Souillure

Apollonide

Ca fait longtemps que cette phrase traine dans ma liste de sujets.

« Pour moi, les putes ne sont pas souillées ».

J’aime les putes depuis presque toujours, et ça doit faire un an et des brouettes que je me suis dit ça. Suite à plusieurs lectures éparses.

Dans La mécanique des femmes, par exemple, de Louis Calaferte, j’avais déjà tiqué sur ces femmes qui demandent qu’on les traite de sale petite pute, pour – me semble-t-il, mais peut-être que je me trompe – jouer à être avilie. Dans le blog de l’intrigante Anna et ses errances, aussi.

Déjà je m’étonnais – sans juger quiconque – de cette façon d’associer la saleté à ces dames qui foulent le macadam. Pour moi, être une pute n’est pas sale. Et être salie n’est pas bandant.

Je ne prétends pas que les prostituées ne se sentent jamais souillées par leurs innombrables passes, je sais bien que je vois ce monde à travers un filtre trop sentimental, trop romanesque. Je sais bien que malheureusement, il est bien plus dur que mon coeur ne veut bien l’admettre…

Ma pute à moi est une femme forte, indépendante, solaire, réceptacle des peines des hommes et pure générosité de corps et d’âme. Ma pute à moi s’enorgueillit de toucher du bout du doigt et bien plus encore l’humanité toute entière, de la lie au nectar qui bien souvent s’inversent, d’approcher l’intime des hommes comme personne, de les sauver de leurs tourments, de les vider de leurs douleurs. Ma pute à moi est la femme qu’on aime si fort, même si on ne l’épouse pas, qu’on désire plus encore. Celle qu’on honore de ses fantasmes les plus fous car on la sait d’une immense bienveillance et bien trop au fait des profondeurs humaines pour juger qui que ce soit.

Ma pute à moi est presque enviable. Elle en paye chèrement le prix physique et psychique, mais elle est l’unique détentrice d’une connaissance émotionnelle ancestrale, primaire. Ma pute à moi est belle et puissante car offerte et sacrifiée pour le bien de l’humanité. Ma pute à moi est une sainte qui rit à gorge déployée, qui peut jouir et, ou, s’émouvoir de la palette des distorsions masculines, qui palpite d’être le corps le plus vieux du monde, immortel.

Ma pute à moi n’existe probablement que dans 0,1 % des cas.

Et si je n’étais pas convaincue qu’elle existe encore moins dans la tête des hommes, sans parler des femmes, j’apprécierais volontiers qu’on me traite de pute.

Et je ne me sentirais pas salie pour autant.

Mes récentes flâneries platoniques de potentielle et curieuse soumise m’ont amenée à lire de nouvelles proses. Racontant cet état, cette volupté qu’est l’abandon absolu.

J’ai notamment dévoré le blog de l’Onirique, qui m’a beaucoup remuée. Pas toujours dans le bon sens. Qui m’interroge, depuis. Vraiment.

Petite femme aux songes violacés, je souhaite te répéter en préambule à quel point je ne te juge pas. Crois-moi.

Mais te lire m’oblige à me poser la question de mes propres désirs, de mes limites personnelles.

Te lire me questionne aussi fortement sur les ressorts de chacun, sur les méandres viscéraux qui mènent l’un ou l’autre, maître ou soumise, à s’affranchir de la voie officielle, traditionnelle, banale, normale, je ne sais pas quel mot employer tant il n’existe aucune règle dans l’impalpable du désir.

Dans mes fantasmes de soumission, point de douleur, point d’humiliation. Aucune souillure à l’horizon. Seules la poigne, la contrainte, l’entrave peuvent m’exciter. La sublimation, aussi. Je ne souhaite pas me faire traiter de chienne, mais être contenue, aiguillée, libre de ne plus penser. Irradier. M’abandonner entre des mains bienveillantes et rocheuses.

Je ne veux pas me soumettre à l’autoritarisme. D’abord, je n’y arrive pas, je suis un bulldozer rebelle et orgueilleux. Et puis j’en ai soupé de l’autoritarisme, merci. J’en ai soupé des humiliations gratuites. De la terreur aussi, j’ai eu ma dose, petite, et plus grande.

En te lisant je me suis demandé si tu avais déjà été profondément terrorisée. Avant, je veux dire. Si tu rejouais tes traumatismes d’antan ou si au contraire, tu cherchais à t’extraire d’un confort trop linéaire. Si tu avais besoin de saigner pour te sentir vivante, d’être noyée pour jouir de respirer.

Je me suis demandé ce qui se tramait derrière ce plaisir à être inondée et repue de l’urine de celui que tu appelles ton maître et que tu dotes d’une sempiternelle majuscule. Une régression ? La preuve d’une adoration totale ? Je ne suis pas horrifiée par ta pratique, je suis un peu dérangée c’est vrai… Loin de moi l’idée de t’en blâmer.
Je ne prétends pas que tout est psychanalyse, mon père m’a suffisamment gavée à penser ainsi, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’a été ton histoire avant de basculer. Ton histoire consciente et inconsciente.

Moi aussi j’adorais avoir des bleus et des marques quand j’étais plus jeune. Mais uniquement les cicatrices découlant de mes aventures viriles : baston entre potes et autres traumas brésiliens. La douleur physique ne s’associe pas dans ma tête au plaisir sexuel. Au contraire, elle m’en extirpe. La douleur psychique, peut-être… L’humiliation m’enrage, me révolte.

Et une question résonne : ne sort-on pas brisée d’avoir chevauché l’extrême ?

Je dois être une bien piètre soumise, ultra light et vaporeuse.

Mais tant que ça reste dans ma tête, personne n’est déçu.

p_tite_souillure

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10 commentaires pour Souillure

  1. Cath dit :

    Ca fait longtemps que j’ai envie de me lancer dans la défense de la prostitution mais qui suis-je pour m’arroger un tel droit ? moi qui n’ai jamais souffert ni dans ma vie, ni dans mon corps, moi qui ne connais rien du trottoir et des femmes courageuses et généreuses qui l’habitent, moi qui ne sais rien ou si peu des choses de l’amour ?

    • R. dit :

      On peut n’avoir jamais souffert et être capable d’empathie, savoir écouter les quelques unes qui défendent leur droit à pratiquer dans de bonnes conditions, et pour autant s’insurger de toute entreprise de traite d’êtres humains. Ca ne me semble pas si paradoxal, ni incompatible avec le féminisme, même si la majorité des gens avec qui je parle de ce sujet l’estiment.
      Personnellement, je ne suis pas abolitionniste (sauf de l’exploitation d’autrui), et ça ne m’étonne pas que toi et moi partagions ce point de vue… 🙂

      • cath dit :

        J’ai EXACTEMENT la même vision du sujet que toi et beaucoup de mal à faire accepter mon point de vue. Pourquoi ne pas laisser travailler tranquillement les femmes pour lesquelles c’est un choix, et ça existe, leur garantir des conditions de travail sécuritaires et leur permettre de profiter de leurs gains, elles et elles seules ? On laisse des ouvriers se casser les reins, le dos, les articulations à des postes inhumains pendant toute leur vie sans que cela ne dérange personne, pourtant leurs corps est détruit et souvent ils en crêvent. Ou est la logique ? Et pourquoi l’assistance sexuelle aux personnes en situation de handicap est-elle aussi tabou en France ? Et pourquoi l’amour tarifé est-il devenu sale alors que, parallèlement, l’humiliation et la maltraitance des femmes dans le porno se sont developpées de manière exponentielle dans le consensus général ? Je n’y comprends plus rien. 😦

        • Judie K dit :

          L’assistance sexuelle est plus que tabou en France, une proposition de loi dans ce sens vient d’être rejetée. Par des gens qui probablement, n’ont aucune idée du handicap en général et encore moins de la sexualité des handicapés.

          Concernant la prostitution, je pense que peu de femmes y sont libres et peu de femmes l’assument (pas uniquement à cause du regard de la société).
          Il y n’y a pas si longtemps je mettais en parallèle les femmes au foyer vivant de l’argent gagné par leur mari et la prostitution, dans les cas où ces épouses n’aimaient plus leur mari et ne restait que pour l’argent. Ok, ma comparaison est vraiment poussée…

  2. anacleta dit :

    ce n’est pas le maitre qui rend les gens esclave… (je cite Rousseau…)
    je me retrouve bien souvent dans ce que raconte l’Onirique. pour ma part, je ne le considère pas comme mon « maitre » (et lui non plus d’ailleurs). c’est un échange, il me tend la main et me mène vers mes envies. il me révèle. on se révèle.
    pour répondre à ta question:
    non, je ne me sens pas brisée

    • R. dit :

      Bonjour Anacleta.
      Pour commencer, en bonne paranoïaque de bonne volonté que je suis, je répète que je ne juge absolument pas l’Onirique et tous ceux et celles qui se retrouvent dans ce qu’elle raconte. Je ne sais pas si tu m’as déjà lue auparavant ou si tu viens de découvrir ce blog, dans le premier cas, j’espère que tu n’auras aucun doute sur ma bienveillance, l’un des mots que je préfère.
      Ensuite, j’ai beau chercher sur mon ami gogol, je ne trouve pas cette citation. Peux-tu m’en dire plus ? J’imagine qu’elle est tirée du Contrat social, et que Rousseau parlait de la main mise d’un peuple sur un autre, d’une caste sur une autre. On ne peut pas vraiment comparer cet esclavage-là à celui consenti dans le cadre de jeux sexuels. Par ailleurs, j’ai toujours effectivement entendu que les vrais « chefs » dans les relations D/s étaient… les soumis.
      Je n’ai absolument aucun doute sur le fait qu’il s’agisse d’un échange, j’ai beau connaître le concept du syndrome de Stockholm, les mots de l’Onirique débordent d’amour, indéniablement.
      Dans ma dernière question, je ne parlais pas d’une sortie de séance, mais de la sortie de la relation. Autrement dit, quand une telle relation se termine, n’est-on pas brisée ?
      Ta réponse me plait bien, je suis ravie que tu trouves ton compte dans ce que tu vis. Mais elle ne m’informe pas plus. Ce sont surtout les autres points qui m’interpellent. Les ressorts, les méandres…
      J’ai bien conscience qu’y répondre est très intime, je comprends qu’on ne le souhaite pas.

  3. l'onirique dit :

    ta question de fin ressemble a celle de la peur de souffrir quand on tombe amoureux. « et si ca se termine/ si ca n’est pas reciproque..? »
    🙂
    vivre cest prendre des risques.

    jaurais tendance a dire que tout est different, l intention, le sens, le.contexte, le but entre l’humiliation/douleur/x pratiques dans un lien D/s et ce qui n’est qu’un abus de pouvoir.
    (jecris avec le telephone alors ce nest pas pratique..)
    ce serait comme confondre un rapport sexuel complice rapido sans preliminaire avec un viol ss pretexte que l’acte cest la penetration.

    l’acte en lui meme n’a pas de sens. cest comment, entre qui…
    cest le lien qui importe, le corps, les actes n’en sont que la demonstration.
    pour le reste je ne m’exprimerai pas ici,
    je n’ai pas fait l’economie du questionnement, du travail sur soi mais mon histoire et ses reponses m’appartiennent. 🙂

  4. l'onirique dit :

    comme je doute avoir ete claire, je suis toujours ouverte et interessee par les discussions mais sur de l intime intime lespace public ne s’y prete pas.
    jaurais limpression de susciter un voyeurisme pas tres sain. (en tout cas pour moi), ailleurs, oui.

  5. Marguerite dit :

    J’ai eu un amant auquel j’étais très attachée, qui aimait me faire endosser le rôle de pute. SA pute, hein, attention 🙂
    Je ne me suis jamais sentie souillée, ni par ses mots ni par ses gestes, peut-être aussi parce qu’en dehors de ces moments particuliers il était extrêmement respectueux et même gentleman.
    Je crois que j’aimais ce sentiment d’appartenance, et l’idée que par cet accord tacite, il pouvait faire de moi ce qu’il voulait. Le temps que cette histoire a duré, j’ai vécu tout ceci réellement comme un don réciproque, l’acceptation de chacun que l’autre nous voit sous un jour plus sombre et socialement non-acceptable… Il en reste le souvenir d’un lien fort, privilégié, violent et généreux… et oui, tendre, aussi.
    Ceci dit, pour avoir en ce moment une voisine prostituée en exercice dans mon immeuble, j’ai bien conscience que la réalité non fantasmée est tout autre et que ses jours sont aussi sombres que mes nuits avec cet homme étaient radieuses.

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