Fugueuse

Ma petite mère dégringole, encore et encore.

La fulgurance de sa maladie au nom même pas barbare nous percute chaque jour. Pendant l’été et le début de l’automne, elle a perdu sa continence presque totale, sa capacité à mettre elle-même une cuillère dans sa bouche malgré la faim, l’usage sensé des mots, la possibilité de terminer ses phrases, la compréhension de la façon d’appréhender un téléphone… l’essence même du lien avec les siens.

Récemment elle a commencé à faire des fausses-routes. Principale cause de mort dans le cadre de cette maladie. Par étouffement. Alors l’idée d’un placement fait son chemin… lentement. Lentement.

Et puis dimanche dernier, alors que je la gardais le matin comme tous les week-end, elle s’est échappée. Petit fiston devait être changé, j’ai filé dans la salle de bain le mettre sous la douche, laissant ma mère seule dans la cuisine, comme très souvent.

En revenant, plus de maman.

J’ai d’abord eu l’idiot réflexe de regarder derrière mon canapé, comme si ma mère était capable de s’y planquer, pour jouer. Et puis l’évidence. J’ai ouvert la porte de chez moi, son nom a résonné dans mes escaliers.

Personne.

La peur m’a assaillie, j’ai mis dare-dare ses baskets à mon petit – à l’envers, mais ça je ne m’en suis rendu compte qu’une heure après, malgré ses zémalopié réguliers -, son manteau, mon sweat pas assez chaud, et j’ai couru dehors, fiston rivé sur la hanche.

J’avais l’air fin dans la rue, ébouriffée et ne sachant pas où regarder. Je demandais aux rebeus qui tiennent les murs de mon quartier s’ils n’avaient pas vu une femme blonde aux yeux tout bleus, chapka vissée sur les cheveux, s’égarer devant eux.

Mais ma mère n’a pas l’air malade. Elle semble à peine diminuée, la faute aux effets secondaires du traitement même pas curatif. Du coup, elle passe inaperçue. Il est bien loin le temps où sa blondeur naturelle la rendait la plus belle des gazelles aux yeux des Casawis.

J’ai cherché mon beau-père qui ne répondait pas à son portable pendant son unique heure de répit hebdomadaire, l’ai trouvé au comptoir, lisant son canard et buvant son ptinoir. Lui ai annoncé la fugue, vu la panique et le désespoir dans son regard…

Nous sommes ressorti, lui par là, moi par ici. Toujours avec mon petit…

Mais comment la trouver, après tout ce temps écoulé, au milieu de la foule barbessoise ?

Alors j’ai finalement dit à mon beau-père de retourner chez lui, que peut-être elle allait rentrer au bercail. Malgré les doutes : elle ne sait plus trop comment elle s’appelle, comment pourrait-elle savoir où elle vit ?

Je suis rentrée chez moi, ai nourri mon petit en cogitant sévèrement, attendant l’appel. L’ai imaginée errant dans Paris, dans cette journée à 8°… et puis la nuit. Et ses vêtements souillés et mouillés. Et le froid qui la mord. Et la mort.

Elle n’était pas chez elle, alors j’ai commencé à appeler les commissariats. Ils prennent le signalement, évidemment, mais tu parles d’un indice : 1m70, 63 ans, blouson bleu marine, pantalon noir, chapeau, chaussures.

Et puis miracle, mon beau-père me rappelle, ma mère vient de franchir la porte de chez elle. Comme une fleur.

Automatisme ou sursaut de lucidité, aucun moyen de savoir.

Je suis soulagée.

Soulagée que ma mère ne soit pas morte en échappant à ma surveillance. C’est bête, mais je préférerais que ça arrive sans que j’en sois responsable. Et si possible, pas à cause du froid et de l’errance. Plutôt une belle rupture d’anévrisme en plein sommeil.

La mort idéale.

Celle que je me souhaite, dans 60 ans.

Ou avant si j’ai le même mal.

Putain de démence fronto-temporale.

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28 commentaires pour Fugueuse

  1. Judie K dit :

    Je comprends bien ton souhait de mort idéale, sans la responsabilité de personne. ça arrive.

    Rien à voir, mais tu as encore changé ta phrase. Décidément, tu as du mal à trouver ton chemin toi aussi. Tu dois être nostalgique de celle que tu as laissé longtemps.

  2. zoumpapa dit :

    J’imagine et suppose que ce blog est un bon exutoire lorsque des évènements pareils arrivent. Tu dois accumuler une pression pour le moment qui ne doit pas être triste (bien que je n’ai aucune idée du stade actuel de « recolement » avec Mr R., pour parler de ces soucis là par ex.).
    Courage donc, ta maman a de la chance d’avoir une fille comme toi, certains l’auraient déjà placée…

  3. nanou dit :

    Difficile de commenter un tel témoignage… Les esprits malins me diraient de me taire alors… Je préfère exprimer de nouveau ma compassion, ce qui ne va guère t’aider au demeurant. Oui c’est une saloperie de maladie (en même temps, t’en connais des à la fois graves et sympas?), qui épuise les familles, les culpabilise, et inverse les rapports parents/enfants, le conjoint devient soignant, les modes de fonctionnement sont bouleversés et son propre statut (d’enfant, de conjoint…), sa propre histoire, ses émotions sont niés, barrés, effacés lorsque la personne qu’on aime ne sait plus qui on est ni qu’elle nous a profondément aimé. Alors oui, l’idée du placement est difficile, mais entre la peste et le choléra… de toute manière, il n’y a pas de solution miracle (ah!!!!! le coup de l’anévrisme-mort-dans-son-sommeil-sans-souffrir est quasi un mythe, malheureusement), il est néanmoins ultra important que l’entourage se protège assez tôt des conséquences induites de la maladie ( le placement en institution est un acte d’amour, pas d’abandon…) pour éviter l’épuisement, la culpabilité, et éviter que l’amour se mâtine de sentiments moins avouables mais tellement humains quand la famille n’en peut plus. Anyway, courage. Et embrasse-la.

    • R. dit :

      C’est peu ou prou ce que je tâche d’expliquer à mon beau-père depuis quelques mois. Il a beaucoup résisté, et puis, petit à petit… Mais je sens que le passage à l’acte ne va pas être simple à négocier, qu’il va y avoir du ramassage à la petite cuillère d’homme brisé.

      • nanou dit :

        de toute façon, et c’est terrible, c’est et ce sera un homme brisé…mieux vaut que ce soit en quelques morceaux qu’en 10 000…Va falloir affronter les établissements et le manque cruel de places… va falloir avoir la foi chevillée au corps que c’est le mieux pour elle, et le mieux pour vous. C’est la seule certitude.

  4. Ce qui est plus que tout terrible dans les maladies qui touchent le ciboulot, c’est que ce n’est même plus vraiment la personne que l’on aime dont on doit s’occuper, mais une sorte de fantôme de cette personne. Gloups, gloups ! (Où je mesure ma « chance » d’avoir perdu mon père « entier ».)

  5. Marie dit :

    C’est mon père qui a accompagné sa mère, il y a longtemps. J’étais toute jeune mais je n’ai pas oublié. Ma petite grand-mère. Nanou dit des choses très justes. Pensées dans la tempête qui est la tienne.

  6. LV dit :

    Casawis ! Putain j’en étais sûr !

  7. RdT dit :

    Je n’ai jamais osé commenter jusqu’alors mais je me lance because les DFT et autres démences c’est un peu mon job…
    Ce que j’explique aux familles (et qui permet de travailler sur la culpabilité) c’est que si ta maman avait un cancer jamais vous n’auriez ressenti un tel sentiment de culpabilité à l’idée de la confier à un service d’onco pour qu’ils prennent soin d’elle, ni même à une entrée en service de soins palliatifs. Et ben là c’est pareil, votre seuil de compétence est atteint, principe de Peter etc…
    Et ce qui est pernicieux avec les DFT c’est aussi les manifestations hallucinatoires qui peuvent la mener dans un monde totalement obscur au milieu des siens.
    Donc oui, c’est sans doute le moment d’organiser l’entrée en structure avant qu’une nouvelle errance ne la transporte direct dans un centre psychiatrique de sujets âgés déments, bcp plus traumatisant pour tout le monde et pour elle en premier.
    Si tu as besoin de renseignements ou juste d’échanger, tu as mon mail.
    Et enfin, une astuce en attendant. Prépare des étiquettes avec nom, prénom et numéro de téléphone collées à l’intérieur de ses vêtements pour « sécuriser » une nouvelle envie d’escapade (je bannis de mon vocabulaire les mots fugue et errance car je suis convaincue que dans l’acte même, celui qui part le fait tout à fait volontairement et que cet acte lui est dicté par l’état de conscience qui est pleinement le sien à ce moment là même si nous n’y avons pas accès. Je me bats pour qu’on reconnaisse la cohérence dans l’incohérence)
    Bref, j’arrête là car je pourrais écrire des pages et des pages sur le deuil blanc.
    Bon courage

    • R. dit :

      Oui on a décidé de mettre un papier dans sa poche indiquant son nom, sa maladie et qui appeler. Merci pour ta proposition, que je garde dans un coin de ma tête. Je ne connaissais pas l’expression « deuil blanc », mais elle est très bien trouvée…

      • zut dit :

        Et si possible une photo ou toi et la personne sont dessus.
        Parce que les flics ayant ramené mon beau-père qui avait fait une trop longue promenade là où il n’y avait rien à voir, n’ont pas voulut le laisser entrer chez lui.
        A la question, en me désignant, « connaissez-vous ce monsieur ? » il a répondu non.
        Et donc j’ai été le récupérer, le lendemain, à la clinique ou il avait été placé…

  8. samsoum dit :

    Courage N. , c’est ce que je peux te dire :/

  9. samsoum dit :

    Yessss ^_^

  10. Patrick l'Étoile dit :

    Pas facile, ce qui se profile. A un moment donné, il faut savoir (pouvoir) passer le relais. Quoique l’on fasse, quelle que soit l’énergie qu’on y laisse, la situation n’évoluera pas vers le mieux. Autant anticiper et surtout surtout ne pas culpabiliser. Bon courage pour cette épreuve.

  11. Kunoi dit :

    Espérant être pertinent:
    Ces temps ci je fouille les possibilités de tels portables, et il se trouve que ceux-ci ont tous une fonction GPS et souvent une possibilité d’activer et de localiser le téléphone à distance.
    C’est à creuser, mais imagine que ta maman ait toujours dans une de ses poche un téléphone. Voir que si tu as peur qu’elle le bazarde, tu lui en couds un dans ses vêtements. En cas de problème, tu pourrais l’appeler, ou à défaut la localiser.
    Il existe peut être aussi des gadgets pour les personnes dans sa condition, genre un bracelet ou autre qui inclue un GPS et qui donnerait la situation de la personne en permanence…
    A creuser.

    • R. dit :

      Oui, c’est pas con, on y a pensé. Mais finalement, on se dirige vers un placement imminent…

    • RdT dit :

      Il existe, effectivement, un système de géolocalisation via un système de vigilance commercialisé par l’intermédiaire de Présence Verte (dans ma région tout au moins) mais je ne trouve pas ça particulièrement pertinent pour les personnes désorientées et ces systèmes (style bracelets anti fugue -rien que le mot me heurte-) sont excessivement stigmatisants pour la personne qui les porte…

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