Acte II

Justice

Je vais voir ma mère toutes les trois semaines.

Plus, ça serait compliqué : ça me prend tout mon samedi après-midi, et c’est pas comme si j’avais du temps à revendre. Et puis ma mère ne me reconnaissant plus, on ne peut pas dire que j’ai vraiment l’impression de lui faire plaisir.

Moins, c’est compliqué aussi : culpabilité de l’abandonner à son néant. Et peur qu’elle meurt sans que je ne l’ai vue récemment. C’est ptet con, mais ma première grand-mère a passé l’arme à gauche alors que je ne l’avais pas vue depuis 4 mois, et ça ne m’a pas facilité la tâche. Ma deuxième grand-mère est morte quelques heures après que j’ai pu lui dire que je l’aimais et la serrer fort dans mes bras, la sentir (ou l’imaginer) réagir malgré sa sénilité totale. Ca a tout changé.

A chaque fois que je vais voir ma mère, j’ai beau me préparer, je sanglote abondamment pendant les 5 premières minutes. Au moment où je la prends dans mes bras.
Puis je me calme, l’emmène faire un tour dans le jardin en tentant de faire durer cette petite sortie – sans succès, elle veut toujours rentrer -, et j’en profite pour fumer un petit joint. Normalement je ne fais ça que le soir, mais là-bas, c’est devenu mon rituel. Affronter.
Puis je regarde sa chambre et son armoire, vérifie qu’elle porte bien ses bas de contention, lui coupe les ongles, et parfois, je la fais même un peu danser, mais dans ce cas je me remets à pleurer.

La danse, ça me remue, parfois un peu trop.

Au bout d’une heure et demie, je pars reprendre mon bus, bien plombée et en même temps nourrie de l’avoir vue. Mais surtout bien plombée.

Faut pas déconner.

Et puis je mets trois jours à m’en remettre.

Comme la périodicité de mes visites est la même que celle de mes cycles, j’ai fait coïncider les deux mauvais moments : je vais voir ma mère quand mes hormones me tirent vers le bas. Histoire de ne glauquer qu’une fois toutes les trois semaines.

Je ne sais toujours pas si c’est la bonne décision, mais pour l’instant je fais comme ça.

Bref… Samedi dernier, j’y suis allée, et pour la première fois, je n’ai pas pleuré. Du tout. J’ai pris une photo de nous deux, et j’ai décidé d’en prendre une à chaque visite. Comme ça j’aurai un cliché de ma mère et moi de moins de 22 jours le jour où… bon enfin t’as compris.

J’étais hyper contente de ne pas avoir craqué. J’ai beau ne pas savoir ce que perçoit ma mère (entre rien et pas grand chose, mais ça change la donne), j’ai conscience que mes larmes et mon air triste n’aident pas.

Il a suffit que je raconte mon exploit quelques jours après pour que ça se craquelle, mais je me disais que mon demi-deuil, petit à petit, se faisait…

Et je viens d’avoir un coup de fil de l’établissement : ma tante a décidé de revenir, dans les jours qui viennent.

Mon coeur s’est pétrifié.

La juge des tutelles, que nous avons rencontrée il y a une semaine à notre demande, est en train de statuer sur une éventuelle interdiction de visite en notre absence. En attendant, ma tante a le droit d’aller voir ma mère dans le salon commun. Elle ne pourra plus lui faire grand chose, mais pourra toujours lui susurrer des saloperies à l’oreille.

Ma chance, c’est qu’elle a appelé l’établissement pour faire une révélation :
Mon beau-père n’est pas le tuteur de ma mère. Nous avons menti.

La médecin chef, qui doutait de ce que j’avançais concernant le profil psychologique de ma tante, a été vérifier le dossier de ma mère, pour constater que… mon beau-père était bien le tuteur. C’est pas comme si on l’avait décidé sur un coin de table autour d’une bière une nuit de pleine lune, tu sais. C’est une putain de procédure avec moults contrôles.

Bref, la dame s’est tiré une balle dans le pied. Elle s’est montrée sous son vrai jour, le médecin a même lâché les mots « manipulatrice ».

Ca m’arrange. Mais en attendant le verdict du juge, elle peut aller voir ma petite maman.

Et même si je lui ai envoyé un mail préventif… j’ai un tout petit peu les foies.

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6 commentaires pour Acte II

  1. Patrick l'étoile dit :

    Si ça peut apaiser, dis-toi que les méchancetés, en dehors de l’émotion immédiate qu’elles provoquent, seront bien vite oubliées par ta maman.
    Bon courage

    • R. dit :

      Il y a des chances !! 😀
      En même temps, dans ce type de maladie, je me demande si justement l’émotion ne prend pas le pas sur le sens. Et le caractère obsessionnel de ma petite mère est-il gommé ?

  2. Vi dit :

    En fait il n’y a qu’avec les rotules pétées qu’elle ne s’y rendrait pas cette F… »biiiiiiiipppppppppppp »….!!!

  3. cath dit :

    En tant que juriste, je suis soulagée parce que, justement, ce sont les preuves qui manquent dans ce type de contentieux. Le problème, c’est que ta tante ne serait pas « que » manipulatrice mais aussi totalement déconnectée de la réalité (l’information était facilement vérifiable). Peu importe, tu as bien bossé pour protéger ta mum, tu peux être fière de toi. 🙂

  4. Judie K dit :

    Il paraît que c’est bien de pleurer, ça permet d’évacuer. Je ne sais pas quoi et sur le moment on ne s’en rend pas trop compte.
    C’est tout à fait le terme : demi-deuil.

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