Tribute #33

maladie damour

Maladie d’amourFrédéric Joignot

Hier, en quittant Jeanne, j’ai remonté vers la place Pigalle, longeant les bars de filles, Mon rêve, Ô chérie, Rose de nuit, hauts lieux de l’arnaque sexuelle pour provincial perdu. Deux hommes ivres, jeunes, cravate défaite, zigzaguaient devant moi, parlant fort, aimantés par les femmes qui s’exhibaient aux fenêtres. Je les enviais, ces frères en maraude. En manque de sang je me sentais vampire, je l’entendais battre dans leurs veines, gonflant leur coeur, réchauffant leur membre, irriguant leurs désirs. C’étaient les nuage en colère, la nuit de printemps couché sur Paris, la vie même qui s’écoulait en eux, et plus chez moi, le défaillant. Sur un air de Piaf, une rengaine m’est venue. Me v’la éjecté, de la ronde cosmique, j’en suis tout débecté, adieu la mystique.

(…)

Certains amis me disent tourmenté par le sexe. Je réponds toujours, je suis vivant ; viveur ; j’aime ce mot, viveur, la constance dans la quête du plaisir ; et j’aime aussi cet autre, baiser ; c’est un verbe galvaudé, baiser, vulgarisé, méprisé, mais cela dit bien ce qui advient ; baiser, d’abord chercher des corps attisées à l’âme énervée, les traquer, les poursuivre,  tourner autour, rôder dans les clubs, les brasseries, les boîtes de nuit, puis, dès qu’on croit les trouver, commencer la danse d’approche, la parade, l’abordage ; baiser, vite on se frôle, on se parle, on dit des bêtises, on se connaît un peu, beaucoup ; bientôt nos atomes s’accrochent, l’air s’électrise, on se déride, on rigole, on virevolte, on s’agite, on se raconte, on se dit des trucs drôles, des conneries ; puis, ça y est, on s’enlace sur la piste de danse, on se touche, on s’embrasse, on flirte, on pense très fort à chaque geste, on se prend les mains, on caresse un sein ; enfin on s’attrape, sur une banquette, un banc isolé, sous un porche ; puis tout se dérègle, les doigts dégrafent, les coeurs s’emballent, les lèvres glissent ; bientôt, on cherche une chambre, un lit, un recoin, un hôtel ; on baise enfin ; que ce soit nul, glauque, joyeux, banal, formidable, on a béni la vie, la nuit, l’envie, on a béni Paris. Baiser, c’est vrai cul, pas faux cul, c’est la passion plus la pornographie, on se retrouve enfiévré sous un drap 50 % polyester, au fond d’un F2, le coeur cognant, pour lécher une chatte poivrée, sucer une queue épaisse, avaler une langue puant l’amour ; baiser, se mettre des doigts, des papilles, tripoter, se faire des trucs, du sale, du bon, s’encastrer, se chercher des poux dans l’âme. Baiser, aller chercher l’esprit sous la peau, dégager l’être enfoui dans les nerfs, extraire les personnalités cachées, et pour ce faire mordre une nuque, tordre ses muscles, lui glisser un doigt, une soie, lui souffler des bontés, des vilenies, dans cette petite chambre où il, elle s’est tant branlée, a dormi si souvent seule, les yeux perdus, n’attendant plus. Baiser, repeupler l’espace familier, changer le disque, enflammer la mémoire, on s’offre un tour de manège du diable, on oublie le merdier du monde.

(…)

Difficile de rationaliser, le sexe est sans raison ; c’est l’art du déraillement, la poésie pure et dure. Une jupe dévoile une cuisse, un regard s’illumine, une main rôde, un grand chambardement vient ; deux êtres pleins de sérieux sortent de leurs gonds, se dénudent, le cours des vies se perd, l’ordonnance quotidienne est bouleversée, l’ontologie s’égare. Nous voilà partis en promenade dans le tempo de l’autre, marchant dans ses pas et ses déhanchements, descendus dans ses nerfs et les loges de son esprit, ses organes à portée, offerts à toutes les inspirations et tous les vices ; bientôt, nous accompagnons ses soubresauts, percevons ses pudeurs, déjà, toutes les cordes de son être frissonnent, nous éprouvons soudain des désirs bouleversants, nous voudrions lui… mais chuuuut ; baiser, nous en sortons tout émerveillés du mystère de ne jamais éprouver expressément ce que l’autre traverse, précipités au coeur de la grande Question. Baiser ou la méditation physique métaphysique, la connivence avec les orages et la foudre.

Amen.

Cet article a été publié dans Du sexe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

10 commentaires pour Tribute #33

  1. Sir John dit :

    Vive les âmes. Très riche. Un peu brute. Superbe.

  2. Alabama dit :

    Bam .Merci pour la découverte , le partage, la lumière, ça fait un bien fou.

  3. Volubilis dit :

    Pardon, j’ai involontairement tronqué mon comm… je connaissais Joignot, mais pas comme romancier. C’est vraiment une approche du sexe pleine de chair… comme je l’aime…

  4. Marieh2o dit :

    Très beau texte! Thanks… Ca me donne envie d’en lire un peu plus, car je ne connaissais pas.

  5. Sky dit :

    Je suis très admirative… et curieuse aussi -faut le dire- de cette approche du sexe. Ces deux derniers billets font l’éloge d’un plaisir érotique, comment dire… exalté, enflammé, débridé… explosif ?! Je ne l’ai jamais vécu comme ça, même au temps où je me voulais femme libérée, même au temps où je l’ai cherché ! Et de déception en déception (j’ai croisé très peu d’hommes -et aucune femme- qui m’aient donné une réelle envie de baiser) j’ai fini par découvrir une autre forme de plaisir, disons plus conjugal 😉 ça n’explose pas, ça implose, il est plus feutré, ouaté qu’il n’est intense, ne joue pas les yoyos mais est constant… Bref un plaisir qui relève plus de l’émotion que de la chair !!! Lorsqu’il y a deux jours j’ai passé tout le temps qu’a duré un film, la tête appuyé sur le ventre de mon mari, à lui agacer, embrasser et léchouiller le sexe, je ne me suis pas offerte un tour de manège du diable, mais j’oublie tout pareil le merdier du monde ! 😉 C’est fou ce que je me sens bien dans ces moments…

    Mon père parlerait probablement comme Frédérique Joignot de « maladie d’amour ». Malheureusement, cette « maladie » a semé beaucoup de malheur autour de lui, et malgré lui. J’ai fini par me dire qu’il n’était pas né à la bonne époque. Aujourd’hui, il croiserait plus facilement des femmes exprimant les mêmes désirs, écrirait sur un blog -peut-être- l’art du déraillement, la poésie pure et dure !

    Au plaisir… quelle que soit sa forme ! 🙂

    • R. dit :

      Bien d’accord avec cette dernière phrase. Je pense que le tempérament et l’histoire de chacun jouent beaucoup dans le rapport qu’on peut avoir au sexe. C’est ça qui fait le sel de la vie (et qui crée, malheureusement parfois, quelques incompatibilités). 🙂

      • Sky dit :

        Eh oui… nous ne fonctionnons pas tous de la même manière, nous n’avons pas tous les mêmes attentes… Le bon sexe -le meilleur sexe- est avant tout -selon moi- celui vécu entre individus qui sont sur la même longueur d’ondes ! Mais que voulez-vous mes p’tites dames… ça ne se commande pas !!! 😉

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s