Un an et une heure

Le ballon rouge

Dans la nuit du 11 au 12 décembre 2014, je me suis réveillée à trois heures du matin après quelques heures de sommeil tourmenté et une soirée à sangloter. J’avais appris que j’attendais des jumeaux – comme mon intuition me le soufflait à l’oreille depuis quelques semaines – alors que je n’étais pas en mesure de les accueillir correctement. Imaginer le futur qui m’attendait vu ma situation (seule avec mes deux grands au quotidien, mon amoureux et père des deux têtards absent une semaine sur deux) m’avait plongée dans une angoisse incommensurable et je hurlais intérieurement contre la vie qui se jouait de moi.

En me réveillant au milieu de la nuit, ce qui ne m’avait même pas effleuré l’esprit pendant une dizaine d’heures s’est imposé à moi comme l’unique solution. Et j’ai décidé de me séparer de mes Minuscules. Le cœur en miette : je rêvais de jumeaux depuis toujours.

Je suis retombée enceinte assez rapidement, et même s’il y en avait encore deux au départ, l’un d’entre eux a eu la politesse de s’effacer pour laisser toute la place à l’enfant que je pourrai recevoir dans de bonnes conditions.

Un an et une heure exactement après cette douloureuse décision, et alors que je pensais accoucher une semaine plus tôt, j’ai fissuré la poche des eaux dans lesquelles nageait ma petite fille.

C’était une première pour moi, qui n’avais jamais perdu les eaux autrement que quelques dizaines de minutes avant la naissance de mes enfants. Et même si c’est probablement un hasard absolu (je suis une mécréante terre-à-terre), je ne peux pas m’empêcher de penser que cette durée d’une précision déroutante était celle qu’il fallait à mon corps et mon âme endeuillés, et que ma petite a sagement attendu que ma psyché soit déblayée des fantômes du passé.

Elle est née presque 24 heures après, à minuit dix le lendemain. Juste assez pour avoir sa propre date d’anniversaire, vierge de toute tristesse.

Oui, j’ai un truc avec les dates. Une mémoire infernale. Je me souviens de tout. Les jours de la semaine, les nombres. Souvent c’est chouette. Parfois c’est lourd à porter.

Accueillir un enfant en sachant que c’est le dernier, ça fait drôle. Et ça pousse à profiter de chaque instant. Je n’ai de cesse de me dire – presque sans aucun pincement au cœur – que cette jolie moue, ce cri ou cette façon de s’étirer comme un petit chat sont des moments dont il faut savourer la substantifique moelle, car un jour ils ne seront plus.

C’est mon dernier. Notre dernier. Raisonnablement.

Et comme mon amoureux est formidable, il a décidé de faire une vasectomie. Me libérant ainsi des relouteries de la contraception, et assurant pour lui un total contrôle de sa vie d’homme. J’en suis toute émue. Il est moderne, autonome, responsable.

Et je pense que si les hommes imaginaient à quel point la contraception peut – parfois – compliquer la vie des femmes (leurs humeurs, leur corps, leur libido…), ceux qui sont certains de ne pas ou ne plus vouloir d’enfants devraient y songer. Au lieu d’attendre après leur compagne pour gérer le problème, et d’éventuellement l’accuser de leur avoir fait « un enfant dans le dos », ce qui, si on a quelques notions d’anatomie, est évidemment impossible, la face nord ne menant pas à Rome malgré ce que prétend le dicton.

Ha ha ha.

En parlant de ça, j’ai repris du service précautionneusement (tout a l’air de marcher), et mon amoureux m’a promis un univers de plaisirs nouveaux et de volupté pour célébrer le retour de la femme érotique. Ravivant tout ce que nous avions commencé à aborder, en théorie ou en pratique.

La femme érotique a donc hâte d’être un peu moins fatiguée par sa fonction nourricière, même si elle adore ses nouveaux seins et regarder sa petite les téter goulûment.

Affaire à suivre.

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Visuel extrait du court-métrage Le Ballon rouge, d’Albert Lamorisse.

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3 commentaires pour Un an et une heure

  1. Bénédicte dit :

    Bonsoir,
    Certaines spiritualités – yoga, bouddhisme par ex – disent que l’âme décide de venir s’incarner 3 mois avant la fécondation. Tu as raison de ne pas voir que des coïncidences.
    Merci pour ton blog.

  2. Zoumpapa dit :

    …ben nous on attend toujours (pour le 12/01 en principe). Les cheminements qui précèdent une naissance sont toujours intéressants, et dans ton cas très touchants. De notre côté, le fait d’avoir un numéro trois vient d’un manque clair qu’on avait tenté d’occulter…ce qui explique la différence d’âge entre notre deuxième (8 ans) et le futur ptit dernier. Tu te contentes d’une vie pépère avec 2 mômes…mais revient de manière lancinante la possibilité, l’éventualité de, oui ou non, tu tournes un peu en rond et on repart dans le train-train. Puis arrive tout de même une bonne nouvelle…puis fausse couche (moi je ne le sentais pas à l’époque, peut-être que mon épouse non plus du coup, va savoir)…puis re-occultation (mais c’est plus difficile)…pour enfin arriver à number the three, mais en pleine acception. 🙂

  3. Jeanne dit :

    J’ai fait une fausse couche. J’ai été très triste. Puis je n’y ai plus trop pensé. Et à la date du terme de cette grossesse interrompue, toute la douleur est remontée avec violence et c’est seulement là qu’une autre grossesse a pu commencer… Comme je te comprends!

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