Frontal

Taureaux

Mes enfants grandissent, et je crois que de tous temps je n’ai jamais enfoncé une porte plus ouverte.

N’empêche que je m’en rends bien compte : ils grandissent.

Le petit a deux ans passés, et tout ce qui va avec : mignonnerie du langage qui s’affine, affirmation du caractère qui se rebelle, disparition progressive du physique poupin (j’en pleurerais presque), humour qui se forge, joie d’un jour prochain sans couche…

Le grand a bientôt 5 ans, un cerveau qui percute grave de grave, une légère propension à l’autosatisfaction et à la victimisation, une maîtrise du langage carrément précoce et donc un certain sens du raisonnement…

Par « certain », j’entends « pas toujours celui qui m’arrange ».

Du coup, parfois on se frite.

Et ce qui me sauve, c’est que mon grand a un peu hérité de mon caractère : très à l’aise en société mais néanmoins un peu timide, ultra-ultrasensible, charmant, mauvais dormeur, dépendant de l’affection des autres, volubile, fier, voire orgueilleux… Ca me donne un petit temps d’avance sur ses réactions.

Ce qui me sauve avec le petit, c’est qu’il a un peu hérité du caractère de son père (réservé, contemplatif, boudeur, solitaire, charmant, orgueilleux…), et que je commence à bien le connaître, ledit père, et donc à savoir comment réagir. Ca se résume souvent à « le laisser tranquille jusqu’à ce qu’il digère son boudin », chose que je fais sans soucis quand il s’agit de mon petit, beaucoup moins facilement quand il s’agit du paternel… ptet les 31 ans d’écart entre les deux ?

Récemment, je me suis inspirée d’une technique apprise en colo d’équitation quand j’avais 14 ans, que j’appellerai la théorie du déséquilibre.

J’t’explique.

Quand un cheval s’emballe, il s’emballe – et je sens  bien que je prends du level en termes de porte ouverte. Triple-galopant à 258 km/h, c’est pas loin d’être impossible de l’arrêter. Le cavalier peut décemment être tenté de tirer comme un malade sur les rennes, rapport que c’est comme ça, en gros,  qu’on nous apprend à arrêter les canassons. Rapport à la panique, aussi.
Sauf que c’est précisément ce qu’il ne faut pas faire, sinon Jolly Jumper s’appuie tranquillou-bilou sur le mors, qui devient presque son starting-block permanent, et ne se déballe pas. Et je donne peu cher du poor lonesome cowboy, tout chanceux soit-il

Ce qu’il faut faire, au contraire, c’est tirer-relacher-tirer-relacher. Et pas en rythme. Parce que l’idée, c’est de créer un déséquilibre. Genre le pur-sang, il sait plus où il habite : il croit pouvoir s’appuyer sur la béquille de mâchoire que tu lui offres, et en fait, bim, il manque de se rétamer. Ce qui l’oblige à sortir de sa course frénétique.

Bon, je t’ai déjà dit que mes petits mecs étaient chevalement équipés question appendice (toutes proportions gardées, thanx god je n’ai pas engendré des monstres ziziesques), mais tu dois bien te demander le rapport avec la choucroute…

Ben tu vas voir. Je n’exclus pas que tu trouves ma théorie capillotractée. Mais ça sera toujours moins pire que celle du surfisme dans le brouillard dont j’ai renoncé à te causer, finalement. Il faut parfois savoir brider ses élans.

Il y a quelques temps, je revenais d’un déj chez des potes. Mes mômes avaient été adorables, mais la sieste avait été squeezée, et étonnamment, c’est le grand qui a commencé à me gonfler dans le métro. Genre pile-poil pendant ma session robertdeniresque you-talk-to-me-?-you-fucked-my wife-???.
Alors forcément, comme il avait l’air parti pour pas lâcher l’affaire, j’ai entrepris de le gérer en maxi-frontal : et que je t’attrape par le bras, et que je te colle mon nez à 2 mm du tien avec un regard qui en dit long, et que je te parle sur un ton dépourvu de guimauve et de petits poneys, mode vénère ON.

Sauf que mon asticot avait pas l’air de vouloir capituler.

Ce qui me rendait, tu t’en doutes, super zen. A base de ôôômmmmm, de chakra béant et tout le toutim.

J’ai haussé le ton un peu plus, resserré ma poigne sur le bras, brandi quelques punitions à venir (avec les mots « dessin animé » et « plus jamais de ta vie entière » inside)…

Et ce petit con de se débattre en plein gare du Nord et de s’enfuir en courant. Alors que j’avais l’autre épuisé dans les bras, prêt à hurler sa reum si je le reposais, et alors qu’il y avait environ 623 000 personnes en train de marcher dans tous les sens.

J’ai d’abord eu le réflexe de courser mon gamin sur le thème « oh toi, tu vas prendre cher ».

Et puis j’ai vu qu’il avait l’air hyper vexé, ce qui n’était pas mon objectif, et surtout buté. J’ai compris que je n’aurai pas gain de cause en m’y prenant comme ça : taureau contre taureau, c’est pas toujours très jojo.

Même si je ne crois pas du tout en l’astrologie.

J’ai entrevu d’un coup ce que me réservait l’adolescence et ses joyeusetés. Et j’ai repensé à mon histoire de poney en 5e vitesse sur l’autoroute.

Virage à 180.

D’abord j’ai arrêté de courir. J’ai rejoint mon grand – qui avait ralenti sa course tout en me défiant du regard – avec un visage amical. Il s’est immobilisé. Arrivée à sa hauteur, j’ai pris une voix plus douce, me suis excusée de lui avoir crié dessus, lui ai expliqué qu’en courant ainsi au milieu de la foule, je risquais de le perdre. Qu’il avait été super sage tout le long de la journée, et que c’était dommage de tout gâcher à 5 minutes de la maison. Je voyais au fur et à mesure de mes mots ses traits se détendre, ses sourcils se défroncer.

Je lui ai caressé la joue et lui ai proposé un câlin, pour qu’on finisse le trajet copain.

Il a fondu dans mes bras.

M’a fait un énorme bisou.

Et on est reparti main dans la main, sans obstacle.

Soulagement.

J’avoue : je me suis auto-give-me-five intérieurement.

Alors note pour dans 10 ans : ne jamais oublier la théorie du déséquilibre. Et prier pour que ma vie d’alors ne me mette pas trop les nerfs en pelote. Ca aide…

A part ça je t’ai déjà parlé de ma théorie du surfisme dans le brouillard ?

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7 commentaires pour Frontal

  1. zut dit :

    Ha ha ha ! En v’la une qui découvre la vie.(ca va pas s’arranger)

    Bienvenue pour les prochaines 40 années.

  2. zoumpapa dit :

    Wow le ‘tin de récit en slalom! 🙂 …pour ma part je lui aurais collé le sprint dans la gare…raaaah la capacité que certaines d’entre vous ont d’adapter votre attitude à rebrousse-poil de ce que nous les mâles (certains d’entre nous) aurions eu comme réaction dans la même situation (…toutefois je rappelle que « notre » sens de l’autorité est indispensable à l’éducation de ces petiots). Bon, c’est un peu brosse à reluire, mais je comme je le pense, faut bien que je le dise.

    • R. dit :

      Ouais, mais quand le coup de pression marche pas, même quand tu montes les décibels, tu fais quoi…? Et puis faut pas oublier que j’étais dans une phase « envie d’en découdre », et je me suis dit que mon gamin, tout relou soit-il, n’avait pas à en pâtir.
      D’où mon éclair de génie… 😉

  3. dita dit :

    Quand j’en ai conscience , j’essaie de baisser le ton car les enfants ne nous comprennent pas mieux quand on hurle, voir ça les panique encore plus vu qu’on ne maitrise plus rien.
    Parfois je ferais bien un troisième enfant juste pour appliquer tout ça parfaitement. j’ai des remords de mes moments pétage de plomb . maintenant qu’ils ont grandi ( 12 et 8), tout est différent et le dialogue est plus facile. et puis j’ai appris à prendre sur moi dans ces moments là…et question caractère fort j’en ai une qui est terrible à ce petit jeu là! 🙂
    merci de m’avoir culpabilisé là… :p

  4. V dit :

    Moi j’adhère à fond!!! Ca marche souvent et ça use moins les parents!!!

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