Le chaud et le froid

Bon bon bon… ça fait bien longtemps, mais du coup, ce qui est super, c’est que j’ai des choses à te raconter. Du bien et du moins bien, genre la vie.

C’est tellement la vie que j’ai même l’impression d’être un peu à l’aube de ma nouvelle vie, justement.

Je ne sais pas trop par où commencer alors on va la jouer chronologique : quand tu ne sais plus où tu habites, le mieux c’est de s’en remettre au temps qui passe. Rapport qu’il n’y a rien de plus inévitable.

Il y a quelques mois, on m’a appris que j’allais changer de rédaction au boulot. Il y a eu moult allers-retours et rebondissements me plongeant parfois dans des abîmes de perplexité et d’angoisse (il faut dire que j’ai un terrain propice), et puis finalement ça a été confirmé. J’étais triste de quitter le magazine pour lequel je travaillais mais j’arrivais quand même à voir le bon côté des choses parce qu’il y a deux-trois pénibles qui n’allaient pas me manquer.

Du tout.

Et puis je me suis dit aussi que c’était l’occasion pour moi d’arriver officiellement en tant que secrétaire de rédaction et de ne plus être perçue comme l’ancienne-gestionnaire-et-assistante-qui-est-devenue-SR-même-si-ça-n’a-rien-à-voir-et-c’est-pas-de-sa-faute-si-elle-sait-faire-les-trois.

SR, c’est un métier que je veux faire depuis un petit million d’années et je ne suis pas mécontente d’y être arrivée dans le secteur de la presse (et non pas de la comm, même si la différence n’est pas flagrante…)(moi je la vois : les articles sont un peu plus intéressants à lire dans la presse), en entrant par la petite porte qui plus est.

Mais qui dit petite porte dit sodomie assise plus fragile. Ajoute à ça le fait que j’ai toujours cru que j’étais une nouillasse de la lecture et de l’écriture – la faute à mon père et à son tropisme vers l’écrabouillement de ses filles –, et tu as une meuf qui cavale comme elle peut derrière sa légitimité.

Parallèlement à ça, tu sais, ya cette histoire de mon grand fiston diagnostiqué hyperzèbre il y a deux ans. Il a sauté une classe, j’ai lu tout ce que je pouvais lire sur ce type d’enfants et je ne peux pas nier qu’il y a quelques trucs qui m’ont parlé. À titre personnel, je veux dire.

Je me suis tâtée, genre je-vérifie-ou-je-vérifie-pas-en-même-temps-on-s’en-ouf-et-puis-imagine-t’y-vas-et-en-fait-non.

Mais mon grand rentre en sixième l’année prochaine et parfois je me tape des stress en repensant à mon adolescence et en imaginant, du coup, ce que pourrait être la sienne.

J’ai tergiversé et puis un jour ça m’a pris comme une envie de pisser, hop, j’ai appelé et j’ai pris rdv pour un bilan psychométrique. Me disant que si j’étais un peu zèbre moi-même, je pourrais me servir de ma grille de lecture pour aiguiller mon zébrillon dans cette période compliquée que sont les années de collège.

J’avais aussi conscience que si d’aventure j’étais atteinte de la même maladie que ma mère, jauger mon cerveau ne serait plus possible dans pas si longtemps que ça.

Alors j’y suis allée entre mon retour de vacances et la reprise du taf, relax mais un peu tremblante quand même.

Finalement… je suis bien la mère de mon fils ; nous avons un point d’écart.

J’en suis sortie soulagée, d’abord, de pouvoir donc me fier à mon expérience pour aider mon fiston. Et petit à petit, d’autres bénéfices sont venus se greffer à ce premier sentiment.

J’embauchais le lendemain dans ma nouvelle équipe, et je suis du coup arrivée forte de cette information sur mes capacités.

Avant je passais ma vie à me trouver soit très intelligente, soit très bête. Et surtout très inculte.

J’ai donc pu arriver dans ce nouveau poste en ne doutant plus. Enfin plus trop.

Mon beau-père et mon père ont souvent déploré que je n’aie pas « une meilleure situation professionnelle », argüant que si je m’étais donné un peu de mal, j’aurais pu être la reine d’Angleterre (comprendre : si t’avais pas fait ta feignasse, t’aurais pu avoir un salaire à cinq chiffres).

Mais moi je trouvais ma situation pas si mal, et même si j’aurais rien contre un salaire plus ronflant, je ne me suis jamais considérée comme une feignasse. Je ne vais pas prétendre que je suis une brute de travail mais j’ai quand même un petit sens de la volonté.

Puis je suis tombée sur un article expliquant que le niveau professionnel augmente en même temps que le QI. Autrement dit : plus on a un QI élevé, plus on occupe potentiellement un poste haut placé.

Ça vaut jusqu’à environ 133.

À 140, la proportion s’est réduite d’un tiers.

Passé 150, ça chute de 97 %.

Les très haut QI ne représentent que 3 % des professions dites « de haut niveau ».

Donc c’est pas de ma faute, monsieur le commissaire, mais celle de mon QI qui provoque d’une part une fragilité émotionnelle encombrante, d’autre part un frein à la compréhension de ce que je suis et surtout de comment je pense par la majorité de la population, a fortiori les patrons.

C’est un peu compliqué d’affirmer tout ça sans passer pour une meuf qui se la raconte, mais sache que si tu me lis, et surtout si tu captes le sens de ce que je dis en général sur ce blog, c’est que toi et moi avons probablement un écart  de QI de moins de 30 points (au-delà, la communication est généralement brouillée). C’est à dire que tu te situes bieeeeen à droite de la courbe de Gauss.

Donc toi-même, d’abord.

Et puis la vérité, c’est que le sentiment de fierté est quasi inexistant. Parce qu’il y a aussi une tonne d’inconvénients.

En attendant, mon chef a l’air content de moi ; c’était déjà le cas avant mais j’étais dans une rédaction où le service SR était réellement malmené par les fameux pénibles sus-cités. Dans mon nouveau chez-moi professionnel, c’est un service respecté.

Et ça change tout.

Putain ce billet part dans tous les sens, mais ça c’est pareil, la faute à la pensée en arborescence.

Tu vas me dire que pour l’instant je ne te raconte que du plutôt cool.

Alors je passe à la partie plus sombre. Encore que.

Tu le sais, ma mère est malade depuis de nombreuses années, une putain de démence fronto-temporale qui lui a piqué ses capacités cognitives.

Premiers symptômes légers il y a dix ans, premier gros bug il y a sept ans, placement il y a cinq ans. Elle ne savait déjà plus qui nous étions quand nous avons dû nous résoudre à la remettre entre les mains de professionnels.

J’ai passé la première année à faire comme si c’était digéré, ce qui m’a menée droit au naufrage fin 2011. J’ai dû admettre que ça me bouleversait.

Après son placement, j’ai passé une année à me dire qu’il fallait qu’elle meure vite ; c’était trop dur de la voir décliner, de la voir ne plus être ma mère.

J’ai fini par trouver un équilibre : un jour j’ai décidé de compter ce qui restait, plutôt que ce qui avait disparu. La balance penchait du mauvais côté mais je savais – les médecins étaient formels, il n’y avait aucun espoir – que ça ne ferait qu’empirer.

Plusieurs personnes de ma génération ont perdu un de leurs parents au même moment, et je me répétais constamment que contrairement à eux, je pouvais encore profiter de la chaleur de ma mère, puisque son corps était encore à plus ou moins 37°.

Alors je me suis accrochée à ses beaux yeux bleus qui me transperçaient à chaque visite, aux câlins que je lui faisais, aux petits bisous que j’arrivais parfois à arracher, aux battements de son cœur, à sa peau douce et chaude.

Et puis il y a deux semaines, ça a commencé à se compliquer.

Son état a empiré d’un coup et nous avons compris que le temps s’était accéléré, qu’il s’agissait de jours et non plus d’années.

Je me suis mise à écouter frénétiquement la même chanson, je l’ai même fait écouter à ma petite mère endormie et recroquevillée quand j’ai été la visiter plus tôt que prévu, sait-on jamais.

Je lui ai chuchoté tout ce que j’avais à lui dire, mon amour indéfectible, ma gratitude, à quel point elle avait compté pour moi.

Je me suis allongée dans son lit à côté d’elle et je l’ai enlacée comme si elle était mon bébé.

J’ai pris ma dose d’elle en me préparant à ce que cet état dure quelques semaines, comme on nous avait dit que c’était possible.

Elle est morte trois jours après.

Paisiblement, nous a-t-on dit.

La chanson ne m’a plus quittée.

Nous sommes allés la voir le lendemain, elle était belle. Mais ce qui m’a le plus glacée, c’est la froideur de son corps… J’avais donc bien fait de jouir de la chaleur maternelle autant que possible.

J’ai décidé de la faire envelopper nue dans un beau tissu bleu ; l’habiller me paraissait aussi incongru que ces bébés de quelques semaines vêtus d’un costard. Et puis d’abord, c’était une meuf à poil, une hippie qui m’avait mise au monde dans une communauté de féministes pour la plupart lesbiennes qui vendangeaient dans le plus simple appareil, une femme qui se fichait bien de l’étiquette.

Regarde la beauté

J’ai passé cinq jours à me noyer sous la paperasserie et la logistique des obsèques et j’ai pensé à tous ceux qui avaient perdu un proche brutalement et qui devaient se coltiner tout ça malgré le choc – nous au moins étions un peu préparés.

Étonnamment, alors que depuis que je suis mère je n’arrête pas de faire des lapsus en disant « mort » à la place de « né » et « enterrement » à la place de « accouchement », je me suis mise à dire « acte de naissance » au lieu de « acte de décès » et « tenue de grossesse » au lieu de « tenue d’enterrement »… va comprendre les mystères du cerveau.

De toutes les façons, je suis flottante, comme si mes neurones ne se touchaient plus suffisamment pour agir efficacement.

La cérémonie était avant-hier, le soleil brillait, c’était une belle journée pour dire au revoir. J’ai pu mettre ma musique-obsession.

En rentrant chez moi, après avoir bu un coup avec les copains et une partie de la famille, une fois seule dans mon appartement, j’ai décompressé.

J’ai remis la chanson, fort. Très fort.

Et, ce que je ne fais jamais – je n’ai pas le réflexe du cri libérateur –, je l’ai chantée à tue-tête. Deux fois. Même si parfois, souvent, ma voix se brisait.

J’ai craché une bonne partie de mon chagrin ainsi.

Depuis, j’ai repris le boulot, soulagée que tout ça soit passé, ma tristesse en bandoulière mais aussi ma conviction qu’elle a eu la meilleure fin possible dans une telle situation, que je ne lui souhaitais pas cinq ans de plus ainsi, et que j’étais diablement heureuse de l’avoir eue pour mère pendant trente ans.

Je peux maintenant me consacrer à chérir le souvenir de ma maman d’avant, tant de belles choses remontent que c’en est bouleversant.

Et je continue à m’abreuver plusieurs fois par jour des émotions que suscite en moi la transe musicale poignante et accidentée de Mrs Simone, qui me donne envie de pleurer, de rire, de danser et de crier.

 

 

Cet article a été publié dans Du sang, Et du lait maternel. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

20 commentaires pour Le chaud et le froid

  1. A dit :

    Putain, R…
    Aujourd’hui c’est mon anniversaire. Ma mère m’a envoyé un mail pour me dire qu’elle m’aime et qu’elle est heureuse de me voir comme je suis et puis d’avoir passé 36 ans avec moi. Cancer stade 4, sûrement une opération bientôt.
    Plus facile que toi comme situation, elle a toute sa tête, on peut parler, c’est tellement précieux. Mais j’imagine un peu ce que c’est pour toi. Je sais pas trop quoi dire, j’ai l’impression que ça serait un peu vide.
    Ouais, et puis les histoires de QI. Beaucoup hésité à faire un test à un moment. Moi aussi en voyant les enfants, en reconnaissant certaines choses de moi en eux, et puis je me sentais… disons à côté de la plaque. Pas fait encore, on verra…
    Bref. J’avais déjà eu l’occasion de te dire merci il y a quelques mois, là je sais pas si ce serait le bon mot, mais en tous cas j’avais envie de te faire un signe.
    Pleurons, dansons, rions et crions. Fight and love, comme aime dire un chouette gars que j’ai croisé.

    • R. dit :

      Arf, ma chère A, je ne saurais dire ce qui est plus facile ou pas : moi je n’ai pas vu ma mère souffrir physiquement (enfin pas trop) et j’imagine qu’on doit se sentir très impuissant. Mais tu as bien raison de profiter de ces moments précieux. Et je suis de tout cœur avec toi.
      Merci pour ces doux mots et happy 36 + 2 jours, donc. ❤️❤️❤️

  2. Judie K. dit :

    Quel joli texte, tout en pudeur.
    Ta maman ressemblait à Uma Thurman.
    Je vais écouter différemment ce morceau de Nina Simone.
    Ma maman est bien portante. Alors il faut que je lui dise que je me suis sentie d’être dans son entourage proche. Je dis à tout le monde que si ma mère n’avais pas été ma mère, j’aurais aimé être amie avec elle. Mais je ne sais pas si elle l’a déjà entendu. Par contre à quel point elle peut m’agacer, ça elle l’a entendu.

    • R. dit :

      Ha ben tu vois, on m’a très souvent dit que je ressemblais à Uma Thurman (je l’ai même mis dans mon About), et que je ressemblais à ma mère. La boucle est bouclée. 🙂

  3. Judie K. dit :

    j’ai oublié un mot : …je me suis sentie chanceuse…

  4. Zoumpapa dit :

    Mélange de tristesse et de soulagement…mais quel personnage que ta mère! Je le dis alors que forcément je ne l’ai pas connue. Son physique me parle, le contexte dans lequel elle a vécu (hippies, etc) et puis tes différents écrits à son sujet. Profite de la vie avec tes HP’s boyz! Je t’embrasse.

  5. Bastoun dit :

    C’est un bel hommage en tout cas, émouvant et qui fait réfléchir, vu que je me suis sans doute un peu éloigné de ma maman ces derniers temps…

    • R. dit :

      Si elle vous manque, courez l’embrasser ! Entre deux séances de sport, genre… 😉

      • Bastoun dit :

        Yep, mais disons sans rentrer dans le détail de ma vie, que ce n’est pas aussi simple^^
        Quant aux séances de sport, elles sont bien plus light depuis 3 mois, c’est plutôt entre les couches que je jongle!

  6. Sir John dit :

    Paix à son âme, et sur celles de ses descendants. Qu’ils soient toujours fiers de ce qu’elle vous a légué, soit au moins la moitié de vous-même! (toujours su que vous étiez brillante!).
    S.J.
    PS : je n’en reviens pas pour Sinnerman!

    • R. dit :

      Merci à vous, cher SJ. Juste une question : vous n’en revenez pas de quoi ? Que ça soit cette chanson qui m’ait assaillie ? 🙂

      • Sir John dit :

        Oui cette chanson. Ou plus exactement cet instant de grace harmonique, cette combinaison humaine qui confine au sublime.

  7. Eric dit :

    Bonsoir,

    je vous lis depuis plusieurs mois en toute discrétion avec ce plaisir un peu voyeuriste de parfois vous apercevoir ! Que de tranches de vie et d’émotions restituées. Votre verbe et votre être.

    Et ce soir après votre lecture … je vous adresse mes condoléances les plus sincères émotionnellement partagées avec Nina Simone … son/votre intensité grave et énergie vibrante/vivante exprimée !

    Eric

    • R. dit :

      Cher Éric, merci pour votre charmant message, soyez le bienvenu par ici. J’espère retrouver le temps d’écrire des choses plus joyeuses tantôt. 🙂

  8. mila dit :

    ❤❤❤

  9. J’aime bien ces rendez-vous trimestriels où tu donnes de tes nouvelles, j’ai presque l’impression que c’est en face d’une assiette 😉
    Je t’embrasse affectueusement, dans le chaud et dans le froid… dans la vie.

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