Position de force

Ça date d’il y a presque un an et demi, maintenant. On s’était dit qu’on remettrait ça, un peu différemment.

Cette fois avec un homme dont le corps m’attirerait vraiment.

J’y peux rien, mon mec est magnifique, à tout point de vue, et j’ai beau être hyper body-positive, le désir ne se commande pas. Or je refuse de considérer un invité comme un simple accessoire, dans tous les sens du terme. J’ai besoin de… l’aimer un peu – tu me connais, je suis une sentimentale. Donc je dois… avoir envie de lui, presque autant que j’ai envie de mon amoureux.

Nous avons d’abord imaginé répondre aux sollicitations de certains de mes potes : ça m’a étonnée, mais deux d’entre eux m’ont, à mots à peine couverts, laissé entendre leur élan pour expérimenter le sexe à trois en notre compagnie.

Que des potes avec qui j’ai déjà couché, bien sûr… c’est comme ça, c’est le talent, je laisse un souvenir impérissable.

Ha ha ha.

Quand j’ai soumis l’idée à mon mistalovalova (parce qu’il m’y avait invitée), il a d’abord répondu qu’il pensait que ces garçons voulaient juste coucher avec moi, mais qu’ils étaient prêt à supporter sa présence, bien obligés.

Je n’y avais pas songé…

Les intéressés m’ont cependant soutenu de façon assez convaincante que oui, certes, juste moi leur irait bien, mais que non, baiser avec nous deux n’était pas un choix par défaut, et au contraire bien au même rang dans l’échelle de leurs fantasmes.

Alors j’ai été obligée de me poser la question à moi-même. Et finalement, c’est moi qui ne suis pas sûre de m’y retrouver. Trop bizarre de faire l’amour avec mon officiel, forcément aux commandes, et un vieux pote, qui a l’antériorité en matière de pénétration de ma personne.

Alors j’ai répondu aux motivés que je ne disais pas fontaine (j’ai presque 40 piges, je commence à connaître mes failles), mais que nous n’organiserions rien… Charge aux astres de s’aligner un jour et de provoquer la situation idéale pour basculer dans cet univers tridimensionnel.

Du coup, mon mec s’est mis à chercher un peu plus activement sur son site de bite – une interface de rencontres très très orientée –, et à me proposer des profils.

Qui me laissaient plutôt de marbre.

Je suis chiante, faut dire : en plus d’exiger un gars sympa, gaulé et bon esprit, j’ajoutais comme critère une gueule qui me plait.

Alors à l’aube de Noël, j’ai proposé… de réactiver mon compte Adopte. Celui qui m’a permis de dénicher l’homme le plus compatible avec moi de toute la galaxie.

« Je modifie ma description et ma shopping list, et c’est moi qui filtre. Ça te dit ? »

Y’a eu un petit blanc, un sourire, et il a répondu « vas-y ».

J’ai entrepris une refonte quasi totale de ma fiche. Photos plus dévêtues (merci la pole), périlleuses quand tu es en quête d’un amour, et surtout, un texte poétique mais le plus clair possible sur ma recherche, et l’inclusion de mon mec dès les premiers mots.

Il a validé.

J’ai activé.

Et c’était parti pour le raz-de-marée.

Ah c’est sûr, quand tu veux juste t’envoyer en l’air et que c’est toi qui le clame haut et fort, tu es tout de suite en position de force. Beaucoup plus que quand tu espères faire battre ton petit cœur fragile à long terme, ce qui te rend forcément plus vulnérable.

Genre moi il y a quatre ans.

Là, soudainement, j’étais une sorte de beu-bom, déjà en main, dans un couple solide, libre de ses choix. Libre d’éconduire des chauds de la chaussette, des rois de la quéquette habitués de par leur mignon minois à scorer sans considération pour les âmes consommées.

On me donnait du « Madame », du « je me plierai à vos exigences », du « tu mets la pression mais ça donne envie de se surpasser ».

Ben merde alors…

Bon ça m’a fait plaisir, hein.

Mais c’est dommage que ça ne soit souvent que dans le cadre d’une recherche sexuelle qu’on reçoive autant d’égards.

Au début j’étais une oie presque blanche, gentillesse en bandoulière, avec toujours un peu de mal à nexter les hommes qui avaient l’air sympa.

Mais rebelotte, j’ai dû me secouer les neurones pour me rappeler que j’étais là pour chercher un homme sympa DONT LE CORPS ET LA GUEULE ME DONNENT CHAUD, d’une façon ou d’une autre.

Sinon, autant remettre le couvert avec notre précédent invité, fort sympathique.

Alors j’ai affiné mon processus de sélection.

Je te passe les dialogues de sourds, les mecs bas du front qui ne comprennent aucune allusion, ceux qui pensent qu’il suffit d’une compatibilité de pratiques pour se donner rendez-vous dans la demi-heure alors que tu n’as pas encore eu le temps de les trouver sympa et ceux qui t’insultent d’emblée… juste après avoir quémandé un droit d’accès à ta conversation.

D’abord, n’accepter que les charmes des hommes dont les photos et/ou la présentation me chatouillent vraiment l’épine dorsale.

Je me suis d’ailleurs fait griller par deux de mes potes, eux aussi sur adopte. Heureusement, les deux lisent ce blog et connaissent mes petits secrets.

Puis poser la question : « Tu as bien lu ma fiche ? »

Première sélection, certains connectés se voyaient déjà bien baiser cette petite poleuse pas si mal gaulée et apparemment en demande. Mais merde : elle veut que son mec soit là !!!

D’autres n’y voyaient aucun inconvénient… en substance : « Tu es en manque d’un bel étalon viril, ma chérie…? J’arrive, et monsieur pourra regarder gentiment comment on démonte une meuf quand on est un homme, un vrai. »

S’ils savaient…

Alors je précisais que le monsieur en question comptait bien participer aux débats.

À ce stade, j’avais beaucoup de réponse du genre « ah non, moi si le mec est dans mon champ de vision, je débande direct ».

Le sexe fort, sérieux ? Bon je ne vais pas me moquer, on a bien le droit de ne pas avoir envie de partager des fluides avec quelqu’un du même bord. Moi-même… Mais dans ce cas… ptet qu’on s’abstient de fanfaronner ? Y’a comme un truc antinomique, non ?

Moi je ne force personne, tu te doutes bien, donc dans ce cas je répondais courtoisement un « je comprends mais du coup ça va coincer, bonne continuation bisous ».

Une fois sur deux j’avais l’envoi d’un 06 dans la seconde – voire d’un 07, il faut croire que malgré ma quarantaine approchante, je peux encore motiver quelques fringants vingtenaires arrivés sur le marché du mobile après moi –, assorti d’un « mais si tu veux on se voit juste tous les deux et je t’amène au paradis, baby… »

Rhaaaa… retour à la première question, mec ??

Je peux dire que ça ne m’a (presque) jamais coûté de répondre « merci c’est gentil mais je ne suis pas là pour ça », et que j’étais même plutôt fière, ou tout simplement heureuse de constater cela… j’avais quand même conscience d’ouvrir une sorte de boîte de Pandore.

Du coup, j’arrivais à ma deuxième question aux survivants : « Tu es un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout bisexuel ? »

Là… gros écrémage.

Je ne juge pas, hein. Je ne suis pas bisexuelle non plus. Et j’ai bien conscience que, dans l’imaginaire collectif tout du moins, la bisexualité masculine revêt un caractère plus… profondément novateur. Quand on ne s’est jamais fait pénétrer, l’envisager peut déjà demander un petit effort intellectuel. Sans parler de la suite.

Mais certains valeureux étaient encore dans la course.

Sauf que le terme « bisexuel » ne veut pas dire exactement la même chose pour tous ceux qui s’en réclament.

Alors ma troisième question arrivait : « Mon mec n’est ni soumis, ni uniquement passif, ni candauliste et encore moins impuissant, tu t’y retrouves ? »

Certains en étaient ravis (j’ai découvert qu’il y avait pas mal d’hommes dominants avec les femmes mais volontiers soumis, voire très soumis avec les hommes), d’autres précisaient que « non, se faire sucer ou enculer un mec, d’accord, mais pas touche à mon intégrité intérieure ».

Vu le temps que j’ai mis à accepter l’idée même de la sodomie dans ma vie, c’est pas moi qui vais les juger, hein !

J’ai eu aussi cette réponse sublime : « Moi, je suis le MÂLE. Alors je me retire, car chaque lion a son territoire. »

Après un éclat de rire, j’ai dit que c’était ptet mieux, ouais, merci.

J’ai précisé aux dociles que je ne souhaitais pas assister à la soumission d’un homme – ni d’une femme, d’ailleurs, sauf si c’est moi, et dans une certaine mesure –, mais que je leur souhaitais de trouver celui qui les dompterait avec poigne.

Et je me suis concentrée sur les quelques qui cochaient toutes les cases.

En ayant la fâcheuse impression de faire passer un casting, mais on ne va pas se mentir : c’est un peu ça, quand même.

Certaines discussions étaient poussives, je les laissais mourir d’elle-même.
Certaines discussions prenaient une tournure agressive, des hommes me faisant des reproches parce qu’ils ne rentraient pas dans le cadre que je proposais. Comme s’il fallait que je nous torde, moi, mon mec et mon quotidien, pour être à leur disposition. Alors que je ne leur demandais pas de se tordre non plus.

Je précisais que nous étions dans une démarche lente, pour cause de temps libre proche du zéro et de mode de vie peu traditionnel, et aussi, surtout, qu’il ne s’agissait que d’un bonus, puisque nous étions déjà très heureux sexuellement à deux.

Encore une fois, je préfère rien du tout plutôt qu’un plan foireux.

D’où la position de force.

Certaines rares discussions étaient, par contre… délicieuses.

Comme je suis une fille organisée, et comme, surtout, je souhaite que mon homme garde la main sur tout ce projet – projet qui, en plus de nous promettre deux heures de délices, a le chic pour nous érotiser plus encore pendant les longs mois de discussion qui précèdent –, j’avais pensé un processus qui pouvait, c’est selon, être perçu comme très ludique ou très contraignant.

Il faut de tout pour faire un monde.

Une fois mon avis fait sur le potentiel plaisir que j’aurais à rencontrer le candidat, je montrais son profil à mon amoureux, qui me disait alors de transmettre (ou pas) son téléphone. J’invitais alors l’homme à contacter ma moitié, lui précisant qu’il y aurait des échanges de mots… et d’images.

D’abord parce que tous les connectés ne montrent pas leur torse sur adopte (j’aime bien les torses), ensuite parce qu’aucun des connectés ne montre son sexe sur adopte, or… c’est peut-être un détail pour vous, mais pour mon homme ça veut dire beaucoup : il les aime beaux, avec sa propre notion totalement subjective du beau.

Pour l’instant, un seul a franchi ce cap.

Sa fiche m’avait interpellée parce qu’alors que ses photos montraient un homme pas moche mais franchement pas mon style, sa présentation me laissait entrevoir un socle commun en matière d’élan sexuel et de façon d’appréhender le sujet.

Effectivement, la discussion fut à la hauteur de mes espérances, au point que je craignais vraiment que l’absence d’attirance physique n’anéantisse définitivement le charme.

Il me faisait penser à l’homme courtois, avec qui d’ailleurs j’ai bien sûr envisagé de triangulariser… mais d’abord je ne suis pas sûr que celui-ci soit bisexuel (monsieur, si vous me lisez…?), surtout je suis sûre qu’il est dominant, or je ne souhaite pas voir mon homme autrement qu’en position de force pour tout ce qui concerne notre sexualité partagée. Mes rapports avec l’homme courtois Premier seront donc platoniques… ou adultères, si tant est qu’on puisse les qualifier ainsi dans la mesure où mon mec et moi sommes dans un contrat reconnaissant le droit à chacun d’être un individu à part entière, disposant s’il le souhaite de son jardin secret.

Bref, j’ai soumis le profil à mon homme, qui a été étonné mais l’a validé.

Les deux se sont donc mis à échanger par écrit, et moi je suis sortie de la partie.

Quelques jours plus tard, au gré de nos retrouvailles bimensuelles, mon mec avait un petit sourire mignon et passait pas mal de temps sur son téléphone.

– « Ca y est, j’ai parlé avec l’homme courtois bis, B. On doit prendre un café demain…
– Ah ouais ? Cool… Raconte.
– Ben très sympa, pour l’instant, et les photos, plutôt bonne surprise, elles sont plus attirantes que celles d’adopte.
– Tu me montres ?
– Euuuh… attends je vérifie d’abord.
– Ah non mais comme tu veux, hein… t’as le droit de ne pas me montrer. »

J’ai dit ça en toute franchise, mais avec une pointe de frustration dans mon ventre. Et un œil rieur, parce que j’aime beaucoup ce genre de scène. Même si ça peut me piquer parfois.

J’ai repris mon jeu avec ma fille, et cinq minutes plus tard, mon mec est revenu me disant « c’est bon, tu peux tout regarder, en fait ».

Rien ne me dit qu’il n’a pas supprimé des trucs entretemps, of course.

Il m’a donné son téléphone, et j’ai lu toute la discussion.

C’est vrai, les photos étaient très belles, et plutôt prometteuses quand il s’agissait de zoomer. L’homme est un kitesurfeur au mitan des quarante rugissants, au corps taillé et à la gueule d’un acteur marlonbrandesque en plus fin.

Mais surtout… lire cette discussion m’a totalement émue. Excitée, oui, mais aussi attendrie. C’était tellement chouette de découvrir cette adorable drague entre mecs polis, charmants et bienveillants, mais aussi sulfureux, d’autant que j’étais réellement incluse dans leurs projections, soit dit sans jeu de mots.

Le lendemain, les deux se sont retrouvés dans un café pas loin de chez moi.

J’attendais avec impatience le débrief, qui est arrivé une heure après.

Et je n’ai pas été déçue. Non seulement ils avaient passé un moment très agréable et s’étaient découvert moult points communs en rapport avec les frottements intercorporels, mais en plus, mon mec m’apprenait que notre futur invité – à ce stade là, il n’y avait plus de doutes – était plus beau en vrai qu’en photo.

Ravie j’étais.

La dernière étape consistait donc à attendre, patiemment, que mon petit rythme hormonal déclenche les hostilités.

Après quelques jours de retard (mais peut-on parler de retard quand on a un cycle plus vraiment régulier), mes règles sont arrivées, annonçant joyeusement une phase imminente de pumpitupitude.

Rendez-vous est donc pris, et c’est… demain après-midi.

 

——————————————-
La première image est une affiche du Russe El Lissitzsky réalisée en 1919. La dernière est une œuvre de Paul Klee baptisée Eros.

 

Cet article a été publié dans Du sexe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour Position de force

  1. Brigit dit :

    Ha quel suspens… moi je n’aurais jamais eu la patience sur le supermarché.d’ailleurs, je n’ai jamais pu m’y faire. par contre, les interactions-séductions entre hommes dans cette configuration, c’est… comment dire ? difficile de trouver les mots, pas assez forts et trop chastes.
    soupir
    bon, la suite dans quelques mois ? j’espère pas !
    B

    ps j’adore l’écriture aussi. j’ai relu plusieurs épisodes. le plaisir ne faiblit pas

    • R. dit :

      Hé hé, merci Brigit. De toutes les façons nous ne clôturons pas la recherche, il devrait donc y avoir des choses à relater… 😉

  2. A dit :

    … bonne après-midi, R !
    (Moi aussi j’adore savoir que les deux membres masculins de mon trio prennent une bière entre eux pour faire connaissance…)

  3. Zoumpapa dit :

    Bon! Et alors ??? T’as (kite)surfé? 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s