute avec des livres que je n’ai pas encore lus en entier. Mais je viens juste de le commencer, et quelque chose me dit que ça va me plaire. Avec un titre et une héroïne pareils, ça semblait évident…

Le plus ancien souvenir de Sissy remonte à l’âge de trois ou quatre ans. C’était un dimanche après-midi et elle sommeillait sous un drap de bandes dessinées, sur le canapé en crin du séjour. La croyant endormie et sans vouloir être méchants, son papa et son oncle en visite s’étaient penchés au-dessus d’elle, contemplant ses jeunes pouces.
– Ma foi, fit son oncle au bout d’un moment, tu ne peux toujours pas te plaindre qu’elle se les suce.
– Elle pourrait pas, reprit le père de Sissy, exagérant. Faudrait qu’elle ait une bouche comme un aquarium.
L’oncle acquiesça.
– Ce pauvre petit lardon aura peut-être du mal à se trouver un mari. Mais en tout cas, c’est une vraie chance que ça soit une fille, quant à ce qui est de s’en sortir. Bon Dieu, cette petiote ne pourrait jamais devenir ouvrier.
– Eh non, ajouta le papa de Sissy ; et chirurgien non plus.
– Evidemment, comme boucher, elle s’en taillerait une fameuse part. Avec la survente qu’elle ferait, elle pourrait prendre sa retraite au bout de deux ans.
Et en éclatant de rire, les deux hommes retournèrent dans la cuisine pour remplir leur verre.
– Quoique…, ajouta son oncle par plaisanterie, cette petiote serait le diable en personne en auto-stop…
Auto-stop ? Cette expression fit sursauter Sissy. Ce mot tinta dans sa tête, se prolongeant en un écho surnaturel que le mystère figea ; puis elle remua et le froissement des pages humoristiques lui fit manquer la fin de la phrase de son oncle.
– … je veux dire, si c’était un garçon.

(…)

A South Richmond, avec tous ses relents de tabac, de vices indignes et de pots d’échappement rongés par la rouille, le journal de 18 heures ne parlait pas tous les soirs des finesses de la vie en société, mais il était une chose sur quoi s’accordaient les citoyens de South Richmond : il n’était pas convenable, correct et prudent qu’une petite fille se balade en auto-stop.
Sissy Hankshaw faisait du stop sur de petites distances mais avec tenacité. Le stop s’avéra bon pour ses pouces, bon pour son moral et bon, en théorie, pour son âme – car c’était le milieu des années 1950, Ike était président, la flanelle grise était à la mode, la canasta était populaire et il aurait pu sembler présomptueux de parler alors d”âme”.
Parents, professeurs, voisins, pasteur de la famille, frères ainés, flic faisant sa ronde – tous tentèrent de la raisonner. Cette enfant frêle, grande et solitaire écoutait poliment leurs arguments et leurs avertissements, mais son esprit suivait sa propre logique : si les pneumatiques étaient faits pour rouler et les sièges pour transporter des passagers, loin de Sissy Hankshaw de détourner ces nobles inventions de leur voie véritable.
– Il y a des malades qui se promènent en voiture, lui disait-on. Tôt ou tard, c’est sûr que tu seras ramassée par un bonhomme qui voudra te faire des vilaines choses.
La vérité, c’est que Sissy était prise par des types de ce genre une fois ou deux par semaine, et ce depuis qu’elle s’était mise au stop, à huit ou neuf ans. Il y a beaucoup plus d’hommes comme ça que les gens ne le pensent. En supposant que beaucoup d’entre eux ne seraient pas attirés par une fille ayant… Ayant une difformité, il n’en reste pas moins vrai qu’il y a un tas d’homme comme ça. Et l’ultime vérité, c’est que Sissy s’en accommodait.
Elle n’avait qu’un règle : continuer de rouler. Tant qu’ils maintenaient leur véhicule en mouvement, les conducteurs pouvaient lui faire tout ce qui leur plaisait. Certains se plaignirent qu’elle leur faisait le vieux coup du trou sans bord qui n’a pas de fond, que même Houdin n’était pas arrivé à maîtriser, mais ils se lançaient quand même. Elle provoqua quelques accidents, mit à l’épreuve les fondements même de l’ingéniosité masculine et préserva sa virginité jusqu’à sa nuit de noces (elle avait alors dépassé l’âge de 20 ans).

(…)

Sissy ne provoquait pas mais ne décourageait pas non plus les attentions des conducteurs de hasard ; elle les acceptait avec une calme satisfaction – tout en exigeant qu’ils continuent à conduire. Elle avalait les cheeseburgers et les glaces à la crème qu’ils lui achetaient pendant qu’ils pêchaient dans sa culotte ce que généralement les hommes pêchent dans cet espace primitif. Elle préférait personnellement le taquinage d’hameçon doucement rythmé. Et les transmissions automatiques (aucune fille n’aime être forcée par un type qui doit sans arrêt changer de vitesse). Ces voies de fait constituaient, en un sens, un bénéfice supplémentaire, un plaisir secondaire tiré comme une remorque derrière la joie suprême de l’auto-stop. En toute honnêteté, elle devait cependant admettre que c’était aussi un des risques du métier.
Le cerveau possédant une aptitude élevée à s’enflammer, il se trouvait à l’occasion quelques têtes brûlées qui ne pouvaient pas ou ne voulaient pas se soumettre à sa loi. Elle apprit vite à les reconnaître à des symptômes subtils – lèvres serrées; regard sournois, et une pâleur due aux heures passées à lire Playboy et la Bible dans des pièces mal aérées -, et à ne pas monter avec eux.
Au début, Sissy s’arrangeait différemment avec les violeurs en puissance. Quand on la serrait de trop près, elle plaçait ses pouces entre ses jambes. Habituellement, le type laissait tout bonnement tomber plutôt que d’essayer de les déplacer. Le simple fait de les voir là, gardant la citadelle, suffisait à rafraîchir les passions ou du moins à les plonger dans la confusion assez longtemps pour qu’elle bondisse hors de la voiture.
Chère Sissy ! Tes pouces ! DIGNES DE HOLLYWOOD. DE LAS VEGAS. DU ROSE BOWL. Plus grands que les désirs de n’importe quel homme.

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3 commentaires pour Tribute #23

  1. dit :

    et d’acier, c’était bien d’acier?

    … et j’ai lu comme la grenouille sur son nénuphar de tom robbins et c’était bof, du coup je suos curieuse de savoir si c’est un livre bof ou un évribain bof. Tu me diras!

    • R. dit :

      Yep, je te dirai, ce qui va être simple vu qu’on passe les trois prochaines semaines ensemble… (youpi !)
      Et D’acier c’était très bien, mais je n’ai pas trouvé de passage à mettre en tribute.

  2. dit :

    … en tout cas, moi je suis une rédactrice bof, quand on voit les fautes de frappe que je laisse passer.

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