Idéal

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Ma petite maman est dans sa maison. Une chouette maison, où tout le monde a l’air extrêmement gentil.

Nous l’avons emmenée il y a quelques jours, et elle a été très docile, elle qui était connue pour son entêtement. Une femme douce, honnête, tendre. Mais têtue.

Une Corse.

Il faut croire que les médicaments que nous lui donnons depuis de longs mois ont fait leur effet. Trop peur que la crise recommence. Alors Rivotril, Risperdal et autres Atarax sont les nouveaux amis de la famille. Inévitable.

L’abrutir pour pouvoir l’aimer encore un peu.

Nous sommes partis en voiture, en lui disant où nous allions sans provoquer aucune réaction. Arrivés dans le village, j’ai proposé que nous déjeunions dans un bouiboui – une dernière fois. C’était plutôt bon et sympathique, malgré l’odeur de dernière clope du condamné. Parfois les sanglots montaient, mais j’ai toujours réussi à les contenir. Ce jour-là.

Nous nous sommes rendu dans le lieu, dans sa chambre. Accueillis avec professionnalisme et douceur, chacun y allant de son regard bienveillant et de son petit mot tendre, voire drôle. Idéal. Autant que faire se peut.

Après les démarches administratives et logistiques, nous sommes restés un peu, puis avons convenu de partir pour laisser à ma mère la chance de se recréer un monde.

Elle ne nous a pas regardé partir.

Je m’interroge sur le goût qu’auront mes futures visites. Aimer ma mère et aimer ce qu’elle est devenu est presque incompatible. Même si je continue à embrasser son enveloppe corporelle.

Elle ne sait plus qui je suis.

Je suis sa fille, unique, et elle ne sait plus qui je suis.

Foutue maladie…

Alors je sais bien que j’irai, bien sûr. Pas le choix.

Mais ça sera surtout pour calmer mon inévitable culpabilité – même si je n’ai aucun doute. Et pour m’assurer qu’elle est bien traitée.

De ce côté, tout ce que j’ai vu semble irréprochable. Idéal.

Le lendemain, nous sommes revenus prendre le pouls de la situation à J+1.

En arrivant dans le réfectoire, elle était là, cheveux longs lâchés, souriante, au milieu des petites vieilles rabougries. C’est sûr qu’elle fait office de jeunette, avec ses même pas 64 ans. Elle était belle, vraiment, même si ça semble galvaudé.

Quand elle nous a vus, elle a levé la main. Nous a-t-elle reconnus ?
Difficile à dire tant elle est absente d’elle-même. Lien réduit au néant. Elle rit, dit oui ou non : trois réponses s’offrent à elle quand elle sent qu’on attend quelque chose de sa part. Elle pioche au petit bonheur la chance.

Nous avons appris que tout s’était bien passé, et qu’elle n’avait pas réclamé son mari dévoué. Ce qui semble logique, et même idéal. Mais ça lui a foutu un coup. Pourtant, on s’en doutait.

On est resté un peu, j’ai déconné avec les petites vieilles. L’une, la plus âgée, passait son temps à marmonner des insultes au sujet de certains ivrognes et autres enculés. Une autre râlait après elle. Mais bon esprit.

Ma mère se marrait.

J’ai demandé son nom à une dame, elle a souri et m’a demandé de patienter. Puis elle est allée devant sa porte, et est revenue m’annoncer le nom qu’elle venait d’y lire, un peu honteuse.

L’ambiance était décalée, mais chaleureuse.

Et puis nous sommes partis. Ma mère n’a pas réagi.

Et c’est tant mieux.

Idéal.

Maintenant… ben faut serrer les dents.

Et juguler le morose.

—————————————
Illustration : F. Bénaglia.

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20 commentaires pour Idéal

  1. zut dit :

    Mais non, mais non. Pas de culpabilité.
    D’abord ça ne sert à rien et ensuite ça te pourrit la vie.
    L’essentiel c’est que tu as fait ce qu’il fallait faire, ce que dicte ta conscience.
    Pour toi.
    Et le reste, basta.

    • R. dit :

      Je sais je sais je sais. La culpabilité illégitime, c’est un des boulets que je traîne depuis quelques décennies… Et j’ai toujours pas mis le doigt sur le pourquoi du comment. 🙂

      • Gawel dit :

        judéochristianisme, j’appelle ça.
        Quand je culpabilise pas, je culpabilise…

        • R. dit :

          Mais pourtant je suis une sale mécréante, bordeeeeeel !!! 😀

          • Alfred dit :

            Je ne suis pas croyant mais je sais que je ne serais pas à l’aise non plus quand j’aurais à le faire. Le regret de ne pas pouvoir faire plus, de ne pas pouvoir la garder à la maison. De ne pas pouvoir lui permettre de finir tranquille dans sa maison avec son jardin.
            D’un autre coté, je sais que ce n’est pas possible, ce n’est pas une question de volonté, c’est une question de moyen. S’occuper d’une personne dépendante est un boulot à temps plein, et si on a pas de revenu à coté, ça ne peut pas se faire. Et quand la personne est vraiment dépendante, c’est même du 24h par jour de travail, ça veut donc dire au moins trois personnes capable d’assurer. Une seule, elle ne tient pas. Je le sais, je l’ai vécu pour mon grand père. Au début, on prend sur soi. Ensuite, on fatigue. Et alors soit on devient aussi malade, soit on devient désagréable avec la personne, on fini par lui en vouloir… C’est horrible. Mieux vaut une maison de retraite où on s’occupera d’elle et où on continuera à venir la voir. Ca c’est très important. Parce qu’il y a aussi les petits vieux que leurs enfants ne viennent plus voir, parce qu’ils ont peur de la maladie et de la vieillesse, et ceux-là ils sont vraiment seuls.

            • R. dit :

              Bienvenue Alfred !
              Et une question : les petits vieux que personne ne vient voir et qui ne reconnaissent plus leurs proches se sentent-ils vraiment seuls ? Je m’interroge… Je n’ai pas la réponse.

              • Alfred dit :

                Je sais pas s’ils se sentent seuls si leur proches ne viennent plus les voir s’ils ont oubliés qui sont leurs proches. Mais je suis sûr qu’ils se sentent très seuls si personne ne leur dit bonjour, si ceux qui passent les ignorent. En tout cas, quand j’allais voir le grand-père, ceux des chambres voisines appréciaient beaucoup qu’on leur fasse un brin de causette, à défaut qu’on leur dise juste un « bonjour Monsieur/ Madame » (Ne pas oublier le Monsieur, le Madame. C’est parfois tout ce qui leur reste de dignité. J’ai la rage lorsque j’entends certain leur parler comme à des gosses et les appeler « papi/mamie » d’un ton condescendant).
                PS: déjà passé, sauf que j’oublie le pseudo utilisé d’un jour à l’autre… Y a pas d’âge pour l’oubli…

  2. dita dit :

    J’ai travaillé dans ce genre d’endroit, fermé parfois pour éviter les fugues (c’est le cas là? ) et ton récit me bouleverse car me projette de l’autre côté. C’est un univers décalé oui. Souvent les réponses ne répondent pas aux questions . Il y a une sorte d’errance des corps et des regards mais l’amour est là même si il ne tombe pas forcément au bon moment et les visites sont parfois partis quand on reçoit la confidence que  » ma fille est la plus belle du monde et je l’aime très très fort ». C’est souvent une histoire de rdv manqué avec cette maladie . et il y a un vrai deuil à faire que ta maman est encore là.
    Mais je crois que tu en avais parlé une fois ici , reste le contact de peau à peau, de coeur à coeur. Et je restes persuadée que même si tu la sens absente, elle reçoit sous une autre forme ton amour. ça ne tombe pas dans ces neurones mais dans des autres récepteurs. Rien n’est vain…
    Je vous souhaite beaucoup de courage
    bisous très fort

    • R. dit :

      Oui oui, fermé à double code. Je crains que ma mère ne soit trop atteinte pour se rappeler qu’elle m’aime. Même si j’ai aucun doute sur le fait qu’elle m’aime ou qu’en tous les cas, si elle le pouvait elle m’aimerait. Je veux dire, je ne me sens pas abandonnée « par elle ». Mais je me sens un peu demi-orpheline.
      Merci en tous les cas, et bisou aussi.

  3. nanou dit :

    Dita, t’as tout dit. Pas mieux.
    Bravo R. pour ton courage (et celui de ton beau -père).
    Je t’embrasse

  4. RdT dit :

    Sourire, oui, tu te sens à demi orpheline, et c’est le cas, souviens toi, le deuil blanc. Une part de ta Maman n’est plus, une autre part est toujours là. J’aime beaucoup ce que dit Dita, car c’est tellement ça… C’est au moment où l’on s’y attend le moins qu’une confidence viendra nous chavirer parce que tellement juste, tellement précise dans cet environnement si flou… Alors les familles, parfois, lorsqu’on leur dit (parce qu’il est si important qu’elles sachent), nous regardent incrédules et croient, parfois, qu’on leur dit ça juste pour leur faire plaisir. Mais ce n’est pas vrai. C’est rigoureusement ce qui se passe, ce qui se dit…
    Je crois que c’est pour ça que cette pathologie me passionne autant…
    Maintenant, face à la culpabilité, c’est normal, rien que de plus normal parce que oui, culture judéo-chrétienne, une mère qui nous a portées, nourries, choyées… etc… etc… mais il faut que tu travailles dessus pour t’en défaire, pour vivre mieux, et pour qu’elle, aussi, vive mieux. Echange avec l’équipe pour te convaincre objectivement de ton bon choix d’endroit, demande des entretiens réguliers avec la psychologue de la structure, pour l’aider aussi, elle et l’équipe, à comprendre ce qui peut se jouer pendant tes visites. Je dis toujours aux familles que si elles ne sont pas bien, leur père, leur mère ne peut pas être bien. La seule mémoire qui marche encore quand toutes les autres dysfonctionnent, c’est la mémoire émotionnelle… celle justement qui donne de si belles phrases, à l’instar de celle rapportée par Dita…
    Et enfin, sache juste qu’à un moment, l’entrée en structure est un soin. Rien d’autre, pas un abandon, un soin ! Et c’était prendre soin de ta Maman que de faire la démarche que toi et ton beau père avez instiguée…
    Mais je sais combien ces moments sont perturbateurs, dérangeants, et douloureux. Infiniment douloureux…
    Prends bien soin de toi.

    • R. dit :

      Je crois que je culpabilise d’avoir la sensation que ça serait plus simple pour moi que ma mère ne soit plus… du tout. Que j’aimerais que ça soit passé. Que le deuil blanc se noircisse pour être plus clair. Même si ça semble antinomique. Bon enfin, merci à tous pour vos doux mots. 🙂

      • Alfred dit :

        Alors dans ce cas on est nombreux…
        La médecine moderne a allongé nos vies mais n’a pas beaucoup allongé le temps pendant lequel nous sommes en bonne santé.

  5. Marie dit :

    Pensées douces. Rien à rajouter aux uns et aux autres. Juste que je pense à toi et aux tiens, à ton beau-père aussi. Je t’embrasse.

  6. quadramatique dit :

    Rien à ajouter non plus. Bises et pensées affectueuses!

  7. etoile31 dit :

    Lorsque nous avons évoqué avec le médecin de famille de notre père,
    le médecin a dit « sachez qu’une entrée en maison de retraite pour une personne agée, c’est une durée de vie en moyenne de deux ans. Faites votre choix mais ce n’est pas la meilleure solution ». De toutes façons, il n’y en avait pas d’autres, 82 ans, invivable, solitaire, sauvage, libre, indépendant, mais ne supportant plus ses douleurs osseuses au quotidien.

    Bon, d’accord on a partagé l’acte en 5 enfants, (c’est moins lourd). au bout de deux semaines, il mangeait à une table seul, tous les jours il était en ville, et/ou à son jardin, (il avait conservé sa voiture), il s’est fait arnaquer 2000€, il perdait les clés 10 fois/semaine en alertant tout ce que les services d’assistance peuvent compter de moyens disponibles, etc.

    Nous avons beaucoup pleuré surtout lorsque nous l’accompagnions aux obsèques de ses frères et soeurs (il était le plus jeune) et que nous rentrions.

    http://hasardelles.canalblog.com/archives/2009/09/03/14942300.html

    Bon courage, et confiez cette peine, si vous êtes seule, mais rien de mieux qu’une structure sécurisée et socilisante pour nos anciens…….. Crever à la maison n’est pas mieux, sauf accidentellement en pleine vitalité, alors oui, bien sûr!

    Je suis convaincu que les médicaments, pesticides, conservateurs, etc. consommés par nos parents sont responsables de l’émergence de ces nouvelles pathologies comportementales et physiologiques de masse (Alzheimerr, Parkinson, Scléroses en plaques, cancers, etc.)…

    Pensez à nous donner des nouvelles

    Henri

  8. Ping : Outil | Du sang, du sexe et du lait maternel

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