Madeleine de Proust

Je suis avec un amant du moment.
Il vient de me faire jouir, en me prenant tel que j’aime qu’on me prenne, mais lui n’a pas joui. Il est de ceux qui mettent du temps. Qui ont besoin d’un contexte bien précis. D’une cadence.

Pourtant j’ai moi même pris le temps de me délecter de ses puissants va-et-viens, tâchant de l’attendre, de l’accompagner. J’ai réussi à ne pas exploser en 3 minutes comme je suis capable de le faire quand la période et la situation sont propices. Je me suis fait durer, avec plaisir. Et quand j’ai senti qu’il accélérait, quand j’ai entendu son souffle devenir rauque, j’ai cru qu’il y était, alors j’ai lâché les vannes. Et je me suis cabrée.

Mais il n’a pas joui. Il m’explique qu’il a failli, au tout début, mais qu’il voulait d’abord me faire jouir moi, parce qu’il me trouve si belle, si femme, si émouvante quand j’atteins le 7e ciel. Alors il s’est retenu, et après, il lui faut relancer la machine.

Je lui explique, à nouveau, que je préfère qu’il jouisse, même si c’est rapide, que de l’entendre grimper peut déclencher mon orgasme. Qu’il a de toutes les façons une langue, des doigts, des mains, un sexe peut-être capable de remettre ça. Que je préfère ça plutôt que de le voir ne pas jouir et être frustré, de le voir attendre, du coup, que je le finisse.

Parce que je me connais, j’ai le sens du devoir.

Alors je m’y colle. Je suis passée à autre chose, je ne suis plus dans l’osmose, je suis dans la phase descendante post-orgasmique, mais par soucis d’équité, et par culpabilité, je m’applique à relancer sa machine.

Il est allongé, et je sais que ma mâchoire n’est pas assez puissante pour le sucer comme il aime lui. Que je peux m’y inviter, mais que je ne serai pas efficace. L’homme aime quand c’est très vite, très fort, très serré et… très longtemps. Or, merci Da Cruz, j’ai la mâchoire fragile, elle tétanise vite, se déboîte, et résonne en cliquetis.

J’y vais quand même, comme un rite de salutation à son sexe, une façon de dire que je ne suis pas bégueule, que je suis généreuse, malgré ma conviction qu’il me faudra ma main, mes mains, pour venir à bout de sa jouissance.

Je salive le temps que ma mâchoire le supporte, je pousse un peu, au-delà de mes limites, et quand je sens que la tétanie n’est pas loin, j’intime l’ordre à ma main droite de prendre le relais.

Puis la gauche.

Puis la droite, encore.

Je vais, je viens, je tiens le rythme, maintiens la cadence, conserve l’axe, la pression, la position des doigts. Quand mon biceps faiblit, je bascule sur le triceps ou l’avant bras.

Mes muscles sont endoloris, j’essaye autant que possible de garder mon esprit à ce que je fais, de créer une diversion à la crampe qui me menace. Je me concentre, vaillante…
quand d’un coup, une odeur me submerge.

Une odeur de sperme.
Pourtant il n’a pas encore éjaculé, mais l’effluve est tenace, agrippant mes narines et se faufilant dans mon cerveau.

Et le souvenir explose.

Un souvenir que je n’ai pourtant jamais oublié, avec lequel je ne vis pas si mal, que j’ai su tourner en atout. Mais d’un coup, il m’envahit.

Souvenir de ce sexe que je devais masturber régulièrement, pendant un temps minuté, chronométré. Qui appartenait à ce jeune homme que j’aimais beaucoup, mais qu’à 7 ans, je n’aurais pas dû toucher ni voir, et encore moins sucer.

Souvenir du mécanisme qu’on exigeait de moi, de ces gestes que je ne comprenais pas, ou alors trop bien, souvenir de l’absence de passion et de sens dans ce que je vivais. Souvenir de la culpabilité, aussi.

Objetisée.

Ma sexualité a démarré avec mon objetisation. Trop jeune. Dans la soumission, aussi, et puis dans l’interdit. Car j’étais, de fait, complice, consentante. Je me pensais même au-dessus du lot. Mais le prix était cher. Et il l’est encore. Différemment, mais bien là, chaque jour, dans ma vie. Insidieux.

Ma sexualité a démarré en frontal avec des sexes d’hommes, mis dans ma bouche, à 4 ans, puis mis dans ma bouche et dans mes mains dont on attendait qu’elles secouent vite et bien, entre 7 et 12 ans.

Ma sexualité a démarré avec ces images fortes, turgescentes, violacées.
Pourtant j’aime les hommes, j’aime leur sexe, j’aime les faire jouir. Je m’en sors plutôt bien.

Ma sexualité a démarré avec cette odeur très caractéristique. Pas désagréable, mais ancrée.

D’un coup, grâce à cette madeleine de Proust toute particulière, j’ai compris pourquoi je supportais mal de devoir besogner, à la force du poignet, alors que j’aimerais que mon corps tout entier et la puissance de mon rayonnement suffisent à faire exploser.

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19 commentaires pour Madeleine de Proust

  1. Khoreia dit :

    Le titre du billet précédent me vient immédiatement à l’esprit à la lecture de ce récit.
    Il y a quelque chose de la résilience dans cette histoire, non ? De l’objetisation à l’amour des hommes et du sexe.

    • R. dit :

      Doit y avoir de ça… En même temps, c’est plutôt digéré, tout ça. Je veux dire : je ne suis pas malheureuse. C’est juste que ça explique certaines choses. 🙂

  2. nanou dit :

    Coup de poing au creux du ventre, une résonance, un écho…
    Comment on dit dans ces cas là? Vainqueur par K.O ? R: 1 – Lecteur: 0…..

  3. dita dit :

    tu « fais chier » parfois à nous remuer comme ça… j’ai pleuré alors que c’était pas prévu au programme. ça me renvoie à énormément de choses parce que je viens de me former sur la découverte de la sexualité avec une partie sur le développement de l’enfant et l’adolescent. Avec des vraies histoires de maturation neurologique , d’étapes que tu fais dans tel ordre etc…tu le sais déjà mais bien sûr que tu n’as pas à culpabiliser. A cet âge on est sous la protection de l’adulte ( comment croire encore après qu’ils puissent nous protéger?).
    ça me renvoie aussi à mes gamins au boulot qui ont vécu des moments incestueux et qui là à l’adolescence montre une force incroyable sur la vie. C’est tout simplement une survie. c’est ça ou ils crèvent. Alors ils ont la tête droite et dégagent une énergie majestueuse, impressionnante, bluffante. ( je les adore ces ados même si c’est tout sauf des calmes^^)
    Et puis ça me renvoie à ce mec qui nous gardait quand on avait aussi cet age là avec mes sœurs . Un copain du tonton apparemment.Et qui a fini en prison. Nous avons juste eu la chance que quelqu’un parle. Histoire de timing…

    Au boulot ,on dit souvent qu’un gamin ne doit pas être étiqueté et qu’il faut toujours passer au dessus de son histoire sinon on le stigmatise et cela renforce la lourdeur de l’histoire. Donc ok cela fait partie de toi , de tes cicatrices… mais saches que je t’apprécie pour celle que tu ES AUJOURD’HUI.

    mais bon tu fais chier quand même
    😉

  4. Irmazinha de coração dit :

    Et pourtant comme on a l’habitude de le dire, « la lutte continue »!…

  5. Judie K dit :

    Comme Khoreia, j’ai pensé « uppercut ».

  6. Quadramatique dit :

    J’en reste sans voix. Vous avez fait preuve d’une incroyable force mentale pour grandir sans garder une légitime haine des hommes et pour pouvoir en parler aujourd’hui avec ce calme et cette lucidité. Poignant, vraiment. Je vous envoie mes bises les plus douces!

    • R. dit :

      Je ne sais pas si je fais preuve d’une incroyable force mentale, je n’ai pas l’impression de faire beaucoup d’effort, en fait. Ou alors mon inconscient les fait pour moi…?
      En tous les cas, absolument aucune haine des hommes. Juste une véritable difficulté à supporter les abus de petit pouvoir. Mais merci quand même, j’adore les bises douces ! 🙂

      • Paul Yanna dit :

        Félicitations, vous êtes officiellement la femme la plus classe du monde (ça + le côté « Mère Teresa du cul », vous êtes over9000 question charisme).

        Et puisque vous adorez ça, je vous adresse les miennes, de bises douces.

  7. samsoum dit :

    this is sad :/ so sad, i just wanna give you a hug right now

  8. R. dit :

    Non mais je vous jure, les gens, je ne suis pas malheureuse de tout ça. Même si je ne le souhaite pas à mes petits. C’est juste qu’il m’arrive régulièrement d’être ENCOMBRÉE par qui je suis, et ce que je suis découle, entre autres, de ces événements…

  9. Sir John dit :

    « [Que] mon corps tout entier et la puissance de mon rayonnement suffisent à faire exploser ».
    S’assumer ainsi est sans doute le signe d’une grande, et votre dernière phrase a tout d’une très Grande. Chapeau bas, Madame. Et vive demain (y’a pas d’quoi être encombrée, vraiment pas)!
    Cheers,
    S.J.

  10. Marie dit :

    Ce que tu écris est très fort. Très vivant. Tu es forte et vivante. Une super nana comme la chantait Jonasz. Je t’embrasse.

  11. Mais quand même…. le sexe n’est pas la charité et on ne devrait jamais faire ce qu’on n’a pas envie de faire. Tant de fois les femmes se sortent d’une relation sexuelle sans avoir joui et elles s’en occupent elles-mêmes. Si branler un homme relève même vaguement de la corvée, pourquoi le faire? Vous pourriez l’encourager à se masturber, l’y accompagner si ça lui et vous fait plaisir mais sinon… vous n’êtes pas plus responsable de son orgasme qu’il ne l’est du vôtre.

    Ceci dit, c’est vraiment bien raconté. Bravo!

    • R. dit :

      Disons que c’est un peu moins binaire que vous ne l’exposez. 🙂 Branler un homme ne relève pas de la corvée, mais parfois, on n’a pas envie. Surtout quand on sait qu’il va falloir beaucoup d’énergie alors que là présentement on n’en a pas vraiment. Et j’ai peut-être un peu trop eu dans ma vie le sens du devoir (et dans ce cas précis, c’était hors conjugalité). Probablement parce que j’y ai été formée jeune, justement… Mais je travaille sur le sujet ! 🙂

  12. Vestalle&Co dit :

    Admirative de cette sexualité sublime et épanouie malgré ces atteintes dans votre enfance. Vous êtes un un rocher dans la mer déchaînée, une force! (bon, pas de pot, en général, les faiblards et névrosés s’accrochent de toutes leurs forces au rochers dans la mer)

  13. Alabama dit :

    Je cherchais ce billet que je n’avais pas encore vu/lu . J’ai une question: quid de la justice? (si tu veux y répondre).
    Putain oui, tu t’en sors bien et ça me réjouit à un point!

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