Oniric timing

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J’ai la chance et la malchance de me souvenir de presque tous mes rêves, depuis toujours. Faut bien que ça ait quelques avantages d’être une putain d’obsessionnelle. J’ai une seconde vie la nuit, une seconde vie sauvage, non-domestiquable.
Mille fois, je me suis retrouvée à désirer violemment un homme alors qu’il me laissait absolument de marbre juste avant d’habiter mes songes. Et tu me connais, quand je commence à désirer violemment un homme…
Il y a eu aussi 7 ans de cauchemars, après mon Brésil. Tellement précis qu’il m’est arrivé d’appeler une amie à 6 du pour m’assurer que cette image d’elle se tranchant la gorge devant moi, de son sang giclant et de ses yeux se vidant de toute substance était bien irréelle, juste le fruit de mon cerveau ultra-remember et de ses chelouteries traumatiques.

Je suis une fille qui rêve beaucoup.

Et depuis que ma mère est en établissement spécialisé pour personnes déconnectées, je rêve d’elle. Souvent. Alors que ça faisait des années que ça ne m’était pas arrivé, alors qu’elle est malade depuis plus de 4 ans, en déclin flagrant depuis plus de 2 ans, alors qu’elle a été un pilier dans ma vie, car en plus d’être ma mère, elle était une bonne mère et une femme bien, il aura fallu attendre cette rupture pour qu’elle revienne dans ma vie inconsciente.

Rupture… je ne sais pas si c’est le bon mot. Très proche d’elle, je ne lui ai pas épargné les joies de dressage d’adolescente aimant flirter avec le danger, pas toujours très solente, et très éprise de liberté-lâchez-moi-la-grappe-merde. Mais j’avais des bouffées d’amour pour elle, surtout quand j’étais une jeune adulte, et nous communiquions beaucoup.
Il y a environ 6 ans, elle a repris une n-ième psychanalyse, s’est mise à dire des choses insensées, sans queue ni tête, voire désagréables. Quand je suis tombée enceinte de mon premier enfant, elle semblait totalement à côté de la plaque, encore plus lors de ma seconde grossesse. Ce qui m’énervait. Du coup, je prenais mes distances.

Je ne pouvais pas savoir, aucun de nous ne pouvait savoir qu’il s’agissait des premiers symptômes de sa maladie.

Quand mon petit avait 5 semaines, ça a été la première dégringolade, et nous avons dû sortir la tête du sable. Quelque chose déconnait, plus de doute possible.

Mais il était un peu tard pour constater que je venais de passer à côté des dernières années de ma mère consistante.

Un peu plus de 2 ans après ce premier bug indéniable, elle est donc entrée en sens unique dans une structure sans même s’en rendre compte, dans l’oubli total de tout ce qui avait fait sa vie, de ses 28 ans de relation amoureuse avec son mari à ses 34 ans de maternité. Elle ne sait plus qui nous sommes.

Pendant tout ce temps, je n’ai jamais rêvé d’elle.

Faut dire que j’avais matière à rêver d’autre chose.

Mais bordel, ma mère était en train de sombrer dans le néant, et moi je faisais genre « je gère ». Cette situation était à cocher dans la case « ma vie maîtrisée », alors je n’avais pas besoin d’en rêver.

J’ai fait tout un tas de choses pour justifier mon effondrement à venir : être malheureuse en couple et continuer à céder, tomber presque amoureuse d’un autre, décider de rester avec le père de mes enfants malgré l’élan indéniable, malgré les sanglots, malgré l’évidence, m’épuiser, serrer les dents, m’empêcher d’exploser…
Un pote me disait depuis plus d’un an « Tu sais R., ce qu’il se passe avec ta mère n’est pas simple, tu as le droit de mal le vivre, si tu ne te l’octroies pas, tu coures à la dépression… ». Et moi je répondais « T’inquiète mon poulet, j’ai déjà fait le deuil de la reumda, c’est dur mais étonnement, je ne le vis pas si mal, et c’est pas ça qui me fait pleurer en ce moment ».

Aveugle.
Infoutue de me rendre compte que je faisais un putain de transfert.

Effondrement il y a eu. Presque heureusement, ma mère a continué à décliner très vite, débouchant sur un placement en bonne et due forme il y a 2 mois.

Et c’est là que j’ai commencé à rêver d’elle. Alors que c’était plutôt un soulagement de la savoir entre de bonnes mains. Alors que d’un coup, la logistique s’allégeait. Sortir la tête d’un de mes quatre guidons permettait enfin à l’information tu-n-es-même-plus-un-lointain-souvenir-pour-celle-qui-t-a-mise-au-monde d’accéder à ma vie sauvage.

D’où les rêves.

Dans les premiers, nous discutions elle et moi. Précisément ce qu’elle n’est plus capable de faire. Elle riait aux éclats, ses joues roses et ses yeux mutins. J’entendais l’écho de sa voix, les ondulations de ses envolées mélodiques. Nous étions connectées, complices, comme avant. Dans ces rêves, elle était plus jeune. Voire de mon âge.

Je n’avais jamais rêvé de ma mère jeune.

A chaque fois je me réveillais un peu réchauffée, sourire aux lèvres, avec l’impression de l’avoir retrouvée dans la nuit, elle et ses fantasqueries, sa douceur, son amour pour moi.

Et puis il y a eu le dernier.

Dans celui-ci elle était actuelle : un peu âgée et complètement paumée.

Je croisais deux de mes potes de primaire, et je comprenais au fil de la discussion qu’ils avaient baisé ma mère.
J’essayais de comprendre, je leur disais que ça ne me posait pas de problème qu’un de mes potes se frotte à ma mère – je suis plutôt beatnik sur le sujet -, si tant est qu’elle le désire elle-même. Que je m’en foutais de la morale-mon-cul, mais que bordel, ma mère n’était plus capable de désirer quoi que ce soit. Que ma mère était vide, que ma mère était loin, que ma mère n’était tout simplement plus.
J’imaginais la scène, ma mère et ses yeux bleus perdus dans le brouillard, creuse, flasque, absente… et nue, sous l’assaut de ces deux gaillards pourtant assez beaux pour ne pas se retrouver à baiser une morte-vivante.

La colère commençait à monter devant leur air désolé.

Je me suis réveillée avant d’exploser.

Abattue.

—————————————
Visuel extrait de l’excellent film Harold et Maude, de Hal Ashby.

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14 commentaires pour Oniric timing

  1. La Vachère dit :

    Les rêves, je connais. J’ai aussi une double vie onirique, aussi usante et fatigante que la première…
    Et moi, c’est ma grand-mère qui est placée pour la même raison. J’en rêve aussi beaucoup…

    Bon courage !

  2. Babylonia dit :

    *mode psy à 2 balles on*
    tu fais peut etre un transfert sur la coupe de cheveux imposée par sa soeur… c’était un peu (beaucoup) du viol. tu l’as pas encore digeré.
    *off*
    perso j’ai commencé a rever de ma mère quand je suis tombé enceinte pour la 1ere fois. elle m’apprenait à être une mère comme elle. je revais donc de frapper mon bébé, de lui hurler dessus, et ma mère jubilais.
    c’était des cauchemars horribles, mais ils m’ont fait comprendre que je n’avais pas pu enterrer le passé, et que la distance qu’on avait pris, et que sa déconnexion du monde qui ont fini par faire d’elle une gentille enfant alors qu’elle a 50 ans, ne m’avait pas permis de lui pardonner.

    courage :/

    • Frenchsweet dit :

      Je ne sais pas si on enterre un jour ce genre de passé, ce que l’on vit (subit) lorsqu’on est enfant, et pire, bébé – on ne peut pas du tout se défendre, on est complètement dépendant de la mère – s’inscrit en nous pour toujours. On ne peut que « faire avec », « faire autrement » parfois, quant à pardonner, c’est plus compliqué..

    • R. dit :

      Oui, j’ai moi aussi pensé au lien avec ma connasse de tante. Mon côté psy à 2 balles… 😉

  3. Gawel dit :

    Il y a eu une faille dans le cocon dans lequel tu l’as placée pour qu’elle soit en sécurité, protégée d’elle et des autres… Fallait bien qu’après les insomnies ça ressorte quand tu dors (enfin)…
    Tout mon soutien !

  4. Eh ben c’est du lourd de chez lourd en ce moment !
    Si tu as l’impression que tu t’étais mis des œillères et qu’aujourd’hui c’est plus clair, c’est déjà pas mal.

  5. Chut ! dit :

    Bonsoir R.,
    je me demande si les (mauvais) rêves n’arrivent pas justement parce que ta mère est à présent entre de bonnes mains. Il est atrocement difficile d’accepter de voir nos proches diminués, perdre la tête au point de ne plus nous reconnaître, s’enfoncer dans un néant duquel ils ne reviendront pas, si ce n’est par éclipses (ma grand-mère était atteinte d’une pathologie dégénérative, j’ai assisté aux différents stades de la maladie. A distance certes, mais c’était horrible).
    Il est aussi très dur de les placer, même s’il s’agit objectivement de la meilleure solution.
    Maintenant que ces deux étapes sont passées – ou en voie de résolution -, le psychisme a davantage de place pour s’exprimer… et ne s’en prive pas ! Un peu comme lorsqu’on mobilise ses forces pendant une bataille et, qu’une fois celle-ci achevée, on s’effondre, on « décompense ». Parce qu’on le peut enfin, que le plus gros du danger est écarté.

    Je cauchemarde aussi beaucoup (trop) : poursuite, séquestrations, torture, viol, tout y passe, et depuis des années !
    Je rêve souvent de ma mère et de ma grand-mère vivantes, de leur mort parfois. Ces rêves généraient un tel stress et une telle douleur qu’après le décès de ma mère, je n’arrivais plus à dormir et ne me couchais qu’au matin, quand je tombais littéralement de sommeil. Les somnifères me permettaient de retrouver des horaires à peu près décents, mais mes rêves étaient encore pires ! Le serpent qui se mord la queue, en somme…
    Ce qui m’a aidée, vraiment, fut de retourner voir un psy : je verbalisais – ou pleurais, ou hurlais, peu importe. Ce flot de trucs qui sortaient parce qu’ils le devaient m’apaisait, me vidait, me « nettoyait ». Il y a avait ensuite moins de place pour les cauchemars.
    Peut-être une piste à suivre si ce n’est pas déjà fait ?

    Amitiés, sincèrement.

    • R. dit :

      Merci, Chut. C’est en cours… 🙂 Et je suis totalement du genre à décompenser après avoir rempli ma mission mâchoires serrées, yeux secs et coeur bien accroché. Tout s’effondre dans la foulée.

  6. audren dit :

    En plus d’être émouvante, ton écriture a un style que j’adore.

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