La part d’ombre

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Bien évidemment, nous avons commencé par nous échapper dans des failles spacio-temporelles pour s’étreindre jusqu’à plus soif comme dans tout début de relation, sans nous soucier de là où nos cœurs nous emmenaient.

Ça marchait bien, l’horizontalité certes mais le reste aussi. Nous sentions qu’il y avait un immense potentiel d’amour et de bonheur, une indéniable ultracompatibilité, alors nous nous sommes laissés embarquer sur le chemin de notre histoire, main dans la main, en espérant qu’il durerait le plus longtemps possible.

Nous avons assez vite confronté nos visions du couple, et surtout tenté de définir les contours de celui que nous voulions construire. Même si ceux-ci peuvent évoluer avec le temps, il est selon moi toujours plus sûr de clarifier quelques points essentiels au début, quand on est encore portés par l’adrénaline des prémisses et pas encore coincés par les aléas du quotidien, le temps qui passe ou les chemins de traverse de la libido.

Nous étions plutôt d’accord, heureusement : nous sommes amoureux, c’est vrai, mais avant tout deux individus distincts, dotés d’un passé, d’un présent et même d’un futur propre, il n’est pas question de dissoudre le tout en une unique entité. Il y aura toi, il y aura moi, et il y aura nous. Nous avons beau être terriblement aspirés l’un par l’autre, il est impératif de ne pas céder à la fusion totale, qui, nous le savons, ne résiste quasiment jamais au poids des années.

Autrement dit : tant que tu m’aimes et me désires, tu fais bien ce qu’il te plaît par ailleurs. Protégé.

J’ai demandé à être préservée du secret, charge lui incombait de ne pas laisser une once d’angoisse naître en moi sur le sujet de l’exclusivité sexuelle. Fais-le si tu en as envie ou besoin, mais fais-le très discrètement.

Par contre, si je te pose une question, signe que l’angoisse, en tous les cas le doute a germé dans mon esprit, réponds-moi la vérité. Ou alors mens suffisamment bien pour me convaincre et reléguer ainsi la bicyclette de mon cerveau au garage à vélo.

De son côté, quand je lui ai demandé s’il avait une préférence entre savoir et ne pas savoir, il m’a répondu de la façon la plus bienveillante qui soit : « Si tu souhaites me le dire, pour une raison ou une autre, dis-le moi ; si tu es plus à l’aise avec l’idée de ne pas me le dire, alors ne me le dis pas. »

J’ai trouvé cela très confortable – mon désir est a priori plus attiré par le catimini que par la transparence absolue.

Tout en prenant la mesure du pendant de ma liberté…

C’est-à-dire la sienne.

Avec tout ce que ça comporte comme risque.

Même si je suis convaincue qu’un couple traditionnel n’est pas moins exposé.

L’autre jour, nous nous teasions par sms – comme souvent, peut-être du fait de notre vie non commune –, et au détour d’une blague, la discussion a glissé vers le triangle équilatéral. Dont nous avons joui une fois en mai dernier, en nous disant qu’il y avait bien là un petit goût de reviens-y.

Sans urgence.
Je tiens à conserver un pied dans la sexualité simple et continuer à mordre l’oreiller même dans la plus stricte banalité. Si deux hommes et une femme offrent une foultitude de possibilités, c’est l’extrême rareté de la situation qui me rend la chose exquise.

Je ne cherche à convaincre personne, mais en ce qui me concerne, je prône le manque, l’attente et la singularité.

Mon homme me disait, donc, que notre troisième larron était toujours très motivé à l’idée de remettre ça avec nous, que la logistique coinçait un peu, mais qu’il avait un potentiel nouveau candidat.

De quoi titiller ma curiosité.

« What what what vas-y développe !
– Pas grand chose d’autre à dire, un gars qui m’a contacté sur un site de garçons qui aiment les garçons, en tous les cas les sexes masculins, dont certains aiment aussi les filles. Mais avant toute chose, je souhaite le rencontrer et parler en direct avec lui. Je me méfie des mecs qui sont en galère de meufs et qui se cachent derrière une pseudo bisexualité juste pour pécho.
– Ok ok… Il a une bonne gueule ?
– Je ne sais pas, je n’ai pas vu sa gueule. Juste… le reste. »

Et il m’a envoyé une capture d’écran de la fiche du monsieur. En m’épargnant les gros plans, pour reprendre ses termes.

Ça m’a fait marrer – qu’il existe un site qui s’appelle regardemabite.com ou un truc dans le genre suffit déjà à activer mes zygomatiques, soit dit sans aucun jugement.

Le soir, une fois toute la marmaille couchée, j’ai remis le sujet sur le tapis. Genre vas-y, rentre dans le dur, fais péter les tofs.

Il m’a montré ses captures d’écrans plus… détaillées, et j’ai encore rigolé, parce que ça me laisse toujours un peu sans voix de voir des corps mis en scène sans visage, moi qui ne sais pas consommer le sexe ni utiliser des membres désincarnés. J’ai besoin de chatouiller une âme, même quand il ne s’agit que de s’envoyer au 7e ciel.

Et puis je lui ai demandé ce qu’ils s’étaient dit.

Léger flottement…

« Rien, m’a-t-il répondu, on n’a même pas échangé réellement, en fait. Il faut que je creuse. »

Je lui ai demandé de me remontrer sa fiche, ce qui impliquait de se connecter devant moi. Sur son téléphone.

J’ai encore perçu un petit malaise. Je me suis donc attachée à lui montrer que je ne regardais pas son écran pendant qu’il cherchait ladite fiche, puis quand il me l’a mise sous le nez, j’ai pris soin de lui laisser son téléphone dans les mains et de regarder très rapidement.

Mais j’ai trouvé ça un peu louche… et mon cerveau s’est mis à cogiter.

J’ai imaginé qu’il échangeait beaucoup avec ces garçons fiers de leurs attributs. Peut-être même plus.

J’ai hésité à mettre les pieds dans le plat.

J’ai réfléchi un peu, devant la série que nous regardions collés l’un à l’autre, et me suis rappelé l’une de mes devises :

« Ne pose pas de question si tu n’es pas sûre de supporter la vraie réponse. »

Alors je me suis abstenue, et à chaque fois que j’y ai repensé, j’ai chassé très rapidement mon inquiétude.

Il suffisait que je me souvienne que ce qui m’importe réellement, ça n’est pas avec qui mon amoureux couche.

C’est à quel point il aime coucher avec moi.

Le lendemain, il est parti aux aurores pour travailler, comme d’habitude, et m’a envoyé son petit message matinal plein d’amour et de baisers.

Puis un deuxième, un peu après. Me précisant qu’en fait si, il avait discuté par écrit avec le corps sans tête. Mais qu’il ne m’avait pas montré les échanges car ce ne sont que « des messages de gadjo sur un site de bites ».

J’ai souris.

Je lui ai répondu, en substance : oui j’ai bien senti une sorte de cachotterie hier mais, soit, ça me va. Tu me montres suffisamment que tu m’aimes pour que je ne sois pas déséquilibrée dans mon bonheur avec toi par quelques parts d’ombre.

Sa réponse était toute douce, pleine de bécots et de paroles rassurantes (même si finalement je ne ressentais pas vraiment le besoin d’être rassurée), affirmant qu’il n’avait pas vraiment de part d’ombre puisqu’il m’avait raconté toute sa vie, qu’il ne baisait pas ailleurs, ni des hommes ni des femmes, qu’il s’amusait juste avec ce site et qu’il appréciait justement que ça soit son petit jardin privé.

Et d’ajouter : « J’imagine fortement que tu as le tien aussi. » Suivi d’une bonne douzaine de clins d’œil.

De fait, il n’a pas tort. J’ai aussi ma part d’ombre.

Si je devais l’analyser, je dirais qu’elle réside dans ma sinusoïdalité, mais aussi, dans l’immense plaisir que je ressens à être fortement désirée.

En tant que sujet émouvant, bouleversant. Non comme un objet.

Je suis une sorte de Docteur Jekyll & Mister Hyde et quand je quitte ma peau d’humaine pour virer loup garou, je suis inondée d’hormones, irradiante.

Je ressens les autres à 360°.

Réalité augmentée.

Comme si le monde entier percevait ma sensibilité exacerbée, comme si tous les garçons qui ne me laissent pas totalement indifférente pouvaient éventuellement pénétrer mes pensées.

M’habiter.

J’adore faire l’amour avec mon homme, toujours et d’autant plus pendant ces périodes, mais parfois me chatouillent comme des envies de… troubles nouveaux.

Constater l’impact que je peux avoir sur les hommes qui me plaisent.

Ressentir cette tension exquise entre deux êtres qui s’attirent, inéluctablement. Vivre le désir incertain d’un autre, arriver au point de bascule. M’enivrer du courant électrique qui comble l’espace entre les peaux. Éprouver la retenue des êtres alors que l’aimantation est d’une puissance inouïe. Me noyer dans un regard embrumé.

Une sorte d’embrasement.

Un joli garçon qui, subjugué par mon rayonnement phéromonal, en perdrait sa réserve, ferait tomber les barrières, ne pourrait plus retenir son corps qu’il propulserait contre le mien.

S’abandonnerait dans mes bras, en moi.

Je n’ai aucune frustration physique – je ne vois pas comment je pourrais en avoir vu l’amant de compétition qu’est le père de ma fille –, aucune faille sentimentale non plus.

J’aime mon homme et je suis plus heureuse en ménage que je ne l’ai jamais été.

Il m’arrive juste d’être envahie par des images de collisions intenses.

Avec des hommes déjà éprouvés il y a des années. Ceux avec qui il n’est pas sûr que quelque chose se passerait si d’aventure je souhaitais attaquer.

Avec des hommes que je connais mais dont je n’ai jamais eu l’occasion de sentir l’émotion contre mon ventre, si ce n’est en rêve.

Rarement avec des inconnus, car même si c’est l’un de mes fantasmes, il y a une chance plus qu’infime pour que le hasard mette sur ma route quelqu’un qui me plaise, à qui je plais, et en qui j’aurais suffisamment confiance pour m’assurer qu’il n’est pas en train de me consommer.

Sentir que le bel homme qui me regarde dégouline littéralement de son envie de moi, hors cadre amoureux, et que cela restera entre nous, comme une complicité licencieuse et merveilleuse, un secret partagé…

L’appel d’un trouble jusqu’alors inconnu, c’est en cela que réside le moteur de mon désir dérangé de fille hormonale.

Ma part d’ombre.

Heureusement, elle ne surgit que quelques jours par mois. Et pour l’instant, elle est plutôt disciplinée.

 

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4 commentaires pour La part d’ombre

  1. Ptitbison dit :

    Aaaaahhhhhhh
    ou
    Aaaaaaaarrrrrrrggggghhhhhhh
    …….
    Ces fameux jardins privés….. 😉

  2. Alabama dit :

    c’est toujours aussi délicieux de te lire, Madame.

  3. Zoumpapa dit :

    Mais dit! Inspirée! 🙂

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